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Identité culturelle et conservation de la mémoire

Interview de Katia BOUDOYAN

<< La communauté arménienne est tellement bien intégrée qu'elle doit se recentrer sur sa mémoire et son histoire sous peine de disparaître >>.

Date : 20/02/2012

Katia BOUDOYAN EST Historienne, directrice de la Maison de la Culture Arménienne de Décines et future responsable du Centre National de la Mémoire Arménienne.

Propos recueillis par Stéphane Autran le 20 février 2012

Le Centre National de la Mémoire Arménienne

 

Comment le projet du Centre National de la Mémoire Arménienne de Décines est-il né ? Quels sont ses liens avec la Maison de la culture arménienne de Décines ?
Ce sont les acteurs de la Maison de la culture arménienne de Décines qui ont fait émerger le projet progressivement. La structure actuelle existe depuis 1977 mais remonte en fait à 1932, dès l'arrivée des Arméniens dans la commune. La Maison de la culture arménienne de Décines a joué pleinement, jusqu’à aujourd’hui, son rôle social et culturel au service de la population. Nous avons ensuite constaté qu'il manquait une structure spécifique lors du développement du Centre d’études, de documentation et d’informations arméniennes (CEDIA), une bibliothèque de plus de 10 000 ouvrages, et lors des collaborations avec plusieurs centres d’archives et de documentation en France ou en Europe.
La Maison de la culture va poursuivre ses activités communautaires, culturelles et festives. Le centre national nous fait entrer dans la dimension de la mémoire et de l'histoire. Le CNMA aura pour vocation de recueillir des témoignages, collecter et préserver les traces de l’histoire de la présence arménienne en France et en Europe ; de faire partager et vivre cet héritage en le mettant en perspective avec des questions de sociétés actuelles ; d’approfondir la recherche historique sur les massacres et le génocide des Arméniens aux XIXe et XXe siècles ; d’analyser l’évolution, en Europe et plus particulièrement en France, des identités et pratiques culturelles individuelles et collectives des Franco-Arméniens ; de créer et d’animer un réseau européen des Centres concernés par les thématiques des mémoires sociétales, historiques et culturelles arméniennes. Nous nous sommes inspirés du projet du mémorial de la Shoah, notamment dans sa vocation de conservation et de collecte de dons de documents originaux.
Véritable plate-forme de ressources documentaires, le Centre National de la Mémoire Arménienne s’attachera à retracer, entre autres, l’itinéraire et la vie des quatre générations d’Arméniens qui se sont succédées depuis leur arrivée en France dans les années 1920 à Marseille, et leur installation progressive dans la vallée du Rhône, l’agglomération lyonnaise, parisienne, en France mais aussi dans les autres pays d’Europe. La mémoire de la première génération sera au cœur du travail de préservation, à travers la collecte prioritaire de documents et de témoignages des rescapés du génocide de 1915, tout comme celle des générations suivantes, attestant de leur intégration considérée comme exemplaire, ainsi que de leur participation à l’essor socio-économique et culturel de l’agglomération lyonnaise et, plus largement, de la région Rhône-Alpes et de la France.
Le CNMA va bénéficier d'un espace spécialement créé pour lui. Pouvez-vous décrire le projet ?
Après plusieurs années de réflexion, la Maison de la culture a acquis, en 2006, un terrain de 2000 m2 à Décines. Après une recherche puis l'obtention de fonds, le permis de construire est délivré en septembre 2010. Le CNMA est aujourd'hui en cours de construction, il sera livré en mai 2012, pour une installation en septembre. La construction de cet édifice à l'architecture ambitieuse a été possible grâce aux partenaires publics locaux, le Grand Lyon, la Région Rhône-Alpes et le Conseil général du Rhône, mais aussi grâce au soutien de la communauté arménienne. Pour le fonctionnement du centre, nous sommes d'ores et déjà assurés du soutien de différentes fondations françaises et étrangères ainsi que du mécénat privé.
Pour la construction du Centre, nous avons retenu l'agence d'architectes TECTUS, parmi plusieurs propositions. Sur les façades du centre, nous avons fait graver la première phrase du Livre des Proverbes « Pour connaître sagesse et instruction, comprendre les paroles intelligentes,... », une phrase extraite d'un poème de Siamanto sur le génocide, ainsi que les lettres de l'alphabet arménien. Le bâtiment s'étend sur environ 900 m2 et comprend une médiathèque avec une salle de lecture, une salle d'archivage, un espace d'exposition temporaire et des bureaux. Un espace commun, modulable, est prévu pour permettre l'organisation de colloques et de conférences.
