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Veille M3 / Un jour, la ville sans Lune ni l’Autre ?

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Une histoire de la conquête spatiale : Des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space

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Alors que le ciel étoilé est progressivement parasité par les lumières artificielles d’une myriade de satellites, que devient le plus fascinant d’entre eux ?

Lointaine, inaccessible, déserte et mystérieuse, changeante et fascinante, à la fois liée à nous mais foncièrement indépendante, la Lune semble devenir pour les tenants de l’astrocapitalisme un territoire parmi d’autres, à exploiter comme les autres.

Depuis son premier survol en 1959 par une mission spatiale américaine, cet astre n’a pourtant rien perdu du charme qu’il exerce sur nos imaginaires.

Au carrefour des intérêts économiques et stratégiques de grandes puissances rivales, qu’il s’agisse d’États ou de multinationales, il continue de nous évoquer la possibilité d’une altérité radicale à notre monde, un double ingouvernable de notre Terre domestiquée.

Alors que le réchauffement climatique transforme le Soleil en menace, la Lune peut-elle être l’une des sources symboliques d’inspiration d’une résilience apaisée, portée par une culture réenchantée ?

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Date : 16/04/2024

C’est une image qui sidère, qui captive : la Lune telle qu’on ne l’a jamais vue. Le 13 novembre 2021, le photographe Andrew McCarthy capture des centaines de milliers de photographies qu’il fusionne en une même image, colorisée grâce au travail d’un astrophysicien. Son niveau de détail interpelle jusqu’à la Nasa.

Plus que de la Lune, c’est de nous que cette image parle, explique l’historien Nick Wilding. De nous et de nos représentations de cet astre, des imaginaires que l’on lui associe. « Il y a un dialogue entre l'industrie du cinéma, qui imagine ces nouveaux mondes, et les technologies spatiales et l'astrophotographie, qui enregistrent les mondes qui existent réellement. (…) En comparaison, la Lune paraît un peu banale. L'une des choses qui est vraiment frappante avec cette image, c'est qu'elle rend la Lune à nouveau excitante. Elle la fait ressembler à un de ces mondes extraterrestres tout juste découverts. Et pourtant, nous pouvons l'observer ce soir à travers notre fenêtre ».

Combien de temps pourrons-nous encore observer la Lune ainsi, maintenant que « l’espace est un milieu physique occupé, et désormais encombré », s’interrogent Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin, dans leur récente Histoire de la conquête spatiale ?

Des intellectuels tels que James Lovelock, Edward Osborne Wilson ou encore Bruno Latour nous ont proposé différentes manières de nourrir notre perception de l’environnement à partir d’un système Gaïa. Si l’on suit la direction que nous indique le doigt du sage, quelle place prendra demain cet Autre, l’astre lunaire, figure de nos imaginaires les plus anciens ?

 

 

La course aux étoiles, dernier stade de l’extractivisme

 

L’investissement de l’espace comme prochaine frontière de l’humanité été accélérée par l’arrivée de nouveaux compétiteurs. Longtemps réservée aux superpuissances, la « conquête » spatiale s’est élargie à des acteurs étatiques de plus en plus nombreux, puis à des acteurs privés, via ce qu’Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin nomment astrocapitalisme.

Animé par Elon Musk et sa société SpaceX, Jeff Bezos et Blue Origin, Richard Branson et Virgin Galactic, ou encore le co-fondateur de Microsoft Paul Allen et Vulcan Aerospace, ce secteur présente la particularité d’être le terrain de jeu de milliardaires proches de l’imaginaire transhumaniste, selon Ariel Kyrou. En 2019, Space X lance son opération Starlink, une constellation de satellites déployée pour fournir des connexions internet ultra-rapides. Elle comptait 4 700 satellites à la mi-décembre 2023, en prévoit 12 000 en 2025, et 42 000 à terme. Ce déploiement massif met en péril la recherche scientifique depuis le sol et soulève l’inquiétude des astronomes, mobilisés pour infléchir la politique de l’entreprise.

