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Bioforce, P4 : des réalisations de Charles Mérieux

Interview de Claude LARDY

<< Charles Mérieux était un lyonnais dans le monde, fortement attaché à sa ville natale pour laquelle il avait une grande ambition >>.

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Date : 27/06/2007

Entretien réalisé le 28 juin 2007 par Laure Bornarel.
Entrée en 1945 à l’Institut Mérieux comme simple traductrice, Mme Lardy a gravi les échelons un à un pour devenir Directrice Commerciale France de 1978 à 1992. Chargée en 1983 de fusionner les équipes de 4 sociétés du Groupe Rhône-Poulenc oeuvrant dans la pharmacie vétérinaire, elle réussit en un an à constituer une nouvelle entité performante au sein de la direction commerciale de Rhône-Mérieux. Elle fonde en 1981 le Syndicat de l’Industrie du Médicament Vétérinaire, interface entre industriels et pouvoirs publics, et en assure la présidence durant sept ans. Elle créée en complément l’AIEMV, l’Association Interprofessionnelle d’Etude du Médicament Vétérinaire, destinée aux fabricants et aux grossistes. Nommée Secrétaire Générale de la Fondation Mérieux en 1983, elle exerce bénévolement cette fonction à plein temps depuis son départ à la retraite en 1992. Elle est, en outre, Présidente de Bioforce depuis 1996.  Vous avez été une proche collaboratrice de Charles Mérieux toute sa vie durant. Une date est restée dans toutes les mémoires, celle de l’intervention humanitaire de Charles Mérieux au Brésil, lors de l’épidémie de méningite africaine qui ravageait le pays. Pourriez-vous nous en expliquer le contexte ?

Pour Mr Mérieux, il ne s’agissait pas d’une intervention humanitaire, mais de la poursuite d’une démarche de santé publique enclenchée bien auparavant. En effet, dix ans plus tôt, dans les années 60, le Médecin-Général Lapeyssonnie, expert à l’OMS, parle à Mr Mérieux de la Méningite de type A qui sévit à l’état endémique en Afrique Sub-saharienne. Il le sollicite pour la mise au point d’un vaccin adéquat. Mr Mérieux relève le défi et lance un projet de recherche qui aboutit à la mise au point d’un vaccin utilisé au Sahel au début des années 70. Ainsi, lorsqu’une épidémie de Méningite de type A est identifiée au Brésil début août 74, il est rapidement reçu par le Ministre de la Santé : la situation est grave, le Carnaval de Rio est proche et la flambée se propage. L’Institut Mérieux est le seul producteur au monde à détenir le vaccin. Pour répondre à l’urgence de la crise sanitaire, Charles et Alain Mérieux, son fils, demandent à leur personnel d’annuler leurs vacances. En octobre, le Ministre de la Santé brésilien vient assister à une démonstration, remercie de l’effort fourni puis annonce : « Ce n’est pas 600 000 doses dont nous avons besoin, mais 60 millions ! ». Tout le monde se demande s’il est sérieux et maîtrise suffisamment bien le français… Mais ce n’est pas une erreur : au final, il faudra 90 millions de doses !  En un temps record, Charles et Alain Mérieux construisent un nouveau laboratoire avec un équipement à la mesure des besoins. Ils établissent un pont aérien entre Lyon et le Brésil : 90 millions de personnes sont vaccinées en un an… La pandémie est jugulée. Le succès de la campagne est confirmé par le CDC  d’Atlanta. Au cours de l’opération, Mr Mérieux réalise l’importance pour les médecins d’être déchargés des contraintes d’organisation et d’administration pour mener à bien leur mission. Il décide alors de former des professionnels de la logistique pour soutenir les opérations d’urgence. L’idée est audacieuse. Il part en 1983 rencontrer Gérard David, ancien Doyen de Lyon 3, qui vient d’accepter un poste d’enseignant au Lycée Français de New York. Mr Mérieux le convainc de démissionner et de revenir à Lyon diriger Bioforce, l’école de logistique humanitaire qui vient d’être créée. La première promotion est recrutée à l’automne, essentiellement sur des critères de motivation.
 

 
Pour quelles raisons Charles Mérieux choisit-il d’implanter Bioforce à Lyon ?