Comment sera organisé le Centre au niveau de son fonctionnement ?
Le centre ouvrira progressivement dès septembre 2012 mais ne sera inauguré officiellement qu'en 2013. Notre budget de fonctionnement nous permettra rapidement d'embaucher. Nous avons d'ores et déjà deux aides documentalistes qui travaillent à temps plein pour nous aider à l'inventaire et à l'archivage du fonds des documents rares et spéciaux. Deux stagiaires de l'ENSIBB et de l'Université Lyon 3 nous ont rejoints en février. Le déploiement optimal du centre prévoit une quinzaine de personnes dont trois documentalistes, deux historiens, deux psychosociologues, un sociologue pour les études, tous spécialistes des questions arméniennes et bilingues. En vitesse de croisière, nous devrions être en mesure de pouvoir consulter numériquement des informations liées à la diaspora dans toute l’Europe. Nous avons lancé les appels aux dons. Les archives commencent à arriver.
Peut-on dire que c'est grâce à une présence militante arménienne depuis 80 ans à Décines qu'on aboutit aujourd'hui à un programme mémoriel d'envergure nationale ?
Effectivement, ce n'est pas un hasard si l'idée a émergé ici, le travail est l'aboutissement de plusieurs décennies d'investissements locaux. La communauté arménienne de Rhône-Alpes a un enracinement fort et une grande constance dans ces actions. La première Maison de la culture, le premier mémorial et le comité de défense de la cause arménienne sont nés ici.
Le projet est inscrit localement sur le territoire, a un financement régional mais une ambition nationale et internationale. Il n'y a pas d'autres projets de cette envergure en France. Nous n'allons pas nous trouver en concurrence avec les autres centres mais engager des démarches coordonnées de partenariat et de valorisation. Plutôt que d'avoir des points sporadiques qui œuvrent individuellement, nous avons l'ambition de fédérer tous ces centres de documentation. Nous espérons, par notre accessibilité, valoriser le travail exemplaire qui est mené à Marseille, par exemple avec l'association ARAM. Cette association gère, entre autres, les archives des registres d'enregistrement des Arméniens au port de Marseille à leur arrivée dans les années 1920, qui sont extrêmement précieux pour notre communauté, puisqu'ils constituent le point de départ de notre histoire en France.
Quelles sont les missions du CNMA ?
La première mission est de collecter, inventorier et décrypter, du XIXe siècle à nos jours, les archives et les documents afin de tenir compte de la réalité du passé arménien avec toutes ses conséquences. Nous pourrons ainsi retracer la présence arménienne et son évolution socioculturelle en France et en Europe. Il s'agit également de transmettre aux populations européennes d'origine arménienne ces connaissances sur deux siècles d'histoire, d'exode, de migrations et de pratiques culturelles diasporiques. Le CNMA contribuera, nous l'espérons, à la prise de conscience des valeurs de la diversité culturelle, en particulier à travers la création des conditions nécessaires à l'épanouissement de la culture arménienne dans le cadre d'échanges interculturels européens.
En quoi y a-t'il un caractère d'urgence à créer cette structure selon vous ?
Nous avons une identité en tant qu'Arménien de la diaspora qui nous est propre. Il y a urgence à conserver ce patrimoine qui est en voie de disparition. Plus le temps passe, plus la mixité et l'intégration sont fortes et plus l'identité et la culture d'origine se perdent. Il y a donc urgence à « patrimonialiser » cette culture.
Avec la disparition des plus âgés, c'est une histoire personnelle qui disparaît : archives, photographies, documents personnels sont souvent négligés voire perdus par les familles. Nous souhaitons devenir le lieu de dépôt et de conservation des ces archives familiales. Nous travaillons à la construction du site internet du CNMA, dès lors que le site sera opérationnel, nous ferons un appel à la collecte de documents et de photographies afin de les numériser et de les conserver.
L'échelle de la réflexion se veut-elle d'emblée internationale ?
Oui, les objectifs du centre font qu'il est forcément d'envergure internationale. Ce type d'établissement est inédit. L'objectif de recenser la documentation et la littérature grise des Arméniens de diaspora nous conduira à la création de partenariats avec de multiples réseaux. En France, nous souhaitons collaborer avec les archives départementales du Rhône, le Centre ARAM de Marseille, l'association des Anciens combattants et résistants arméniens de France à Paris, l'ENSSIB à Villeurbanne, la direction régionale du CNRS à Lyon, le Rize, Centre mémoires et société de Villeurbanne.
