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La carte du comptoir numérique

Interview de Yoann DURIAUX

Fondateur du comptoir Numérique de St-Étienne.

<< Pour créer des synergies de coworking il faut s'appuyer sur des communautés >>.

Date : 30/09/2012

Interview réalisée pour la revue M3 n°3 octobre 2012

Coworking en majuscule se détache sur le mur du fond, un slogan accroche l’oeil : « Être petit n’a jamais empêché de grandir ». Bienvenue au Comptoir Numérique, vaste espace sur deux étages près du tramway qui traverse Saint-Étienne. Rencontre avec Yoann Duriaux, initiateur de ce tiers-lieu, improbable mélange des genres entre appartement, entreprise, école et café du commerce.

La carte du comptoir numérique où sommes-nous ?

Dans les locaux du Comptoir Numérique de Saint-Étienne. Nous l’avons monté par touches successives à partir de 2006. C’est aujourd’hui un tiers-lieu de 200 m2 qui regroupe plusieurs fonctions en un seul espace physique. Il s’agit d’un Espace Public Numérique (EPN), un service public du numérique d’accès et de formation à l’informatique destiné au grand public. C’est aussi un espace de coworking (travail en commun) qui met des bureaux à la disposition de télétravailleurs et d’indépendants. Une trentaine de coworkers l’utilisent en échange d’un loyer adapté à la fréquence de leurs venues. Certains qui viennent ici souffraient de travailler seuls. Les tiers-lieux sont nés de ce besoin d’échange, de discussion, de connaissance partagée. Quand un journaliste freelance veut créer un blog, il demande des conseils à son voisin, community manager et parfois, un nouveau projet émerge. C’est aussi un FabLab qui reçoit des ingénieurs informatiques… et une entreprise, OpenScop, qui propose des services. Le financement est co-assuré par les subventions publiques, les loyers des coworkers, les formations payantes, l’activité d’OpenScop, les cotisations des utilisateurs de l’EPN…

Quel est votre parcours ?

Cadre bancaire de formation et passionné d’informatique, j’étais très engagé syndicalement et politiquement. Quand j’ai fait un bilan de compétences à 30 ans, j’ai compris que mon épanouissement passerait par un engagement solidaire et l’environnement numérique. Pour comprendre comment relier les deux, j’ai pris une année sabbatique. En 2004, la technologie était disponible, mais faute d’applications concrètes, on se retrouvait devant une autoroute sans voiture.

Comment en êtes-vous venu à développer les nouvelles technologies à Saint-Étienne ?

En 2004, la fibre est déployée depuis trois ans, mais les crédits chargés de la développer sont votés et bloqués pour 10 ans sans y introduire le financement des « usages ». Les collectivités pensaient s’appuyer sur le réseau des EPN, créés par l’État à la fin des années 1990, pour réduire la fracture numérique. Ces salles informatiques animées par des emplois jeunes devaient être la base des nouveaux réseaux à très haut débit. Mais le cours des choses a été différent grâce à la démocratisation d’Internet dans les foyers, et les EPN sont devenus de plus en plus difficiles à financer. Dans la Loire, 80 lieux étaient regroupés au sein du Réseau départemental des acteurs de la cyberloire, à quoi s’ajoutaient 400 espaces numériques dans l’ensemble de la région. J’ai participé à fédérer l’ensemble de ces réseaux disparates pour créer une cartographie de l’Internet, accompagné de la Loire puis de la Région Rhône-Alpes. Les premières communautés se sont créées. Petit à petit, le département, la Région et Saint-Étienne Métropole se sont mis à travailler ensemble.

Quel était votre levier pour convaincre ?

Je me définis comme un hacker « bienveillant » de financements publics. Le Comptoir Numérique est né de la « réorientation » du financement dévolu aux EPN. Le Comptoir est aujourd’hui l’espace numérique le plus financé de la Loire. Les pouvoirs publics ont compris que ce lieu était d’un genre nouveau, avec un volet innovation et compétitivité très fort. Nous avons un vrai rôle de développement économique par la création de micro-emplois. Les tiers-lieux permettent d’identifier de nouveaux métiers comme le concierge ou la veilleuse de comptoir (cf. schéma) qui en sont les véritables animateurs. Openscop, société coopérative de production, fédère les compétences des coworkers pour répondre à des appels d’offres dans de nombreux secteurs. C’est le volet économique du Comptoir Numérique qui crée de la richesse dans et par les tiers-lieux. Je développe aussi des partenariats avec des écoles et des universités pour permettre aux étudiants (des Mines, de l’école d’ingénieurs, d’architecture, des Arts et Métiers) de travailler à des projets professionnels.

Le point essentiel à ne pas oublier pour que cela fonctionne ?

Pour créer des synergies de coworking il faut s’appuyer sur des communautés. On ne peut pas créer de tels lieux si la communauté des utilisateurs ne préexiste pas. Le numérique est un amplificateur. Il faut faire le lien entre le numérique et la vie réelle. Tout le monde se mélange au sein d’un tiers-lieu. C’est un troisième lieu, entre le travail et le domicile, un espace de convivialité comparable à un « bistrot » d’autrefois. L’état d’esprit est celui d’une école mutuelle pour reprendre un concept anglais du XVIIIe siècle. Je ne peux pas être expert en tout, je fais une conférence sur un sujet le matin et je suis élève de celle de l’après-midi.

Un tiers-lieu a aussi un rôle social pour vous ?

Comme nous bénéficions de l’argent public, nous sommes un acteur social du numérique. Les tiers- lieux sont des endroits où les primo arrivants apprennent le français, des jeunes commencent dans la vie professionnelle, des personnes âgées, des débutants, des enfants apprennent à maîtriser l’outil informatique, des chefs d’entreprise ou des salariés appréhendent les réseaux sociaux, des parents sont sensibilisés aux usages que leurs enfants font d’Internet… Le lien avec le numérique est essentiel, toute activité se déploie aujourd’hui autour de lui. Ce type de solution sera à la base de l’EPN 2.0.

Quelle suite imaginez-vous ?

Mon objectif est de créer des modèles de vie durables. Je définis le tiers-lieu comme un « contre-pouvoir » nécessaire aux villes. C’est un lieu d’expérimentation de nouveaux services publics qui permet de faire comprendre, par exemple, que rien n’est gratuit, mais que le rapport n’est pas forcément financier. On peut imaginer un service public différent avec une notion de services rendus en échange d’autres services. Un coworker donne des cours d’informatique en échange d’un loyer moindre. Aujourd’hui, il faut voir le numérique
comme une possibilité de transition économique à l’échelle d’un territoire. Pour que ce modèle fonctionne il faut qu’il soit multimodal : si une activité ne fonctionne pas ou plus, elle est remplacée par une autre sans remettre en cause l’ensemble. Mon objectif est d’aider, par mon expérience, à la multiplication des tiers-lieux et la finalité du tiers-lieu, est d’être copié et reproduit en particulier dans les quartiers populaires de Rhône-Alpes.