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Bastien Vajou : « On a aujourd’hui la preuve des bénéfices du végétal sur la santé »

Interview de Bastien Vajou

Portrait de Bastien Vajou
© DR
Psychologue

Bastien Vajou est psychologue. Il a soutenu une thèse de doctorat sur la santé mentale et l’expérience de nature à l’Université d’Angers. Il est aujourd’hui chargé d’étude à Plante & Cité. À ce titre, il a récemment réalisé une revue de littérature sur la thématique « nature en ville et santé ».

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Date : 07/04/2021

L’intérêt que présentent les espaces verts pour la santé était déjà souligné par le mouvement hygiéniste, au 19e siècle. Comment a évolué cette réflexion dans le temps ?

L’approche contemporaine essaie de répondre aux enjeux des trois vagues passées, à savoir la dimension esthétique, la dimension sanitaire (autant physique que mentale) et enfin la protection de l’environnement

La conception des espaces de nature a connu plusieurs vagues dans l’histoire. Au 19e siècle, avec l’ère industrielle, l’objectif était majoritairement esthétique et hygiéniste, avec pour but l’assainissement de la ville et l’amélioration de la santé physique des habitants. Après la seconde guerre mondiale, une seconde vague est apparue : on a voulu faire de ces espaces verts des lieux d’activité récréative et de plein air. On a alors commencé à prendre en compte les aspects liés à la santé mentale et au bien-être.

Le 21e siècle marque le début d’une troisième vague : les activités d’aménagement et de gestion se font de manière plus respectueuse des milieux, en intégrant les enjeux de biodiversité et les autres préoccupations environnementales. Il ne s’agit pas vraiment d’un remplacement, mais plutôt de l’addition des différents enjeux, si bien que l’approche contemporaine se veut beaucoup plus intégrative : elle essaie de répondre aux enjeux des trois vagues passées, à savoir la dimension esthétique, la dimension sanitaire (autant physique que mentale) et enfin la protection de l’environnement.

Quels sont les liens aujourd’hui établis entre la présence d’espaces verts et la santé physique des populations ?

Certaines recherches montrent que la présence de 15% d’espaces verts dans un quartier permet de réduire la prévalence des pathologies cardiovasculaires

Concernant la santé physique, on constate aujourd’hui plusieurs types de bienfaits.

Tout d’abord, la présence d’espaces verts réduit les risques d’obésité et de comorbidité liés, comme le diabète de type 2. Plusieurs recherches soulignent cet effet, dont une qui montre qu’une forte densité végétale proche du domicile réduit de 40% environ le risque de souffrir d’obésité. Cela s’explique essentiellement par le fait que les espaces verts incitent à une moindre sédentarisation et à davantage d’activités physiques.

On observe également une réduction des maladies cardiovasculaires. Certaines recherches montrent que la présence de 15% d’espaces verts dans un quartier permet de réduire la prévalence des pathologies cardiovasculaires. Là encore, les espaces de nature urbains vont notamment permettre une activité physique plus régulière, telle que préconisée par l’OMS, que ce soit pour faire du sport ou se déplacer. Par exemple, la végétalisation invite davantage à se déplacer à pied, et favorise donc les mobilités douces.

On observe également une diminution des maladies respiratoires, du fait de la filtration de polluants opérée par plusieurs essences végétales. Une augmentation de l’ordre de 10% du couvert végétal et arboré permet par exemple de réduire la concentration d’ozone en ville, et donc d’améliorer la qualité de l’air.

Il y a aussi des aspects plus anecdotiques. Par exemple, le fait d’aller souvent en forêt permet de majorer la production de cellules anticancéreuses. Les personnes vivant proches des espaces de nature urbains ont également une plus grande chance de survie face à des accidents ischémiques, qui sont des types d’AVC (accidents vasculaires cérébraux). Enfin, on s’aperçoit que les espaces de nature permettent de s’exposer davantage à la lumière, et donc de mieux synthétiser la vitamine D, ce qui est notamment garant d’un meilleur sommeil.