D'autres partenariats sont prévus à un niveau européen comme le Centre de documentation de la Congrégation arménienne des Mekhitaristes de l’île Saint-Lazare, à Venise (Italie) et l’Institut des diasporas et des génocides de l’Université de Bochum (Allemagne), entre autres. Nous élargirons également notre réseau vers les foyers de présence arménienne centenaires comme la Grèce, la Roumanie et la Hongrie.
Quelles seront les différentes activités du centre une fois qu'il aura atteint sa « vitesse de croisière » ?
Nous allons développer trois axes simultanément : la base documentaire et le réseau européen ; les études et recherches ; les activités en direction du public.
La mise en place du centre de documentation comprend une bibliothèque, une photothèque et une filmothèque sur les thématiques arméniennes contemporaines, dans les domaines historique, mémoriel, migratoire, social, culturel et artistique. Le fonds du centre de documentation sera enrichi en permanence par des sources en langues française, arménienne, anglaise, russe, turque et arabe. Enfin, nous développerons un réseau documentaire européen numérisé des centres partenaires concernant les thématiques du CNMA.
Les études et recherches sont le deuxième axe fort du CNMA. Nous allons recueillir les témoignages et préserver les traces de l'histoire de la présence arménienne en France et en Europe, ainsi que son évolution socioculturelle et artistique. Cet héritage sera mis en perspective avec les questions de société actuelles. Nous pourrons alors approfondir la recherche sur plusieurs thèmes comme l'histoire, la culture, les arts, les traditions, la sociologie, les massacres, génocide, exodes arméniens du XIXe siècle à nos jours, en insistant sur les conséquences individuelles et collectives aux niveaux psychique, identitaire, social et culturel.
Nous tenterons d'analyser l'évolution complexe en France et en Europe des identités culturelles, individuelles et collectives des Français d'origine arménienne : acculturation, « déculturation », mémoire collective trangénérationnelle, réintégration des cultures, créativité culturelle, perturbations psychiques. Nous réfléchirons aux moyens à mettre en œuvre afin d'intéresser les Français d'origine arménienne à acquérir les connaissances concernant l'histoire, la langue et la culture arméniennes.
L'ouverture au public se fera par la mise à disposition de certains documents, en consultation en salle de lecture ou bien en réseau. Le CNMA disposera d'une exposition permanente sur l'histoire et la culture arménienne contemporaine. Des expositions temporaires prendront place périodiquement et pourront être itinérantes en France et en Europe. Nous souhaitons organiser une dizaine de conférences-débats et/ou événements culturels par an, en partenariat avec les institutions culturelles, invitant experts, chercheurs et spécialistes.
Que répondez-vous à ceux qui accuseraient le projet du CNMA de communautarisme ?
Le CNMA est l'inverse d'un centre communautaire ! La communauté arménienne est tellement bien intégrée qu'elle doit se recentrer sur sa mémoire et son histoire sous peine de disparaître. Ce n'est pas non plus la fin de la communauté mais une nouvelle forme de vie pour celle-ci, maintenant qu'elle n'est plus arménienne mais Française d'origine arménienne, elle a un nouveau parcours à accomplir.
Le génocide de 1915-1918 a non seulement éliminé de l'Empire ottoman les deux tiers de la population arménienne, il a aussi éradiqué l'originale culture d'Arménie occidentale qui s'est construite pendant près de trois millénaires. La diaspora de 7 millions d'âmes a besoin d'institutions véhiculant cette mémoire, qui sachent valoriser et faire connaître au plus grand nombre, sa spécificité, et mettre en perspective le rapport de l'universel au particulier.
Afin de favoriser le lien entre le passé, le présent et le futur générant du sens, le CNMA a établi son programme d'activités sur le schéma de l' « intégration créatrice ». Ce paradigme de la satisfaction psychique et sociale, permet de combiner les deux appartenances d'origine et d'accueil à travers leurs imaginaires socioculturels respectifs pour aboutir à une « co-création de sens » au bénéfice des deux cultures.  Une identité culturelle vivante - « rester soi en devenant autre » - combine la continuité des cultures contemporaines à travers l'histoire et le « différencialisme » du fait des rencontres entre peuples et catégories sociales.
« Nous avons une identité en tant qu'Arménien de la diaspora qui nous est propre. Plus le temps passe, plus la mixité et l'intégration sont fortes et plus l'identité et la culture d'origine se perdent. Il y a donc urgence à « patri