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Histoire des Jésuites à Lyon

Interview de Etienne FOUILLOUX

<< "Le mouvement d'ouverture, que j'ai appelé la seconde « école de Lyon » [,,,] fait la fortune du catholicisme lyonnais, qui a été pionnier en France" >>.

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Date : 30/04/2010

Propos recueillis par Ludovic Viévard, le 10 mai 2010.

Au milieu du 20e siècle, des membres de l’Eglise de Lyon vont activement participer au renouveau de l’Eglise dans le monde. Le cardinal Henri de Lubac est de ceux-là. Mais l’histoire est assez surprenante : après avoir été censuré par Rome, il sera nommé à la Commission théologique préparatoire du concile de Vatican II. Quelle est la toile de fond de ce retournement ?

Il y a, à Lyon, au 19e et au début du 20e siècle, un catholicisme conservateur hostile à l’évolution de la France vers la République. A l’époque la ville est dirigée par des anticléricaux comme Antoine Gailleton (de 1881 à 1900), Jean-Victor Augagneur (de 1900 à 1905) ou Édouard Herriot (de 1905 à 1942 puis de 1945 à 1957), même si c’est plus compliqué pour ce dernier. Face à eux, les Catholiques suivent une ligne intransigeante, triomphaliste. C’est le catholicisme de la basilique de Fourvière, du Nouvelliste, de la Congrégation des Messieurs de Fourvière, de la Presqu’île, notamment Ainay. C’est d’ailleurs un catholicisme qui existe encore aujourd’hui, même si les oppositions ne sont plus ce qu’elles étaient et si on trouve par exemple dans la municipalité, à la fin du mandat de Herriot, sous Pradel et sous Collomb, des gens qui se réclament de la franc-maçonnerie et d'autres du catholicisme. Mais dès 1905, en même temps que ce catholicisme intransigeant campe sur ses positions et lutte contre les Républicains laïcs, un catholicisme social plus ouvert se développe. Ce mouvement est représenté par la Chronique sociale, où l’on trouve Marius Gonin, Joseph Folliet, etc. Tout ceci n’est pas étranger à notre sujet car le premier livre que publie de Lubac, Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme paraît sous forme d’articles dans la Chronique sociale.

On a donc à cette époque tout un courant de catholiques qui prennent leurs distances avec la matrice intransigeante et conservatrice du premier catholicisme social. Joseph Vialatoux, philosophe qui enseigne aux facultés catholiques, prend nettement position contre l’Action française, mouvement dans lequel les Catholiques conservateurs avaient trouvé un rempart contre l’évolution de la société française. Ce mouvement d’ouverture, que j’ai appelé la seconde « école de Lyon » ne regroupe donc pas que des Jésuites. On y compte aussi des personnalités de la faculté de théologie — tandis que la faculté de droit, est, elle, plus conservatrice —, la Chronique sociale… des forces entre lesquelles se crée une synergie. Tous ont en commun d’accepter la République et la démocratie et veulent dissocier le catholicisme de la droite politique. Voilà le courant qui fait la fortune du catholicisme lyonnais, qui a été pionnier en France, et qui fait dire à certains que Lyon redevient, à cette époque, la capitale du catholicisme français.

Cela suppose donc une grande évolution à l’intérieur même de la Compagnie de Jésus, puisque la Congrégation des Messieurs était, à l’origine, d’inspiration jésuite…

Les Jésuites, qui avaient été expulsés de France au début du 20e, reviennent à Fourvière en 1926 où est rouvert un scolasticat qui forme en théologie les Jésuites des provinces de Paris et de Lyon. Il y a effectivement des éléments conservateurs dans ce milieu, mais les jeunes qui reçoivent là une formation assez classique, vont chercher ailleurs, chez les pères de l’Eglise notamment d’autres sources de réflexion. C’est à ces sources que puise Catholicisme, le livre de de Lubac qui parait en 1938 dans une collection fondée à Paris par Yves Congar, dominicain, et l’un des plus influents théologiens du 20e siècle. Dans son ouvrage, de Lubac met en place une nouvelle apologétique car, pour lui, on ne peut pas convaincre aujourd’hui avec des arguments d’autorité comme on le faisait autrefois. Il faut toucher les gens avec des mots qu’ils comprennent et dans un contexte intellectuel et culturel qui n’est plus celui d’hier. Il pioche chez les pères grecs comme Origène et Clément d’Alexandrie, et se nourrit de sources plus anciennes que celles de la scolastique traditionnelle de saint Thomas d’Aquin.