Parallèlement, la Lune fait l’objet de nouveaux investissements. Sous l’impulsion de Donald Trump, la Nasa, l’agence spatiale américaine, s'est vue chargée d’y envoyer une mission de longue durée d’ici 2026 : le programme Artemis. La mission ne cache pas ses ambitions : exploration scientifique, retombées économiques (stimulation d’une économie lunaire : tourisme, extraction minière, demande de main d'œuvre qualifiée, etc.) et maintien du leadership américain dans le secteur spatial, notamment face à l'investissement de ce secteur par la Chine.

Lancé en 2004, le programme chinois d’exploration lunaire (CLEP) vise une exploration du satellite par des équipages humains à l’horizon 2030. En 2020, le programme Chang’e 5 (du nom de la déesse taoïste de la Lune et d’un personnage de la mythologie chinoise) réussit à collecter des échantillons de sol lunaire et à les ramener sur terre.

 

 

L’astrophysicienne Fatoumata Kébé, spécialiste des débris spatiaux et autrice de La Lune est un Roman, paru en 2019 chez Slatkine & Cie, regrette les motivations qui président à cette « conquête » ou « colonisation » de l’espace : militaristes, extractivistes, transhumanistes, capitalistiques… Des préoccupations éloignées selon elle non seulement de la recherche scientifique, mais aussi des mythes et légendes qui fondent nos civilisations. Parmi les corps célestes, la Lune a une place à part, celle de réceptacle de nos imaginaires.

Des étoiles il nous faut faire le deuil : « la Voie lactée n’est pas visible pour un tiers de l’humanité », écrivent Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin, qui expliquent, avec l’astronome de l’Observatoire de Paris Miguel Montargès, que « le ciel est la seule chose que l’ensemble de l’humanité peut voir […] Depuis le 19e siècle, ce lien s’affaiblit à cause de la pollution lumineuse due à la lumière des villes, et maintenant Starlink […] Si j’ai des enfants, ils grandiront dans un monde où, la nuit, ils verront plus d’objets artificiels que d'étoiles ».
Reste alors la Lune, dernier astre observable depuis des centres urbains où se concentrent désormais les humains.

La Lune est ainsi notre dernier repère visuel d’un monde non humanisé, avant son éventuelle Anthropocène. Quel autre élément du paysage citadin n’est pas déjà intégralement façonné, pensé ou aménagé par l’homme ? Que reste-t-il d’un monde non technicisé, marchandisé, manufacturé, designé, marketé ? Comment comprendre la finitude de nos civilisations, leur ancrage dans un espace-temps ? Quelles saillances sauvages dans un monde humain ?

 

Un « corps » céleste émancipé

 

Discrète au milieu des gratte-ciels, la Lune nous révèle notre condition de terrestres, à travers son altérité radicale, son ingouvernabilité millénaire. En nous confrontant à sa nature non humanisée, la Lune est un moyen de travail sur notre être-au-monde (pour la phénoménologie, notamment Heideggerienne).

Pour l’existentialisme, plus qu’une fuite de la civilisation ou une quête de tranquillité, cette confrontation au non-humanisé nous force à (re)considérer notre place dans le cosmos, à reconnaître notre liberté fondamentale et les responsabilités qui en découlent, jusqu’à chercher une authenticité transcendant nos constructions artificielles.

Selon Fatoumata Kébé, la Lune transporte dans nos imaginaires sa part non maîtrisable. La langue ne s’y trompe pas : « En français, être lunatique, c’est être d’une humeur imprévisible, versatile, capricieuse, changer d’avis. En anglais c’est être fou à lier. Les Grecs appelaient séléniaques les malades mentaux et les épileptiques », écrit-elle. Drapée de son mystère depuis la nuit des temps, la Lune nous rappelle notre appartenance à un univers plus vaste, qui échappe à notre volonté, à notre maîtrise. Les Lumières contre la face obscure de la Lune ?

 

 

Réceptivité vs. Hubris

 

Dans sa relation dialectique avec le Soleil, la Lune est à l’origine des cosmogonies grecques et incas, explique Fatoumata Kébé, qui rappelle qu’au culte du Soleil des Incas, incarné par l’une des pyramides de Teotihuacan, répond celui de la Lune. Une tension que l’on retrouve dans le livre des changements chinois, le Yi-Jing, qui voit dans la Lune une incarnation du Yin alors que le Soleil est Yang, deux polarités fondamentales de l’interaction desquelles tout le réel procède.

