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Le parcours d’un « hacktiviste urbain»

Interview de Florian RIVIERE

Collectif Démocratie créative

<< Je ne veux pas me mettre complètement hors système par principe, mais je pense juste que l'initiative indépendante citoyenne est plus efficace et créative que les chemins institutionnels pour faire bouger les lignes. >>.

Ses interventions combinent design urbain, bricolage, récup’ et réemploi des déchets, expression militante et toujours une pointe d’humour et de spontanéité. Inspiré par la culture hacker, Florian Rivière détourne et réinvestit l’espace public dans différentes villes d’Europe pour permettre aux citadins de se réapproprier leur environnement. Il livre à M3 le sens de sa démarche.

Interview réalisée pour la revue M3

Réalisée par :

Date : 20/01/2013

Comment vous viennent vos idées de bricolages urbains ?
Chacune de mes interventions est produite à partir du contexte urbain, c’est-à-dire de l’« esprit » de la ville et des éléments qui la constituent. Cela signifie que je ne vais pas, a priori, reproduire un projet réalisé à Moscou quand j’arrive à Paris. Même si les villes du monde entier tendent à se ressembler, malheureusement, j’essaye d’éviter cela et de m’appuyer sur ce qui reste unique dans chaque ville.
J’ai une méthode toute simple, en trois temps. D’abord, je dérive : en sortant des sentiers battus, j’analyse mon environnement et je dessine ma propre carte pirate de la ville. Ensuite, je détourne : je fais un inventaire des éléments récurrents que j’ai repérés dans la ville et, de manière très spontanée, comme un enfant, j’imagine une forme d’intervention décalée. Enfin, je bricole : j’assemble deséléments trouvés dans la rue avec quelques accessoires de base (pince multifonction, scie pliable, ruban adhésif, ficelle).
Ce qui m’intéresse, c’est de trouver des failles dans les éléments urbains qui m’entourent (mobilier, trottoirs, déchets…), puis de les combiner en bricolant un peu pour les détourner et produire quelque chose porteur de sens. Il m’arrive parfois de laisser jouer le hasard, d’avoir une idée en tête sans parvenir à me procurer les bons matériaux, de trouver un objet, puis un autre un peu plus loin, et finalement de produire autre chose que ce que j’avais prévu.Et je trouve encore plus excitant de ne pas tomber dans la facilité d’aller dans une grande surface acheter ce dont j’ai besoin.

Pourquoi avoir choisi de vous exprimer dans un espace public plutôt que chez vous, dans un atelier ou dans une entreprise ?
Pour moi, l’espace public est un espace naturel de vie, d’échanges et d’imprévu. Il doit donc être conçu avec un fort degré de liberté et de créativité pour assurer le bien-être de ses habitants et usagers. Je ne parle pas de bien-être financier ou matériel, mais d’autonomie, d’éveil, de développement personnel, de solidarité. Il me semble que nous perdons de plus en plus notre liberté dans l’espace public, au nom de principes de sécurité, d’économie ou plus généralement à cause d’un paternalisme institutionnel.
Il est essentiel que les individus puissent se réapproprier l’espace public. Pas simplement par la critique verbale ou la dégradation, mais par l’action et la créativité. Voilà le sens de mon action. Tous mes projets sont autant de petites tactiques urbaines pour commencer une révolution ludique ! De la plus simple et enfantine (comme faire de la corde à sauter en empruntant une chaîne métallique à un McDo) à la construction d’objets (comme fabriquer un banc super confortable), tout est possible. L’idée pour moi n’est pas de faire du spectacle ou de la performance, ni d’essayer d’être original à tout prix et très conceptuel, mais simplement de suivre mes envies tout en essayant d’apporter quelque chose au bien-être commun. Si seulement tous les habitants d’une ville pouvaient passer à l’action, sans attendre que quelqu’un le fasse à leur place ! Quand je mets en place mes interventions, je discute souvent avec des passants, des curieux, des habitants. Ces échanges sont toujours très positifs, car ils perçoivent l’installation comme bien pratique ou amusante. Je leur explique comment faire et j’essaye de leur donner envie de reproduire cette démarche. Parfois, ils ne comprennent pas pourquoi je fais ça, bénévolement, en plus, car pour eux « c’est le travail de la ville ». Je leur explique que, pour moi, c’est le travail de chacun de s’occuper de son espace public. Mon rapport aux habitants est avant tout une impulsion, une énergie pour que chacun devienne acteur de sa ville.

