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Détour par la Chine

Interview de François JULLIEN

sinologue

<< Plutôt que d'essayer d'intervenir directement sur le cours des choses, mieux vaut déceler les amorces pour essayer d'infléchir le déroulement des transformations. >>.

Date : 20/01/2013
Interview réalisée pour la revue M3 n°4 par Emile HoogePour le sinologue François Jullien, la pensée du devenir dont la Chine s’est nourrie, son attention aux transformations silencieuses lui permettent d’agir sans à-coups et d’accompagner le mouvement. Initiation à un autre mode d’action.Pourquoi avoir choisi de faire un détour par la Chine pour comprendre notre pensée occidentale ?Je ne crois pas aux thèses universalistes, selon lesquelles il y aurait une nature humaine universelle qui se refléterait diversement dans diverses cultures. Je ne souscris pas non plus aux thèses culturalistes qui opposent deux mondes, la Chine et l’Occident, sans communication possible. J’appuie plutôt ma réflexion sur les ressources diverses que l’on peut faire apparaître en circulant dans ces cultures. Je ne les oppose pas mais je fais travailler les écarts pour ouvrir des possibles et l’intelligence. Ainsi, le détour par la Chine ne consiste pas à y partir puis à revenir en Europe. Pour garder l’initiative, il faut que le retour se fasse en même temps que l’aller ! Mon chantier se situe bien dans cet « entre », un peu bancal, qui produit des effets de réflexion en miroir, fait apparaître du saillant, « désenlise » nos questions.En quoi votre démarche éclaire-t-elle l’action publique d’une métropole européenne comme Lyon ?Des villes ou de grandes entreprises comme EDF m’interrogent souvent sur une stratégie face au réchauffement climatique. Je les amène d’abord à réfléchir au mot « action ». En Europe, nous sommes très marqués par une conception prométhéenne du sujet qui conçoit et qui veut agir. Son entendement trace un idéal, un devoir-être, et sa volonté va faire entrer cela dans le réel. Ainsi, nous faisons tout dépendre de l’initiative du sujet. Mais, alors, comment ne pas être démuni quand surgissent des circonstances que l’on ne connaît pas à l’avance ? C’est un des problèmes de ces fameux plans d’action face au réchauffement climatique : on construit une stratégie a priori, mais on ne peut pas prévoir l’évolution des circonstances ou la manière dont va se manifester la crise climatique. Les plans ne se déroulent jamais comme prévu ! Sans rejeter totalement ce principe de projection volontariste, je propose de le coupler à autre chose : pensons la situation comme une ressource et pas uniquement comme un imprévu qui surgit pour mettre à mal notre plan. Les plans dressés à l’avance sont trop rigides et empêchent d’intégrer le changement en cours. On a besoin d’appréhender autrement l’efficacité. D’adopter une nouvelle forme de stratégie qui exploite le potentiel de la situation, tire profit des facteurs porteurs tout en faisant décroître les éléments non favorables.Une autre manière de faire travailler l’écart entre l’Europe et la Chine est d’aborder le réchauffement climatique comme une « transformation silencieuse». On a affaire à quelque chose de global, continu et discret, plutôt que local, momentané et spectaculaire. Malheureusement, en Occident, nous ne sommes attentifs qu’aux événements les plus sonores, c’est-à-dire aux affleurements perceptibles, plutôt qu’aux vagues de fond silencieuses. Mais si tout n’est que transformation silencieuse, comment une ville peut-elle avoir prise sur le monde, déployer une stratégie et ne pas être réduite à la passivité ? Mencius rapporte cette anecdote à propos d’un paysan qui veut que son blé croisse. S’il tire sur les pousses, il force l’effet et produit un contre-effet : son blé se dessèche. Mais il ne doit pas pour autant ne rien faire et attendre au bord du champ… Il doit sarcler et biner autour de la pousse pour favoriser la transformation silencieuse qui se déploie. Alors, sans qu’il s’en rende vraiment compte, le blé mûrit et il ne lui reste plus qu’à le couper.Pour la pensée chinoise, le monde est fait de transformations continues. Plutôt que d’essayer d’intervenir directement sur le cours des choses, mieux vaut déceler les amorces pour essayer d’infléchir le déroulement des transformations. Il s’agit de savoir engager discrètement un processus de telle sorte qu’il soit lui-même porté à se développer. La province de Zhejiang, au sud de Shanghai, qui a muté de façon extraordinaire en vingt ans, en est un bon exemple. Il n’y a pas eu de plan ou de directives venant du gouvernement de la province ou de plus haut. On a simplement levé quelques interdits et observé ce qui se passait. Dans les campagnes, la propriété des champs et des puits a été autorisée, de même que la production d’alcool. On a libéré des possibles et laissé cheminer. Puis le bilan a listé