Mr Mérieux était un lyonnais dans le monde, fortement attaché à sa ville natale pour laquelle il avait une grande ambition. Il s’appuyait sur le passé médical de la Ville pour lui attribuer un fort potentiel de générosité et d’ouverture vers les pays en développement. C’était un visionnaire, un rassembleur, un homme d’ouverture qui savait jouer le rôle de catalyseur. Les projets qui échouent sont souvent des projets solitaires, lui savait créer le milieu favorable à leurs éclosions. Il avait rencontré les fondateurs d’Handicap International, de Vétérinaires Sans Frontières, ils échangeaient leurs idées… Mr Mérieux avait convaincu Charles Hernu, alors Ministre de la Défense, et Charles Béraudier, premier Président de la Région Rhône-Alpes, de la pertinence de lancer Bioforce. On parlait d’ailleurs à l’époque du projet des trois Charles ! L’Union Européenne avait accordé son soutien et l’Université prêté des amphithéâtres. L’Ecole a déménagé plusieurs fois, pour finir par s’installer aux Minguettes. Depuis sa création, Bioforce n’a cessé d’élargir et d’adapter son offre de formation aux nouveaux besoins de l’humanitaire. Mr Mérieux était un adepte du radical « bio » qu’il a décliné tout au long de sa vie : Bioforce, Bioport, Biogreffes (à une époque)… Il qualifiait Lyon de Bio capitale de l’humanitaire ! En 1991, Bioforce s’est ouverte à des étudiants de pays en développement (27 pays étaient représentés dans la promotion 2007/2008 !). Les petites et moyennes associations humanitaires se sont multipliées à Lyon, et, avec elles, la nécessité de mutualiser les activités de stockage et de transport des envois internationaux. Une fois le besoin identifié, Mr Mérieux a soutenu le lancement de Bioport, « Plateau Logistique Humanitaire » sur la zone fret de l’aéroport Lyon Saint-Exupéry. Aujourd’hui, Bioport fédère quelques 70 associations adhérentes et s’est doté d’un atelier d’insertion chargé de former des personnes en difficulté au métier de cariste . 
Charles Mérieux a-t-il contribué à la réalisation d’autres grands projets sur l’agglomération lyonnaise ?

Mr Mérieux a participé au lancement de tous les grands projets lyonnais ! Au moment de la création du groupe industriel, lorsqu’ Edouard Herriot a mis à sa disposition les locaux désaffectés des abattoirs de Gerland, il lui a confié : « Il faut voir grand ! ». Son conseil a été bien suivi… Mr Mérieux était un homme de convictions. Son credo était : « santé et formation sont les bases indispensables à tout développement individuel et collectif ». Gaulliste, il ne s’est jamais laissé figer dans une image politique quelconque. Il s’est toujours appuyé sur les maires pour faire bouger Lyon. C’est avec Louis Pradel qu’il a lancé les campagnes de vaccination contre la poliomyélite par voie orale. Il avait conscience que tout était lié. L’Europe avait été en proie à la rougeole, la tuberculose, la rubéole... En France, l’épidémiologie de terrain était très peu développée. A la suite de sa rencontre avec le CDC d’Atlanta, lors de la clôture de la campagne brésilienne, il a créé l’Institut de Développement d’Epidémiologie Appliquée (IDEA). Des formateurs américains sont venus et ont contribué à créer une vraie discipline d’épidémiologie appliquée. Cet Institut a proposé un cours chaque année aux Pensières  pour la formation des cadres de santé, contribuant de ce fait à la création de l’Institut national de Veille Sanitaire (InVS). Avec Jonas Salk , Mr Mérieux a créé la vaccinologie, nouvelle discipline médicale englobant tous les aspects liés à la prévention vaccinale : recherche fondamentale, développement industriel, application sur le terrain et pharmacovigilance. Mr Mérieux était omniprésent sur les grands projets lyonnais : il a participé à l’installation du CIRC , à la fondation de l’INSA … Lorsque l’Institut Pasteur de Lyon a déposé son bilan en 1994, un comité de pilotage a été formé avec la Fondation Mérieux sous l’égide du Ministère de la Recherche. Résultat, les activités biomédicales de l’Institut Pasteur ont fusionné avec les laboratoires Mérieux, avec reprise du personnel. Quant à la recherche, un IFR , le CERVI  et le P4  ont été lancés dans la foulée.
Le P4 appartient à la Fondation Mérieux et est mis à la disposition de l’INSERM, n’est-ce pas ?

Mr Mérieux a toujours œuvré pour le développement de la santé publique dans les pays en développement. En prenant la succession de son père en 1937, il rêvait de «  vacciner tous les enfants du monde » ! Il pensait au proverbe africain : « ne compte tes enfants qu’après la rougeole » et aux maladies émergentes qui frappaient ce continent. C’est pour pouvoir mener des recherches sur les agents pathogènes des pays en développement qu’il a voulu l’établissement d’un P4 à Lyon. Et c’est dans la même logique que Mr Mérieux a soutenu l’accueil d’un « Bureau OMS  pour la préparation et la réponse des pays aux épidémies » à Lyon. Il a également participé à la constitution du CESH  et est intervenu pour l’implantation du GIACM . Pour lui, civils et militaires étaient complémentaires. Il avait convaincu très tôt le Service de Santé des Armées de l’importance d’une préparation au départ des médicaux et paramédicaux. Il admirait le travail développé par les services de santé publique dans les pays en développement. Mr Mérieux avait la sagesse d’agir dans ses compétences. Vous savez quel était son morceau de musique préféré ? Le Boléro de Ravel. Pourquoi ? Parce que c’était le même motif qui se renforçait, mesure après mesure. C’était le symbole de son œuvre.