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La reconnaissance de la Halle Tony Garnier

Interview de Régis NEYRET

Régis Neyret
© DR
Journaliste, fondateur de Patrimoine Rhônalpin, ex-délégué général de la Halle Tony Garnier

<< Tous les projets scientifiques et culturels qu'on imaginait ont disparu devant l'attractivité et la force du lieu ! >>.

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Date : 12/04/2013

Comment s'est déroulée la protection de la Halle des abattoirs de Gerland ? Quelle était l'attitude de la ville de Lyon ?
La décision de préserver la halle est venue du ministre de la Culture de l'époque, Michel Guy. La halle est classée in extremis alors que les bulldozers démolissent les autres bâtiments des anciens abattoirs. C'est l’État qui interdit au maire Louis Pradel de démolir. Il s'en est fallu de peu : il y a d'ailleurs une petite marque du coup de scraper qui a failli être fatal à la porte préservée côté ENS ! Le maire n'insiste pas, certainement du fait qu'il n'avait pas de projets concrets à construire à la place. La halle est donc protégée, classée. C'est une décision importante : même sans projet, on fige le lieu. Il s’est d’ailleurs passé 10 ans avant qu'une démarche de réhabilitation ne voit le jour ! La Halle est classée monument historique mais elle se dégrade, est squattée et menace de tomber en ruines. Il pleut à l'intérieur par exemple !

Pouvez-vous qualifier le quartier de Gerland dans les années 1970 ?
Gerland, c'était avant tout l'OL et son stade ! C'était un quartier populaire, peuplé d'immigrés d'origine italienne. Le quartier avait  une petite notoriété autour de la bouffe. C'était encore le quartier industriel de Lyon. Il n'était pas du tout connu par tous les Lyonnais !

Dans les années 1970, une volonté de préservation patrimoniale existe-t- elle chez les élus et techniciens des collectivités ?
Non, il n'y avait que quelques spécialistes de Tony Garnier à l'époque. Et même en mettant à part les œuvres de l'architecte, on ne pensait pas qu'il puisse y avoir d'autres éléments intéressants dans ce quartier ! Il faut bien avoir à l'esprit que le mot patrimoine au sens de l'UNESCO est très récent. Il date des années 1980. Avant, le patrimoine ne désignait que la finance ou l'immobilier !

La réhabilitation de la Halle a servi de déclencheur à la reconnaissance tardive de son auteur. C'est allé très vite. Une fois le projet de réhabilitation de la Halle lancé, le Centre de culture industrielle de Paris, qui dépend de Beaubourg a organisé une exposition sur Tony Garnier, en lien avec le Palais Saint Pierre de Lyon. Il s'en est suivi la publication d'un bel ouvrage sur l'architecte. Dès lors, ses œuvres ont été redécouvertes, comme la cité des États-Unis ou le stade de football. J'ai participé à « ressusciter » Tony Garnier en donnant son nom à la grande Halle. Le nom Tony Garnier s'est mis à avoir une valeur !

Il faut bien se rappeler qu'après mai 68, il y a eu un renouvellement à l'école d'architecture de Lyon. Les élèves  de Tony Garnier sont considérés comme tenants  d'une approche traditionnelle face à l'atelier des modernes mené par le couple Gagès – Cottin. Et c'est ce dernier, aux logiques très différentes de celles de Tony Garnier, qui a eu le plus d'impact et de projets dans l'agglomération dans les années 1960 et 1970. C'est en partie ce qui explique pourquoi l'architecte de la cité industrielle est oublié à l'époque. Les paternités entre les différents courants d'architecture ont depuis été reconnues.

Comment êtes-vous amené à vous occuper du projet de réhabilitation de la Halle ?
Je suis à l'époque patron de presse, j'ai vendu la revue Résonance mais je dirige encore Bref Rhône-Alpes. L'intérêt que je porte au patrimoine et à sa valorisation, hérité de mon action dans le Vieux Lyon, a incité Jacques Moulinier, adjoint à l'urbanisme de la ville de Lyon, à me proposer le poste de « Délégué général de la Halle Tony Garnier ». Par ailleurs, j'ai toujours été passionné par la culture scientifique et technique. J'ai été membre du comité économique et social régional pendant six ans, au titre de « Mr Culture ». J'ai fait des rapports sur l'absence de culture technique à Lyon, que je juge désastreuse alors que Lyon était une ville industrieuse et de techniciens.

En quoi consiste le projet de réhabilitation de la Halle ?
Nous arrivons à la fin de la mandature de Francisque Collomb, en septembre 1987. Les élections suivantes ont lieu en mars 1989. Le projet de la Halle doit être bouclé avant la fin de 1988 ! Nous avions une échéance mais aucun programme ! En 18 mois, le projet a d'ailleurs beaucoup évolué.