ce qui avait pris, ce qui avait été porteur, qui a donné lieu à des slogans et des prescriptions. Le reste a été abandonné. Puis, deux ans plus tard, le même processus a été suivi. En Chine, pour développer un territoire, on ouvre des vannes, on amorce des éventualités et on regarde comment ça marche. Résultat : une mutation extraordinaire en vingt ans, sans directives. Je n’ai rien contre la modélisation et la planification, mais je trouve que cette approche est exemplaire et particulièrement efficace. En fait, la principale force de la Chine, c’est qu’ils savent faire les deux : modéliser et diriger, tout en laissant travailler les transformations silencieuses.Mais comment s’y prendre pour « déceler les amorces » en amont des transformation ?Il faut se doter d’un excellent réseau d’information, avec des oreilles derrière tous les murs pour capter les informations dès l’amorce du processus de transformation. Quand une entreprise chinoise arrive sur un marché, elle est au courant de tout. Elle n’écoute pas simplement les scoops qui font l’actualité ou les informations officielles, elle se renseigne sur ce qui ne se dit pas encore ou n’a pas encore été ébruité. Elle connaît parfaitement le terrain et peut facilement tirer profit des courants porteurs. Comme elle a capté l’information très enamont, elle peut facilement transformer et infléchir la situation sans forcer.Je tiens beaucoup à cette notion d’amorce. Ce n’est pas un terme théorique, il s’agit de quelque chose qui commence à prendre, comme on dit « une sauce qui prend » ou « une plante qui prend ». C’est dans l’amorce que les choses commencent sans qu’on les voie. Et elles sont encore malléables, on n’a pas encore besoin de peser, de forcer. On peut les infléchir en douceur, pas besoin de se crisper, pas besoin d’agir.Comment mettre en pratique ce type de démarche à l’échelle d’une ville ?Nous pourrions nous appuyer sur le concept de vigilance. En Europe, notre philosophie a été obnubilée par la question de la connaissance et de la modélisation. En Chine, on utilise plutôt l’idée de vigilance, qui combine des capacités de disponibilité et d’attention, notamment dans les arts martiaux. Cette idée de vigilance me fait aussi penser à une formule de Freud qui nous parle d’« attention également flottante » et en fait l’une des capacités clés du psychanalyste. C’est une sorte d’oxymore : l’« attention », c’est focalisant, mais l’« également flottant », ça défocalise. C’est ce que j’appelle la disponibilité, cette capacité de vigilance sans priorité, sans partialité, qui ne privilégie rien.Dans la tradition chinoise, le sage est celui qui est impartial, c’est à-dire à l’écoute de tout, qui ne trie pas, qui ne privilégie pas, qui est dans une sorte de disponibilité complexe qui fait qu’il ne rate rien, qu’il n’est braqué sur rien et qu’il épouse la plénitude des choses dans leur amplitude. Si l’on braque son attention, on va manquer des choses, parce qu’on privilégie nos attendus et nos partis pris. Le parallèle est intéressant avec la grande formule de Confucius qui nous dit que le maître est « sans idée, sans nécessité, sans position, et sans moi ». Pour être vigilant, il me semble que le sens le plus utile n’est pas la vue, mais l’ouïe. La vue est sélective et focalisée, l’ouïe non. L’oreille est bien une sorte de capteur du global, totalement disséminé, ne privilégiant rien. J’entends tous les bruits ici, en même temps. Pour en revenir à la ville, elle doit être capable de mettre en place des systèmes d’écoute globaux plutôt que des observatoires focalisés.Mais la vigilance ne suffit pas à déployer une stratégie, il faut aussi accompagner des transformations ?Bien entendu, l’information ne suffit pas. Il faut aussi être capable de penser et d’infléchir les processus dans un sens favorable dès qu’on en détecte les amorces. La stratégie chinoise n’est pas qu’expérimentale ou empirique, c’est avant tout une stratégie de la transition. Alors qu’en Europe nous n’arrivons pas à penser la transition, focalisés que nous sommes sur l’alpha et l’oméga, sur la genèse et  la fin du monde, les Chinois, eux, ne cessent de penserl’« entre » et l’évolution continue. C’est donc pour cela qu’un détour par la Chine peut nous être profitable, en nous amenant à jouer de manière dialectique à partir de deux termes qui définissent la transition : « modification-continuation ». A priori ces notions s’opposent, comme l’innovation s’oppose à l’héritage, mais en même temps elles s’enrichissent l’une l’autre pour renouveler le réel : c’est grâce à la modification que le procès engagé ne s’épuise pas, et réciproquement c’est la continuation qui permet de faire de la modification un temps de passage.Si l’on considère que tout est en transition, ce qu’en Europe nous appelons l’action ou l’intervention pourrait être repensé comme une manière de s’infiltrer dans ce