C’est en cela qu’il innove ? Par le recours à l’histoire et à la philosophie ?

D’un point de vue méthodologique oui. Pour les gens que j’ai cités, il est nécessaire de prendre en compte l’histoire afin de dépasser une vérité et une théologie toute faite qu’on puiserait dans saint Thomas d’Aquin. Pour eux, cette théologie officielle ne fonctionne plus, ils cherchent à renouveler la méthode pour aborder des problèmes contemporains. Ils vont recourir à l’histoire pour montrer que saint Thomas vit au 13e siècle, qu’il a été condamné par la faculté de Paris, qu’il a évolué dans ses thèses, etc. C’est ce que montre, par exemple, Henri Bouillard, Jésuite de Lyon, qui écrira même : « Une théologie qui ne serait pas actuelle serait une théologie fausse ». L’histoire leur permet une relativisation de positions alors considérées comme celles de l’Eglise de toujours pour montrer que ce sont en fait des doctrines historiquement construites. De Lubac n’a pas de formation d’historien ; il utilise l’histoire comme une boite à outil. Son recours aux pères de l’Eglise est un peu instrumental ou archéologique. Il cherche en eux une source antérieure à la scolastique et qui n’ait pas été figée par elle.

 C’est pour cela qu’il n’est pas étonnant de le trouver en 1942, avec le père Daniélou, à la création de la collection Sources chrétiennes, édition bilingue et commentée des textes des pères de l’Eglise. Quant à la philosophie, c’est vrai que lorsqu’ils étaient au scolasticat de Jersey, ces jeunes Jésuites se sont donnés une contre-formation philosophique pour pousser plus loin que les catégories traditionnelles de la philosophie de l’époque qui s’appuyaient sur Aristote ou saint Augustin, etc. Ils lisent Maurice Blondel, Pierre Teilhard de Chardin, Henri Bergson. Ils lisent aussi des spiritualistes du 19e siècle comme Jules Lachelier, Emile Boutroux. Autant dire que, dans le contexte assez conservateur de l’Eglise de l’époque, tout cela ne plaît pas à tout le monde et qu’ils sont mal considérés par Rome.

 
Ces positions assez novatrices sont-elles entendues ?

Ils sont minoritaires et vont le rester au moins officiellement jusqu’au concile de Vatican II. Mais disons que la guerre va accroître leur audience et c’est le deuxième élément qui ancre fortement cette mouvance dans le paysage catholique français : leur adhésion à la résistance spirituelle au nazisme. Ils ont compris très tôt la nécessité de résister en luttant contre l’Action française et font la même chose dans les années 30 contre le nazisme. C’est une guerre idéologique qu’ils mènent en critiquant ce que ce néo-paganisme, fondamentalement anti-judéo-chrétien fait au christianisme. En 1941, Pierre Chaillet, qui enseigne le traité de l’Eglise à Fourvière fonde les Cahiers du témoignage chrétien clandestin. Si les Jésuites sont au cœur de cette publication, elle rassemble d’autres personnalités comme Vialatoux, des gens de la Chronique, des gens qui fuient Paris, comme Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit, le père Maurice Montuclard, fondateur de la revue Jeunesse de l’Eglise. Tous résistent, non pas les armes à la main, mais avec leurs mots.

A la libération, alors que beaucoup des catholiques conservateurs ont été pétainistes, que le Nouvelliste est supprimé, ils ont un avantage évident et un grand crédit. En 1944, de Lubac publie un ensemble de réflexions, conduites pendant la guerre et qu’il n’avait alors pas pu publier, comme Le drame de l’humanisme athée (1944), Proudhon et le christianisme (1945), qui lui donnent une audience considérable, ce qui encore une fois n’est pas bien vu. A Lyon, il a le soutien du cardinal Gerlier qui, des trois cardinaux français, est sans doute celui qui a été le plus ferme contre le nazisme, même si on peut lui reprocher certaines phrases ou positions pétainistes. A Rome, c’est différent. On ne conteste pas l’engagement résistant de cette école de Lyon, mais leur manière de faire de la théologie.

C’est pour cela qu’ils seront condamnés ?