Ces différents éléments concourent à une augmentation de l’espérance de vie. Une étude japonaise montre qu’une personne vivant à proximité d’un espace de nature urbain gagne en moyenne jusqu’à cinq ans de vie en comparaison d’une autre éloignée de ces espaces.

Au passage, comment arrive-t-on à démontrer l’effet propre des espaces verts sur la santé ?

Les effets positifs de la nature sur l’obésité sont très avérés chez l’adulte

Pour établir des liens, il faut s’intéresser d’abord à la mesure de la présence du végétal. On peut par exemple regarder la distance entre l’espace de nature urbain et le lieu de résidence de la personne, ou encore étudier la densité végétale à proximité du domicile, en utilisant des indicateurs spécifiques. Ensuite, il faut disposer de données sur la santé des personnes : en analysant par exemple des cohortes de population, des dossiers médicaux, des prescriptions médicales, ou encore en réalisant des entretiens auprès des personnes pour analyser leur qualité de vie.

Ensuite, il y a certaines variables qui entraînent des variations parasites. Par exemple, sur le plan socioéconomique, on s’aperçoit que les personnes qui ont le niveau socioéconomique le plus faible vont connaître un phénomène qu’on appelle la dépendance à l’environnement proximal : elles bénéficient davantage de la présence des espaces de nature urbains, parce qu’elles ont moins les moyens de partir en voyage, en vacances, et donc d’être en contact avec la nature. L’âge entre aussi en compte. Par exemple, les effets positifs de la nature sur l’obésité sont très avérés chez l’adulte, mais chez l’enfant, c’est moins consensuel. Toutes ces variables sont donc intégrées dans les modèles explicatifs pour vérifier que les effets constatés sont bien liés aux espaces de nature urbains, et pas à des variables parasites.

Est-ce qu’on constate certains aspects négatifs de la nature en ville sur la santé ?

Les pollens sont typiquement des allergènes qui peuvent générer des problèmes. On peut les contrebalancer par ce qu’on appelle les pollinariums sentinelles, qui sont des dispositifs permettant d’aider à identifier les pollens présents, afin de permettre aux allergiques d’ajuster leur traitement.

Les maladies à transmission vectorielles comme la maladie de Lyme, transmise par la piqûre de la tique, peuvent également être favorisées par la présence de nature en ville.

Au-delà de la santé physique, la présence de la nature semble également avoir des aspects bénéfiques sur la santé mentale. Vous pouvez nous en dire davantage ?

Une étude montre qu’une demi-heure de marche par semaine dans les espaces de nature urbains permet de réduire la prévalence de la dépression de l’ordre de 7%

Sur la santé mentale, on peut distinguer au moins trois types d’effets.

D’abord, on s’aperçoit que la nature entraîne une diminution du stress et de l’anxiété. Par exemple, les citadins qui vivent à moins de 300 mètres d’un espace de nature présentent un niveau de stress très réduit par rapport à ceux qui vivent à plus d’un kilomètre. Cela montre l’intérêt d’avoir des lieux de nature proches des logements. Une autre étude montre une corrélation négative entre la quantité d’espaces de nature urbains et la prévalence des troubles anxieux et les prescriptions de traitements anxiolytiques. Cela s’explique par le fait que la nature permet de mobiliser le système parasympathique, une branche du système nerveux qui gouverne les réponses de détente de notre corps. Le fait de marcher dans la nature permet de ce fait de réduire la tension artérielle et la fréquence cardiaque.

Ensuite, on constate des effets sur la dépression et les troubles de l’humeur en général. Le contact avec les espaces de nature urbains permet de réduire l’humeur négative et d’augmenter l’humeur positive. Une étude menée en Australie montre par exemple qu’une demi-heure de marche par semaine dans les espaces de nature urbains permet de réduire la prévalence de la dépression de l’ordre de 7%. Certaines méta-analyses se sont demandé la quantité d’exposition à la nature dont il faudrait idéalement disposer, et elles montrent qu’une exposition de quelques minutes permet déjà d’avoir des aspects bénéfiques sur la santé.