processus de mutation, de façon à l’infléchir à notre profit. Pour comprendre l’écart qui se joue ici, il suffit de comparer la médecine chinoise à la médecine européenne. La médecine européenne agit et opère pour guérir le malade, alors que la médecine chinoise, elle, régule. On ne dit pas « Je suis tombé malade » sur un mode événementiel. Une maladie, c’est une dérégulation, qui était au départ à peine amorcée, qui a fait son chemin en silence avant de prendre un aspect global. Quand on la perçoit, on dit « Je suis malade », mais c’est le résultat d’une transformation silencieuse. Le médecin en Chine n’intervient pas pour soigner : il essaye de cerner les symptômes dès leur émergence. Puis, il tente d’infléchir ou de réguler à nouveau ce qui est en train de se déréguler, en administrant des plantes, par exemple, qui ne sont pas des médicaments, mais des adjuvants.Comment transporter ce concept de « transformations silencieuses » du champ de la stratégie individuelle à celui des politiques publiques ?Il suffit de changer d’échelle et de déployer ces transformations au profit de tous plutôt qu’à son propre profit. L’idéogramme chinois pour « profit » représente d’ailleurs un épi de blé et la faux pour le couper. Le profit est ce qu’il y a à moissonner, et le bon politique sème, bine et moissonne pour que la communauté entière en récolte les fruits. Il n’a pas à poser de finalités ni à définir de plan d’action. Il intervient sur les conditions, en amont, pour infléchir la situation dans le sens d’un commun avantage. Le politique n’intervient pas de manière spectaculaire, dans l’urgence, mais de manière discrète, en amont, sans s’attirer de louanges. Là encore, il est utile de faire travailler l’écart entre la Chine et l’Europe. Notre pensée politique est très marquée par l’idée du telos grec, le but et l’aboutissement.Nous avons pensé ce but comme une visée, comme une abstraction qui tire le devenir. Alors qu’en Chine les transformations silencieuses n’ont pas de finalité, juste du résultat. En Occident, on se projette dans le futur, et on a même inventé la prospective… En Chine se déploie plutôt une pensée de l’immanence. Que peut donner ce dialogue entre ces deux cultures ?D’abord, il est intéressant d’explorer la conception chinoise du temps. En chinois on ne conjugue pas les verbes, il n’y a pas de passé, de présent ou de futur. On pense en termes de saisons, d’occasions, de moments, de situations ou de durées, mais pas de temps. Tout au plus marque-t-on le passé et le futur proche en parlant de « s’en aller : passé / présent :  s’en venir ». En fait, c’est le même schéma que la respiration : inspirer / expirer. Cela met bien en évidence les modalités d’une transition continue que nous évoquions précédemment. Dans le même temps, en Occident, le courant de la prospective du présent pense en termes similaires. Je trouve cela assez cohérent : après avoir inventé la prospective du futur pour construire des visions, nous inventons la prospective du présent pour appréhender les transformations silencieuses en écoutant les signaux faibles du présent comme germes des transitions à venir.De ce dialogue on peut aussi tirer une deuxième idée : l’importance de l’idéal comme force de mobilisation. La Chine contemporaine va prochainement avoir un énorme problème parce qu’il n’y a pas d’idéalité à proposer. Pour assurer la cohésion sociale du pays, les dirigeants ne peuvent jouer que sur deux registres : le nationalisme, en agitant le spectre de Taïwan ou du Tibet, et la revanche sur l’Occident par la quête de nouvelles richesses. Mais, dans cinq ou dix ans, ces leviers ne fonctionneront plus, la crise sera grave. Il n’y a pas de Chinese way of life, donc qu’est-ce qui va faire marcher les Chinois ? On ne mobilise pas avec l’idée de régulation ou de transformation !Je crois, en revanche, que l’on peut mobiliser les gens en traçant des « devoir-être », en leur proposant des visions et des plans dans lesquels se projeter. Dans une ville comme Lyon, s’il n’y a pas d’idéalité en jeu, on ne peut pas faire tenir une communauté. Les habitants ont besoin de se reconnaître dans quelque chose qui leur donne un sens. Une véritable démarche de prospective est nécessaire à l’échelle d’une ville pour construire des visions, proposer des idéaux, mais aussi les mettre au débat. Il s’agit de faire marcher les peuples, non par la contrainte, mais par le désir et la conviction.Il y a là un véritable défi pour l’Europe et la France : renouveler leurs idéaux, au risque de voir les structures démocratiques se décomposer par manque de désir des citoyens. La mobilisation naît aussi du débat démocratique qui doit se nourrir des idéaux que les uns et les autres tracent et qui peuvent se confronter. Il faut donc être capable de modéliser, comme les Grecs nous l’ont appris, pour avoir de la démocratie et rendre le débat possible.