Aucun conflit dans cette dualité : la méthode du Yi-Jing conduit à la divination à travers un tirage de tétragrammes ou d’hexagrammes en mutation permanente, du Yin vers le Yang et ainsi de suite.  Le Yang se présente comme la capacité d’initiative, comme vouloir, quand le Yin symbolise la réceptivité, la capacité à être affectée, un non-agir réceptif, via une forme de mimétisme à l’égard d’un astre qui se satisfait de refléter de manière diffuse la lumière d'un autre, pourtant invisible.

 Dans son Éloge de l’ombre, Junichirô Tanizaki souligne cette analogie entre cette luminosité diaphane et un certain état d’esprit qu’il qualifie d’oriental :

« Nous autres, Orientaux, nous cherchons à nous accommoder des limites qui nous sont imposées (…), nous nous sommes de tout temps contentés de notre condition présente ; nous n'éprouvons par conséquent nulle répulsion à l'égard de ce qui est obscur, nous nous y résignons comme à l'inévitable : si la lumière est pauvre, eh bien, qu'elle le soit ! (…) Les Occidentaux par contre, toujours à l'affût du progrès, s'agitent sans cesse à la poursuite d'un état meilleur que le présent. Toujours à la recherche d'une clarté́ plus vive, ils se sont évertués, passant de la bougie à la lampe à pétrole, du pétrole au bec de gaz, du gaz à l'éclairage électrique, à traquer le moindre recoin, l'ultime refuge de l'ombre ».

La Lune comme un rappel de la beauté de la réceptivité, contre l’hubris (astro)capitaliste qui en vise non seulement la conquête, mais la colonisation, l’exploitation ? Ce serait sans doute la position du philosophe Arne Naess, penseur de l’écologie profonde soulignant la valeur intrinsèque de nos milieux, indépendamment de leur utilité pour l'homme, sans doute aussi de Malcom Ferdinand qui, dans la continuation de Naess, a théorisé une écologie décoloniale.

 

 

La maîtresse du Temps

 

Contribuant à nous spatialiser, la Lune est aussi créatrice de temporalités. René Char ne s’y trompe pas :
 « Lune après jour,
Vent après nuit,
Légers ou forts,
Nous attendons. »

Il y a près de 4,5 milliards d’années, elle nous serait « apparue au moins quinze fois plus grosse (…), la force de la marée qu’elle exerçait sur notre planète avait ralenti la vitesse de rotation de la Terre. Les journées qui duraient 5h étaient passées à 24h. Inversement, la Terre avait fait augmenter la vitesse de rotation de la Lune. En conséquence, la Lune s'éloigne », rappelle Fatoumata Kébé à propos de l’hypothèse de l’origine de la Lune par la collision de la terre avec une planète, Théia.

Cette influence de la Lune sur notre temps se retrouve dans son nom. Luna ou Mensis chez les Romains, la Lune porte en elle la notion de mesure (mens) qui donnera le « mois » français ou des mots comme « mensuel » ou « menstruation », mais aussi la moon anglaise ou la Mond allemande. Au-delà, la Lune porte une idée de lumière : mens est issu de l’indo-européen meh, racine du mot latin lumen, devenue unité de mesure, signifiant « lumière » et dont Luna est une contraction. Pour s’en convaincre il suffit de regarder son calendrier, le premier jour de la semaine. Qu’il soit italien, lunedi, allemand, Montag, anglais, monday, catalan, diluns, ou français, lundi, le premier jour de la semaine est celui de la Lune.

Les calendriers lunaires comptent environ 29,5 jours. Inventés en Mésopotamie 3 500 ans avant notre ère, ils prennent pour base un cycle plus court que celui du Soleil et par conséquent plus facilement mesurable. Ces calendriers continuent d'organiser la vie sociale, religieuse et agricole dans de nombreuses cultures. Par exemple, le début du Ramadan est déterminé par l'observation de la Lune. Dans l'agriculture, les almanachs reflètent différentes croyances anciennes liées à son influence sur les végétaux, à l’instar notamment des principes (pour le moins discutables) de la biodynamie. Certains calendriers traditionnels, comme les calendriers chinois et hébraïque, sont lunisolaires, combinant cycles lunaires et solaires.