Sur le bâtiment lui-même, l'agence d'architecture Reichen & Robert a mis en valeur le lieu. Un sous-sol technique est créé et le vaste espace est réorganisé afin de recevoir du public. Il peut accueillir un musée de type « Villette » grâce à des espaces très modulables. L'usage est prêt avant la fonction : la réhabilitation est terminée bien avant le contenu culturel, toujours en cours de gestation !

Berliet, en train de créer sa fondation fait une proposition. Il voulait se servir de la Halle pour créer un musée des transports. Je trouvais cette idée intéressante mais un peu trop spécifique. Je me méfie d'ailleurs du terme musée. Je pense qu'il faut sortir de cette notion, qui n'a pas la même acception dans le monde anglo-saxon. J'ai fait évoluer l'idée en centre des télécommunications en rajoutant l'image. Lyon est quand même la « ville lumière » et on venait de louper le centenaire de l'invention du cinéma ! Ainsi est née l'idée de Carrefour Européen des Communications et de l'Image (CECI). Avec Jacques Moulinier, on avait créé un comité de réflexion international – une première – pour travailler sur le projet et l'enrichir. Ensuite, le CECI s'est transformé en Musée Européen du Mouvement (MEMO), davantage centré sur l'image, juste avant les élections municipales.

Pour montrer les possibilités d'accueil du lieu, nous avons organisé avec Jacques Vallerant, créateur du « mondial des métiers » une grande manifestation populaire en décembre 1988 : la Halle des enfants d'Europe. L'objectif était de présenter toutes les activités réalisées au profit des enfants, de l'école à l'enseignement supérieur en passant par les fabricants de jouets... Les espaces étaient loués par les exposants et l'opération s'est autofinancée. Nous avons accueilli 120 000 personnes en trois semaines ! L'opération a eu beaucoup de succès car les familles venaient aussi découvrir un lieu mystérieux et « magique » !

Comment était financé cet ambitieux projet ?
Je voulais absolument que l’État finance, seul moyen à mes yeux pour que le projet soit d'un niveau national. A l'époque, l'ENS et le CNSM sont les rares établissements nationaux construits à Lyon. Les Grand projets du président Mitterrand étaient d'abord Parisiens. Il a ensuite décidé de donner quelques miettes à la province ! Dominique Jamet est missionné par le Président pour trouver en province des propositions intéressantes pouvant être cofinancés par l’État. A Paris, l’État finance l'intégralité du projet, en province, il en laisse 50 % à la charge des collectivités locales, ce qui montre bien comment est considérée la province ! Je présente donc à Jamet le projet culturel de la Halle. Mais la ville de Lyon soutenait officiellement la réhabilitation du Palais Saint Pierre... Jamet a vu les deux propositions mais a choisi le Palais St Pierre.

Que se passe-il une fois Michel Noir élu ?
Avec Michel Noir, nous changeons de rythme, il faut « que ça marche » et vite ! Quand il est arrivé au pouvoir, la Halle a servi de lieu de meeting politique d'envergure nationale pour le courant dit des « rénovateurs ». Michel Drucker présente son émission « Champs Elysées » depuis la halle et participe à sa médiatisation. Lors du changement de municipalité, Jacques Moulinier, adjoint à l'urbanisme, est remplacé par Jacques Oudot à la présidence de l'association de la Halle. Un système est mis au point pour optimiser l'usage de la Halle. Le lieu est adaptable en 48 heures à toutes les demandes et configurations. Il peut être utilisé sur la totalité de sa longueur, etaccueillir 18 000 personnes. La Halle, restaurée, reste propriété de la ville de Lyon. Une association est créée. Une clause oblige l'association à faire bénéficier gracieusement la municipalité du lieu 60 jours par an. Les autres jours sont réservés aux diverses manifestations culturelles et économiques : salons, foires, concerts, etc. Je reste délégué général de l'association pendant trois ou quatre ans puis je prends ma retraite à 64 ans.

On s'est vite rendu compte que la Halle en elle-même est un lieu magique qui peut ramener beaucoup de monde...et d'argent. Donc à quoi bon se casser la tête pour un projet culturel alors qu'il suffit d'organiser des salons et de programmer des stars de la chanson ! Il y avait à l'époque un projet de salle de type « Zenith » à Chassieu. Il s'est arrêté immédiatement, dès que la Halle a marché. On s'est dit qu'on le tenait là notre Zenith !

Sous le mandat suivant de Raymond Barre, c'est Alain Bideau, adjoint aux travaux, qui fut directeur de l'association. L'architecte Albert Constantin réaménagea la Halle en reconfigurant totalement l'espace intérieur et en permettant de faire le noir complet... Tous les projets scientifiques et culturels qu'on imaginait ont disparu devant l'attractivité et la force du lieu. La Halle est toujours une association paramunicipale. Sa rentabilité doit être bonne vu le succès et la fréquence des manifestations.