Est-ce que vous savez ce qu’il advient de vos installations et quelle influence elles ont eue sur la ville et sur les gens qui y habitent ?
Une fois fabriqués, mes projets restent en place de quelques minutes à quelques jours. Tout dépend des matériaux utilisés, de la réaction de certains habitants (il y en a toujours qui n’aiment pas les choses inhabituelles) et de l’efficacité des services de nettoyage de la ville… En fait, je ne cherche pas à faire durer mes installations, mais plutôt à partageravec d’autres personnes et à installer ces idées « dans leur tête », où l’on ne risque pas d’envoyer une équipe de nettoyage (enfin, j’espère…) ! D’ailleurs, je ne suis pas souvent là pour mesurer la durée de vie d’un projet dans la rue, mais je documente tout mon travail pour immortaliser l’idée d’une certaine manière.
Ainsi, même si je ne sais pas vraiment quelle est l’influence de mes interventions sur le grand public, je reçois beaucoup de retours via Internet et lors des workshops que j’organise. Je perçois une grande
excitation des participants qui mesurent les possibilités de l’espace urbain et qui ont envie de lancer des choses eux-mêmes.

Vous restez en dehors des sentiers balisés par les dispositifs classiques de participation… Y a-t-il une dimension politique dans vos interventions ?
Il y a bien une forme de résistance pour la liberté, une prise d’initiatives pour l’intérêt général. J’aimerais que chacun prenne conscience de son rôle dans la construction de la société. C’est une révolte autant contre les institutions déconnectées de la réalité, sourdes et inefficaces, que contre le public assisté et spectateur. Mais je veux aussi lutter à ma manière contre la montée des comportements individualistes et la logique de surconsommation, car je crois beaucoup dans les solutions alternatives comme la récupération, le réemploi ou le bricolage, les services d’échanges entre particuliers et le troc, et même l’agriculture urbaine… J’imagine une ville et des citadins plus solidaires, plus autonomes et plus productifs.
Mon éthique se résume en trois mots : fun, free, fuck. « Fun » : être spontané et s’amuser pour être bien dans sa tête. « Free » : être libre et se débrouiller par soi-même pour être acteur du changement que l’on souhaite, et aussi partager ses connaissances et ses productions pour qu’elles soient réutilisées par d’autres. Et « fuck » : assumer d’être subversif ou désobéissant face aux institutions si elles ne jouent pas leur rôle. C’est pour ça que je me définis comme un « hacktiviste urbain » en combinant la posture de l’activiste avec celle du hacker. Sur le fond, je me sens proche de différents mouvements de contre-culture militants (mouvement DIY-punk, mouvement situationniste, mouvement hacker, communautés autonomes) et des écrits de Henry David Thoreau, Hakim Bey ou Pekka Himanen.

Traditionnellement, l’espace public est géré par une collectivité locale. Comment réagit- elle ?

La réaction est très variable. J’ai rencontré des interlocuteurs curieux et ouverts qui veulent même qu’on travaille ensemble sur des projets. Par exemple, le service d’aménagement urbain de la Ville de Strasbourg avait beaucoup apprécié le projet « Spielplatz » (interventions ludiques autour du mobilier urbain), et nous avons ensuite conçu ensemble une signalétique ludique expérimentale pour la Ville. Ce « chemin de la récré » que j’avais imaginé a été réalisé avec les services de la Ville de manière très officielle, alors que d’habitude je travaille plutôt à 4 heures du matin avec du Scotch et de la bombe de peinture payés avec mes pourboires de barman…
J’ai un autre bon souvenir, lorsque j’ai réalisé un « passage piétons à emporter », cela avait fait beaucoup rire les services de la ville qui étaient justement en train d’en installer un « vrai » et qui avaient beaucoup plus de difficultés que moi ! Mais, dans bien des cas, les collectivités n’apprécient pas l’initiative indépendante. Elles nous demandent de monter des dossiers et de passer devant des commissions. C’est un peu trop paternaliste et bureaucratique à mon goût… Par exemple, à Strasbourg encore, dans le cadre d’un projet du collectif Démocratie créative, j’ai commencé à aménager un espace urbain délaissé avec des habitants. C’était mon projet « Goupils / Aménagement rusé d’espaces urbains délaissés ». Nous avons rapidement été rappelés à l’ordre par un des élus du quartier, qui nous a menacés d’une amende pour des raisons de sécurité. Ils nous ont demandé de suivre des procédures très complexes et longues, assez décourageantes, qui auraient de toute façon abouti à un refus !
Plus largement, j’ai le sentiment que, pour une collectivité publique, moins cela bouge, moins cela entraîne de risques et donc mieux c’est. Les initiatives nouvelles sont sources de problèmes pour elles. Du coup, je ne cherche plus vraiment de relations avec les collectivités. J’ai expérimenté les réunions, les dossiers, les négociations, les conseils de quartier, et je trouve que c’est une perte de temps. L’important pour moi, aujourd’hui, c’est d’être dans l’action et de gagner en autonomie, quitte à faire des erreurs. Je ne veux pas me mettre complètement hors système par principe, mais je pense juste que l’initiative indépendante citoyenne est plus efficace et créative que les chemins institutionnels pour faire bouger les lignes.