 

 

Pour Fatoumata Kébé, la Lune est à la fois maîtresse du temps (calendrier vient de calendae, le premier jour du mois lunaire des Romains) et symbole d’une métamorphose dangereuse. C’est à la pleine Lune qu’apparaissent les loups-garous. Dans le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, le temps de la Lune est celui des secrets révélés, un interstice magique, peuplé de mythes et de légendes, de rêves et de divinations, de rituels, de sorcières, de fées et de lutins, de danses et d’intuitions. Un temps de ténèbres et de mystères, hors de la rationalité, hors des Lumières, perdu pour nos activités productives et marchandes.

Loin de la retenue sociale, il est le temps du toucher plutôt que de la vue, d’un lâcher-prise et des ivresses qui ne se raconte pas sur LinkedIn. Mais la nuit compte aussi ses travailleurs aux métiers pénibles : des urgentistes aux éboueurs, des travailleurs du sexe aux manutentionneuses, des agentes de sécurité aux techniciens de surface, des poètes aux pompiers. À ceux qui brûlent des mondes diurnes, à celles qui les réparent.

 

 

Gaïa et Séléné, deux maillons d’une nouvelle chaîne de valeurs ?

 

Finalement, la Lune est le double refoulé de notre société, souvent irrationnel, parfois magique, toujours enchanteur. Un double qu’il s’agit de préserver comme hétérogène, soumis au hasard des rencontres, détaché du calcul et de l’organisation. C’est le temps de l’improvisation, de la confusion des normes, des hiérarchies, donc d’un détachement des cadences de la division du travail : être dans la Lune.

Ce vis-à-vis est-il une voie privilégiée pour penser l’altérité ? Dans L’écart et l’entre, le philosophe François Jullien propose, à partir d’un détour par la pensée chinoise, de mettre en avant la notion d’écart qui procède de la distance, plutôt que celle de différence, qui est à l’origine une distinction d’avec notre identité. La différence serait alors une assignation identitaire bien plus qu’une rencontre exploratoire et dérangeante. Or, c’est bien de l’entre comme zone de rencontre entre deux écarts que peut naître un commun. Celui-ci n’est pas le semblable d’un paysage céleste colonisé qui ne produit que l’uniforme d’une Terre elle-même exploitée, mais bien l’universel d’une relation à un au-delà, un infini, un autre, un dehors au règne humain.

Si, comme le pensait Braque , « ce qui est entre la pomme et l’assiette se peint aussi », alors ce qui est entre la Terre et la Lune se visite également. Il est peuplé, outre les débris spatiaux de plus en plus nombreux, de nos rapports magiques, de nos rêves ésotériques, de nos pseudo-sciences occultes, des pensées gnostiques. De nos rapports à des invisibles qui nourrissent la poésie et la pensée, ces énigmes pré-philosophiques qui semblent avoir déserté nos métropoles. Comme un dialogue sans réponse avec un Autre, un vis-à-vis au silence vertigineux. En ville, la Lune représente la permanence des perdants magnifiques, des clochards célestes, l’utilité des inutiles, la dignité de celles et ceux qui doutent.

Au terme d’une révolution culturelle destituant le Soleil-Roi, Séléné pourrait-elle, dans un futur plus ou moins proche, devenir l’alter ego de Gaïa, à elles deux clef de voûte d’une cosmogonie originale, privilégiant la cohabitation aux rapports de domination, la passivité, la réceptivité, la fécondité et la sobriété à l’intervention, la conquête, la prédation et la voracité ? Dans la mythologie, l’aventureux chasseur qui vit Artémis nue finit tué par ses propres chiens, après avoir été transformé en cerf : pour conserver au monde une part d’inconnu, il doit rester des tabous inviolés, inviolables. À vouloir asservir la Lune, la mission Artémis ne risque-t-elle pas de transformer les lycanthropes en banales caniches, et nos rêves en enseignes lumineuses ? La Lune est mesure, l’astrocapitalisme démesure.