Difficile à dire en fait. Tout part d’un texte de de Lubac, Surnaturel (1946) publié dans une collection parisienne fondée en 1944 par la faculté de théologie des Jésuites de Fourvière. Il s’agit d’un livre complexe sur la théologie de la grâce. L’ouvrage est contesté par Rome. Pour des raisons qui ne sont pas encore très claires parce que les archives du Vatican ne sont pas accessibles, cette école de Fourvière a mauvaise presse. Sans doute parce qu’elle menace l’establishment théologique romain qui est encore largement dominant. En 1950, cinq professeurs jésuites de Fourvière sont priés de quitter leur fonction, sont assignés à résidence et soumis à la censure de Rome, ce qui signifie qu’ils doivent demander la permission pour publier quoi que ce soit, même un compte-rendu.

Leurs livres sont retirés du commerce et des bibliothèques jésuites. C’est une censure très dure, qui va durer 10 ans, que de Lubac vit très mal. Il est donc très surpris d’apprendre, en 1960, sa nomination à la Commission théologique préparatoire au concile de Vatican II, commission dans laquelle il retrouve des confrères de la Compagnie dont il pense, à juste titre, qu’ils ont contribué à le faire condamner. Il est donc à la fois surpris et mal à l’aise, d’autant plus mal à l’aise que ceux qui représentent sa mouvance d’ouverture sont très minoritaires dans la préparation du concile.

Pourquoi est-il à ce point surpris ? C’est sous Pie XII qu’il est condamné et c’est Jean XXIII qui l’appelle au concile. Qui était Jean XXIII ? Etait-il acquis à la cause du renouveau de l’Eglise ?

Lorsque Angelo Giuseppe Roncalli, futur Jean XXIII est nonce à Paris, entre 1944 et 1953, il est plutôt de tendance conservatrice. Ce n’est pas un intellectuel et il est assez peu intéressé par les questions théologiques. Sans doute se passe-t-il quelque chose dans son parcours. Peut-être ce qu’il a vu en France l’a-t-il fait réfléchir ? Car par la suite, après avoir été élu pape, à la surprise générale, il convoque le Concile, et tiendra des positions plutôt ouvertes. On ne sait pas encore très bien comment sont arrivés à la Commission théologique préparatoire des tenants de l’ouverture comme de Lubac, écarté en 1950, Yves Congar, dominicain écarté en 1954, ou l’Allemand Karl Rahner, grand théologien, qui a une très bonne formation philosophique.

Les sources offrent deux explications. Selon la première, des théologiens conservateurs auraient souhaité la présence d’opposants afin que le Concile ne soit pas suspecté d’être ficelé d’avance. Selon la seconde explication, l’initiative de ces nominations reviendrait au pape lui-même qui aurait expressément demandé leur présence. On ne sait pas si Jean XXIII connaissait personnellement de Lubac. Dans ses agendas, que j’ai publiés, je n’ai rien trouvé de tel. Pour Congar, on a dit qu’il avait lu son livre Vraie et fausse réforme dans l’Eglise, où il l'appelle à évoluer. Mais là encore, je n’ai pas de traces formelles.

Ce courant très minoritaire va toutefois s’imposer et fortement influencer le concile. A quoi tient ce retournement de situation ?

On est au début des années 60’. Les sociétés occidentales évoluent à toute allure : conquête de l’espace, tensions nucléaires, tiers-monde… Des problèmes nouveaux apparaissent, le monde change. Or les premiers textes produits par les Commissions préparatoires sont fermés, clos sur l’ancien monde. Les pères conciliaires ont très mal reçu ces textes en décalage complet avec la volonté d’ouvrir l’Eglise au monde, ne tenant pas compte de la place des laïcs, de la nécessité de déconcentrer le pouvoir, de donner plus de poids aux évêques, etc. Ils sont fortement appuyés par Jean XXIII lui-même qui, dans son discours d’ouverture, affirme que le Concile ne doit condamner personne mais faire des propositions pour proposer la foi au monde d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas de modifier les dogmes, mais de les présenter d’une manière plus accessible. Evidemment, le courant majoritaire conservateur a été pris de court. Des évêques qui se posent des questions, un pape qui les appuie…

