Vous êtes ici :

Quand design et participation citoyenne se rencontrent

Texte écrit pour la revue M3 n°7Quand le design s’intéresse à l’action publique, et plus précisément au processus de co-conception des politiques publiques avec les usagers, il croise naturellement le chemin de la participation citoyenne. Rencontre fortuite et conjoncturelle ou convergence opportune et structurelle d’approches, savoir-faire et outils ? Une designer et une praticienne de la participation décodent ensemble une même philosophie d’action, leurs enrichissements croisés et leurs défis communs.

« Expertise d’usage » dans le champ de la participation citoyenne, « expérience utilisateur » dans celui du design : l’usager est le point central de la réflexion, et in fine de la transformation de l’action publique. Partir de l’usager / habitant / citoyen, l’impliquer pour (ré)interroger la pertinence des politiques publiques et des services mis en place afin de répondre aux besoins de la population, c’est reconnaître que « l’expertise d’usage » a autant de valeur que celle des « sachants ». En tenant compte des besoins et attentes réels des habitants
ou des bénéficiaires d’un aménagement ou d’une politique publique, le risque de programmations et de constructions rapidement obsolètes diminue.
La posture préalable consiste à « se mettre dans la peau » de l’usager pour prendre en considération son parcours de vie, ses besoins, attentes et contraintes. Comment ? Soit en vivant à ses côtés des expériences du quotidien, soit en imaginant avec lui quelles pourraient être de nouvelles expériences à venir, et ainsi quitter la logique de l’offre de services publics au profit d’une approche centrée sur la demande.

 La question de la pluralité des usages est au centre des approches du design et de la participation : diversité des usages d’un espace ou d’un équipement public en fonction de l’âge, de la motricité, du pouvoir d’achat, du rapport à la norme, etc. Une multiplicité d’autant mieux appréhendée que l’on aura pris en compte des usages « extrêmes » ou « détournés », voire des « conflits d’usage » de cet espace, équipement ou service.

Le prisme de l’usager comme conviction profonde animant les designers et les professionnels de la participation s’illustre par un outillage méthodologique diversifié qui permet l’observation terrain centrée sur les usages, le recueil des attentes, mais aussi la confrontation de points de vue et la pro-jection collective. L’ensemble de ces outils rend possible la mise en oeuvre de processus pragmatiques ancrés dans les réalités vécues, au service de propositions d’amélioration de l’action publique. Le mode de pensée et les outils issus du design constituent un prolongement et un enrichissement des méthodologies d’intervention et du savoir-faire développés par les professionnels de la participation. Ils permettent en particulier de surmonter un certain nombre d’écueils récurrents des démarches participatives.

Des démarches plus désirables et attractives

L’un des obstacles des démarches participatives institutionnalisées est leur relative austérité — très largement involontaire —, qui tend à attirer majoritairement un public d’initiés, mais qui peine à intéresser et impliquer des franges d’usagers concernés dont la participation serait essentielle. Configuration de réunions classiques, suprématie de l’écrit sur les autres formes d’expression, asymétrie de la parole entre les plus initiés et les autres, sont autant de freins auxquels il est possible de remédier en repensant la forme même de ces démarches participatives.

L’approche de conception créative et désirable par le design permet de penser, dès l’amont de la démarche, un processus de participation qui soit plus convivial et attractif. Cela se traduit par une attention particulière portée à l’image et à l’identité globale associée à une concertation — au travers, notamment, de la conception de ses éléments de communication, de la mise en scène des lieux et moments de concertation — à la réflexion sur la place donnée aux participants et à leur parole ainsi qu’à l’accessibilité et la facilitation de leur expression. Le tout visant à instaurer un climat participatif, ouvert et créatif.

Faire progresser le débat

La tendance au repli sur des débats de « sachants » est un écueil récurrent. Celui qui maîtrise la prise de parole en public et le sujet traité contribue à restreindre l’intelligence collective et l’expression d’idées dissonantes ou nouvelles. Une approche par le design fait appel à la créativité des participants plutôt qu’à leurs connaissances, à leur ressenti plutôt qu’à leurs certitudes. Parce que les échanges s’articuleront autour de scénarios ou concepts illustrés et formalisés (visuels ou vidéos), de représentations tangibles (maquettes ou prototypes), capables de représenter l’immatériel et la complexité, la réflexion prendra une autre dimension. Une difficulté des démarches participatives se situe dans l’écart entre le foisonnement de propositions citoyennes et le passage à l’acte de la collectivité (lié entre autres aux délais nécessaires, aux questions budgétaires mais aussi à l’absence de prise de risque) qui est souvent facteur de frustration et de déception des participants. L’approche proposée par le design s’appuie sur des visuels, des maquettes, des prototypes. Ils permettent, ensemble, de faire progresser une idée et de proposer des réponses aux décideurs qui soient ancrées dans la réalité d’un terrain, d’un quartier et de ses usagers. Les exercices de participation citoyenne amènent généralement des discussions riches. La difficulté consiste à restituer l’épaisseur des réflexions à ceux qui n’y ont pas participé, au-delà d’un écrit de type « avis », « contribution » ou « bilan de concertation ». Pour une meilleure synthèse et compréhension, l’impasse est généralement faite sur le partage du processus afin de privilégier la mise en avant des préconisations qui sortent des échanges. Les apports du design consistent ici à dessiner des livrables de la démarche restituant le fond et la forme et retraçant la vitalité du processus dans un format qui le rende plus facilement appréhendable.

Travailler en concertation sur le thème des nouveaux aménagements ou des nouvelles politiques publiques est un sujet sérieux. L’approche créative, colorée et dynamique des exercices de participation outillés par le design, peut parfois apparaître comme contradictoire avec cet objectif. Mais ne nous méprenons pas, ces démarches permettent aux agents et élus de redonner du sens à leurs travaux et aux usagers de se sentir participants. Ce qui constitue — in fine - un levier de transformation profonde de l’action publique locale.

Cette approche de la participation par les outils du design réinterroge des services ou des aménagements publics, mais elle tend également à faire ses preuves sur des sujets plus  « techniques » de l’action publique. Il y a fort à parier qu’aucune politique publique ne puisse être réinterrogée efficacement du point de vue de l’usager. Même au sein des directions fonctionnelles les plus éloignées des habitants, l’usager n’est jamais absent. Dans le même esprit, on pourrait interroger les usagers de toutes les fonctions support : des réglementations aux ressources humaines, en passant par le ramassage des déchets, la comptabilité ou les services funéraires ! Si le design permet de passer de la participation à la co-conception des politiques publiques, l’implication citoyenne peut s’exercer dans la mise en oeuvre de ces politiques publiques.

Demander l’avis des citoyens avant d’agir est nécessaire, mais peut-on également solliciter leur participation quand il s’agit de réaliser ce qu’ils ont contribué à recevoir ? De plus en plus de collectifs de designers, architectes, artistes, proposent ainsi aux habitants de s’impliquer dans la construction de leurs espaces publics.