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La ville durable vue du Japon

Interview de Benoit GRANIER et Nicolas LEPRËTRE

Benoît Granier, Nicolas Leprêtre, doctorants en Sciences politiques
doctorants Sciences politique

<< L'ecotown développe un écosystème local autour du recyclage et de l'utilisation des déchets urbains. >>.

Interview réalisée pour la revue M3 n°7
Dans la lignée du projet de l’IAO « Croissance verte au Japon : politiques publiques et expérimentations », ces doctorants en science politique observent principalement les quatre éco-communautés («smartcommunities») subventionnées et labellisées par le ministère japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI).

Nicolas Leprêtre, les villes écologiques (eco-town) et les smart communities sur lesquelles vous travaillez sont-elles deux modèles différents de ville durable ?
Oui, les premières se structurent autour des déchets, les secondes de l’énergie. L’eco-town développe un écosystème local autour du recyclage et de l’utilisation des déchets urbains. Un pôle industriel y assure le recyclage des déchets collectés par les habitants et permet aux entreprises d’utiliser comme matière première les déchets produits par une autre. La smart community promeut les énergies renouvelables et l’adoption de nouveaux comportements de consommation au sein d’habitats connectés (smart-house). Elle s’appuie sur les éco-technologies et des systèmes électriques intelligents et communicants. Ils collectent et centralisent l’ensemble des données de consommation, de distribution et de production énergétique. Enfin, ils assurent la régulation de l’offre et de la demande en temps réel.

De quelle manière abordez-vous l’action publique ?
Je m’intéresse à ces changements de modalités ainsi qu’aux relations entre les niveaux national et local. Planificateur dans les années 1970-1980, l’État japonais aurait évolué vers un rôle d’animateur définissant les grandes orientations stratégiques et subventionnant les expérimentations initiées et menées par les acteurs locaux. L’État diffuserait ensuite l’expérience en subventionnant soit des programmes de sensibilisation soit des infrastructures. A priori, l’échelon local devrait avoir gagné en poids et en autonomie. Mais est-ce réellement le cas ? Je m’intéresse aussi aux manières de collaborer entre acteurs publics et privés — sachant que leurs liens sont plus étroits qu’en France — ou encore aux éventuelles spécificités des projets non-labellisés. Enfin, j’observe les technologies développées, l’impact de ces expérimentations sur la législation et l’adoption de normes internationales.

Voyez-vous déjà des spécificités par rapport à la France ?
Oui, il y en a. Par exemple, depuis Fukushima, sécuriser l’approvisionnement en énergie est une des préoccupations majeures. Des innovations sont testées comme le « Vehicle to Home » qui permet de brancher la batterie de la voiture sur le domicile pour la charger mais aussi pour qu’en cas de shut down, elle alimente le domicile en énergie sur quelques jours. Cela pourrait s’utiliser aussi pour des immeubles ou des centres commerciaux. Un autre trait marquant est le recours aux incitations financières : prix des sacs plastiques variant selon la catégorie de déchets, système de prix dynamique de l’énergie en temps réel…

Benoît Granier, quelle est l’implication et la participation du citoyen japonais dans ces projets ?
Tous les auteurs soulignent que la dimension sociale et politique est trop souvent sous-évaluée par rapport à la dimension écologique et technologique alors qu’elle est un facteur de rejet de l’expérimentation. Or, contrairement à ce qui se fait en Europe ou aux USA, les projets du gouvernement japonais semblaient placer les habitants au centre du dispositif, à part égale avec les pouvoirs publics et les entreprises. Mais je me suis rapidement aperçu que le terme de « participation » est ici entendu comme le fait pour un citoyen d’accepter de participer et de s’impliquer dans la démarche. Il participe quand il réalise les achats suggérés par les opérateurs ou répond aux incitations de réduction de consommation. La participation ne s’entend à première vue pas (tellement) comme une consultation sur l’élaboration et la conception du projet.

Comment expliquer ce cantonnement du citoyen à son rôle d’usager / consommateur ?
Ces projets sont un moyen pour les entreprises qui y participent de développer, tester et améliorer leurs produits et services à des fins de compétitivité internationale. L’analyse des usages et comportements est donc essentielle dans cette phase d’élaboration puis, par la suite, pour apporter des réponses personnalisées aux besoins de chacun. J’ai d’ailleurs en partie réorienté ma recherche sur les relations entre opérateurs et usagers : leurs modalités, le travail sur les comportements, le changement de mode de vie, les savoirs disciplinaires mobilisés, etc.

L’approche comportementale est-elle très marquée par le prisme économique ?
Effectivement, l’approche dominante reste encore celle qui voit l’usager comme un être rationnel motivé par des critères économiques. Les systèmes d’incitation à l’adoption de comportements vertueux s’en inspirent beaucoup : obtention de points donnant accès à des produits ou services, tarification dynamique… Or d’autres facteurs entrent en jeu et commencent à être considérés : le poids des habitudes, les arbitrages familiaux entre la conscience écologique et le confort, l’information (par exemple, en périodes de pointe, les usagers savent que s’ils ne réduisent pas leur consommation, ils utilisent de l’électricité issue du charbon ou du nucléaire). Ainsi de nouvelles modalités sont testées comme un classement des foyers ou l’envoi d’incitation et de conseils d’usages personnalisés, par exemple.