Enfin, la fatigue mentale peut également être atténuée. Plusieurs études montrent que la nature permet de restaurer l’attention – par exemple après une longue réunion, ou suite à un travail ou à une concentration très intenses. On réalise des tests cognitifs qui permettent de mesurer la fatigue mentale d’une personne, or les résultats aux tests montrent que les personnes ayant marché dans la nature juste avant un test ont de biens meilleurs résultats. Cela montre que la nature aide à restaurer cette capacité d’attention.

 

La Métropole de Lyon souhaite faire évoluer le PLU-H pour renforcer ses dimensions environnementales et sociales.
La Métropole de Lyon souhaite faire évoluer le PLU-H pour renforcer ses dimensions environnementales et sociales.© Laurence Danière // Métropole de Lyon

Du coup, cela peut également intéresser des entreprises ? Est-ce que la présence de nature a des effets sur l’absentéisme ou sur la productivité, par exemple ?

Concernant la productivité, je ne sais pas. En revanche, les personnes exposées à la nature, ou disposant d’un lieu de nature à proximité du lieu de travail, sont généralement plus créatives. Cela a été démontré par plusieurs études.

Certains aspects de la nature peuvent rebuter, ou certaines personnes peuvent ne pas y être sensibles. Est-ce qu’on constate des effets négatifs de la nature sur la santé mentale de certaines personnes ?

Certaines personnes ne vont par exemple pas être sensibles à la nature, ou à certains types de nature

Concernant la santé mentale, il y a peu d’effets négatifs identifiés à ma connaissance, en tout cas rien de très consensuel. En revanche, il y a des débats sur les théories explicatives. Par exemple, la théorie de la restauration attentionnelle, qui explique pourquoi on observe une restauration de l’attention dans la nature, avance qu’il faut plusieurs conditions pour que cela fonctionne. Or l’un de ces critères est la compatibilité, c’est-à-dire l’adéquation entre ce que la nature offre, d’un côté, et ce que la personne désire, de l’autre. Certaines personnes ne vont par exemple pas être sensibles à la nature, ou à certains types de nature, et dans ce cas, il n’y aura pas d’effets bénéfiques.

Plusieurs sondages montrent une demande sociale de plus en plus forte pour la présence de la nature en ville. Est-ce lié aux bénéfices que nous venons d’énumérer, ou s’agit-il d’un phénomène de mode, ou de société ?

Ce manque de contact avec nature entraînerait des troubles, à la fois psychologiques, physiques et sociaux

On parle de plus en plus du concept de trouble de déficit de la nature, proposé par Richard Louv. Ce manque de contact avec nature entraînerait des troubles lourds, à la fois psychologiques, physiques et sociaux : augmentation des troubles anxieux, baisse des capacités cognitives ou encore hausse des maladies cardiovasculaires. On peut imaginer que cette demande croissante de végétal en ville est une forme de réponse à ces différents troubles, mais je ne saurai pas établir un lien avec certitude. Il me semble qu’il y a également un lien à faire avec les travaux d’Anne-Caroline Prévot, dans son ouvrage Le souci de la nature, qui traite de ces questions d’expérience des personnes avec la nature et de leur impact sur la santé.

Au-delà des bienfaits qu’elle peut avoir sur les individus, est-ce qu’on constate que la nature a des effets sur les comportements sociaux, le rapport aux autres ?