Le premier texte problématique qui se présente, texte qui revient en arrière par rapport au concile de Trente, est repoussé par une majorité des pères conciliaires et Jean XXIII demande qu'il soit refait. Finalement, les théologiens qui avaient eu des difficultés avec Pie XII sont appelés pour travailler avec les évêques. On dit que c’est un concile des évêques de l’Europe du Nord, notamment belges, allemands, français, tandis que les italiens et les espagnols étaient plutôt sur des positions conservatrices. En réalité, il n’y aurait pas eu de majorité progressiste sans l’appui des jeunes évêques brésiliens, africains, indonésiens… qui pour beaucoup avaient été formés en France ou en Allemagne et étaient sensibles à ces réflexions, au grand dam de la Propagation de la foi qui les finançait ! Une très large majorité réformatrice s’est donc dégagée et les conservateurs ont perdu leur avantage. Par exemple, le texte condamnant le communisme n’a recueilli qu’environ 500 suffrages sur plus de 2500 votants. L’esprit dans lequel travaillait de Lubac depuis 1920 triomphait.

Le déplacement du centre de gravité de la Congrégation des Messieurs de Lyon au scolasticat de Fourvière est donc général ?

Oui, cette évolution qui se fait à Lyon se retrouve partout dans le monde mais avec des délais différents et parfois de manière très rapide voire brutale comme au Canada, en Espagne, ou dans les anciens pays communistes. Lyon est une sorte de microcosme où l’on trouve beaucoup des tendances représentatives de l’effervescence du temps. On parle de de Lubac, mais beaucoup d’autres jésuites comme François Varillon, Lucien Fraisse, Pierre Ganne, etc., ont fait passer ces idées, voire des idées plus audacieuses, auprès d’une jeune génération parfois plus conservatrice qu’eux ! Ils s’intéressaient aux philosophes, à la littérature, aux courants politiques, bref aux idées contemporaines et cherchaient à adapter le message de l’Eglise à leur temps. Chez les dominicains, la revue Lumière et vie s’inscrit dans ce courant. C’est aussi un temps fort de l’œcuménisme, avec deux centres lyonnais, l’un fondé par les dominicains et l’autre par l’abbé Couturier. Il y a ici un groupe d’amitié judéo-chrétienne très vivant. Très tôt le cardinal Gerlier détache l’abbé Carteron dans les milieux des travailleurs émigrés... Il y a à Lyon un véritable bouillonnement.

A quoi cela tient-il ?

Lyon a longtemps disputé à Paris sa qualité de cœur du catholicisme français. Il y a là l’idée que c’est Lyon qui a donné le catholicisme à la France. Au 19e siècle, une prise de conscience se fait, dans une Eglise encore conservatrice, touchant la condition ouvrière. Chez le père Chevrier, par exemple. Paternaliste mais puissant, ce premier mouvement d’ouverture est sans doute à rattacher à la présence du fort tissu ouvrier Lyonnais, comme à Lille, autre ville du catholicisme social. C’est également à rattacher à la très forte dimension missionnaire de l’Eglise de Lyon. De tout cela naîtront plus tard des associations humanitaires, comme Notre-Dame des sans abris ou Handicap international. Sur fond d’un catholicisme qui se maintient avec de grandes familles lyonnaises antilibérales politiquement et socialement, finalement, le virage est pris.

Des gens, de plus en plus nombreux, évoluent, vers un catholicisme ouvert car ils ont très vite intégré que la réalité française était républicaine, démocratique et laïque et qu’il fallait œuvrer à partir de cette réalité sans chercher un retour en arrière. De fait, ils ont pris leurs distances avec tous les courants nostalgiques, notamment l’Action française, et ont préféré l’engagement social à l’action politique. C’est dans ce terreau qu’il faut chercher le renouveau de l’Eglise de Lyon qui ne se fait véritablement qu’à partir de 1937. Jusque là, c’est plutôt Paris, qui concentre les instances décisionnaires catholiques, qui fait sentir son influence par la voix du cardinal Verdier partisan de la conciliation avec la République et soutien critique du Front populaire. Verdier meurt en 1940 ; lui succède Suhard lequel à une très bonne réputation pour la mission ouvrière, mais dont on craint que, politiquement, il ne soit pas à la hauteur. A Lyon, Gerlier est nommé en 1937. Il a d’abord été avocat, il parle bien, il a une audience plus grande, et représente mieux le catholicisme français que Suhard ou le cardinal Feltin, qui a failli être écarté, à Bordeaux, en 1945. Avec le cardinal Lustiger, ami du pape Jean-Paul II, clairement le centre de gravité est retourné à Paris et il le reste aujourd’hui avec André Vingt-Trois.