Il semble que l’absence de contact avec la nature réduise les comportements écologiques

Concernant la santé sociale, les travaux sont moins nombreux. Mais ils montrent que les espaces de nature permettent la rencontre et la constitution de liens entre les citoyens, ce qui a pour conséquence de renforcer le sentiment de soutien social ou le sentiment d’appartenance communautaire, qui permettent de lutter contre les phénomènes d’ostracisme et de réduire la solitude. La nature permet notamment d’augmenter les comportements pro-sociaux, comme par exemple le fait de se dire bonjour. On le constate tous les jours : lorsqu’on croise des personnes en ville, on ne dit rien. Mais si on les croise sur un chemin de nature, on a davantage tendance à discuter.

Il semble aussi que l’absence de contact avec la nature réduise les comportements écologiques. Redévelopper l’expérience de nature permettrait de favoriser ces comportements écologiques, en créant un cercle vertueux où la personne prend soin de la nature, et la nature prend soin d’elle.

Est-ce que ces informations permettent de dessiner les contours d’une ville idéale, en matière de santé et de nature ?

Le fait d’avoir des zones ombragées va permettre d’accroître la fréquentation, les terrains de jeu vont permettre de favoriser les rencontres entre les habitants, etc

C’est difficile à dire, mais il semble que la ville idéale serait une ville parsemée d’espaces verts proches les uns des autres et reliés par des corridors verts, ou des cheminements piétons et cyclables arborés permettant de parcourir l’ensemble de la ville. Il faudrait également présenter une certaine diversité d’offres, avec une multitude d’usages possibles et d’ambiances paysagères : il s’agit vraiment d’éviter la standardisation des espaces de nature urbains, qui est un vrai risque de dérive aujourd’hui. Les recherches essaient d’identifier les espaces les meilleurs pour la santé, et les travaux semblent montrer qu’il n’y a pas un espace qui s’avère meilleur qu’un autre, chaque espace va permettre des usages différents, répondant à des besoins différents.

On a longtemps cherché à démontrer à tout prix le bénéfice du végétal sur la santé. Aujourd’hui, on en a la preuve, on a tous les arguments pour le démontrer. Du coup, les travaux portent davantage sur la conception des espaces de nature en ville, c’est-à-dire les conditions qui vont permettre d’optimiser les bénéfices sur la santé. On réalise que certaines caractéristiques structurales de l’environnement vont avoir une influence précise : par exemple, le fait d’avoir des zones ombragées va permettre d’accroître la fréquentation, les terrains de jeu vont permettre de favoriser les rencontres entre les habitants, etc. Le propos tend à se spécifier, on ne s’intéresse plus seulement aux effets de la nature en général, mais aux caractéristiques spécifiques de la nature et à leurs effets sur la santé.

Il y a donc un consensus général sur la nécessité de développer la présence de la nature en ville. Quels sont les derniers obstacles à lever ?

Il y a un enjeu d’arbitrage à opérer entre les usages et les formes de la nature en ville

Selon mes collègues, qui sont davantage confrontés que moi aux réalités de terrain, il y a trois obstacles majeurs. Le premier, c’est la pression foncière, qui est énorme sur les espaces non bâtis en ville. Le second, c’est ce qui relève de la pollution urbaine, notamment au niveau des sols, qui sont souvent dégradés. Enfin, il y a un enjeu d’arbitrage à opérer entre les usages et les formes de la nature en ville, car tout le monde n’a pas forcément les mêmes attentes des espaces de nature – entre, par exemple, une nature très jardinée ou, au contraire, une nature plus sauvage.

 

  • Plante & Cité

Plante & Cité est un organisme national d’études et d’expérimentations spécialisé sur le paysage, la nature et les espaces verts en ville. Plante & Cité produit et diffuse des connaissances scientifiques et techniques aux professionnels des collectivités territoriales et des entreprises, afin d’innover avec la nature en ville pour le bien-être des habitants.

L’association compte aujourd’hui plus de 600 structures adhérentes : collectivités territoriales, acteurs de la recherche et de l’enseignement supérieur, mais aussi entreprises de la filière de l’aménagement, du paysage et du végétal.

 

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