Vous êtes ici :

La perception de l'espace public dans la conception d'un projet

Interview de Michel CORAJOUD

<< L’espace public est en crise, nous vivons une période passionnante de transition ; une situation d’interrogation, de contradiction et de recherche. >>.

Interview de Michel Corajoud, paysagiste.

Réalisée par :

Date : 18/10/2007

Monsieur Corajoud, vous êtes le Maître d’œuvre de nombreux aménagements d’espaces publics et notamment du parc de Gerland dans notre agglomération. Quel est le principe fondamental qui, au quotidien, vous guide dans votre travail de conception ?
Je reste persuadé que l’espace public doit être simple, sobre, neutre, anonyme, libre de contrainte et riche de propositions et de possibilités. Il doit stimuler des imaginaires d’usage, offrir des opportunités variées. Les lieux que l’on propose n’ont pas à afficher leur fonction. La surcharge de mobilier spécifique, de signifiants, est nuisible à la liberté d’usage. L’espace public doit être confortable et discret. Ce sont les personnes en mouvement, la vie qui donne de la couleur à l’espace public.

Dans la première phase de conception d’un projet, comment appréhendez-vous l’espace ? L’abordez-vous en termes d’usages par les différentes générations et en particulier par les jeunes ?
D’une manière implicite, oui, je pense à l’usage des différentes générations, mais ma démarche n’est pas scientifique. 

Lorsque l’on intervient sur un projet, on répond à une commande, à un cahier des charges qui peut être précis voire très contraint notamment en matière d’espaces de jeux pour la petite enfance. Concernant les autres générations et particulièrement les jeunes, outre la balade ou l’utilisation des bancs, la plupart du temps rien de précis n’est spécifié. De fait, nous avons de grandes latitudes de propositions. Pour ma part, je m’applique avant tout à proposer des espaces qui donnent prétexte à imagination. Je propose des espaces de différentes tailles et de différentes natures, des opportunités d’invention d’usage. C’est pourquoi par exemple, j’ai travaillé sur la notion de mobilier de posture qui offre la possibilité aux personnes de mettre leur corps dans des positions différentes et inhabituelles. À Gerland, j’ai proposé du mobilier qui permette d’être mi-assis, mi-debout à l’exemple des cow-boys des westerns sur les barrières des corrals. Dans un autre parc, j’ai installé de grandes tables qui peuvent réunir trente personnes. C’est pour moi d’abord un élément de civilité offert à qui veut s’en saisir. Autre exemple, je conçois de plus en plus, de très longues lignes en béton  qui sont autant d’assises possibles que de « pousses à jouer ». Plutôt que de signifier, voire de contraindre, je préfère ouvrir l’imagination.

Pensez-vous que les actuelles aires de jeux pour enfants soient suffisamment propices au développement de l’imagination ?
Lorsque l’on retrouve les mêmes Girafes aux longs cous et trompes d’éléphant surcolorées dans les squares, cours de récréation et parcs urbains, je pense que l’on ne favorise pas le libre-arbitre des enfants. Les jeux pour enfants sont malheureusement plus conçus pour répondre aux fantasmes des parents et des adultes, soucieux à outrance de sécurité et convaincus qu’enfance se conjugue avec couleurs ostentatoires. Certes, le toboggan est ludique, mais un arbre ou un ruisseau le sont aussi et sont également de merveilleux terrain d’expériences et d’aventures qui sollicitent bien plus l’imaginaire des enfants.

Comment percevez-vous la relation des adolescents à l’espace public ?
Les adolescents ont besoin d’espaces dédiés principalement pour se retrouver entre eux et pratiquer ensemble des activités qui leur sont propres, je pense notamment à tout ce qui touche à la glisse très en vogue aujourd’hui. À Bordeaux, nous avons conçu particulièrement de vastes espaces dédiés à la glisse et aux adolescents, cependant, ces derniers investissent également les aménagements que nous avons réalisés le long du fleuve. Car les adolescents ont aussi, et peut-être surtout, besoin de se montrer. C’est pourquoi, ils s’approprient largement l’espace public et détournent très souvent le mobilier urbain de sa fonction initiale pour s’en servir de support à leurs pratiques sportives ou culturelles. C’est ainsi, par exemple, que les marches d’escalier deviennent des rampes de glisse et que nous sommes alors contraints de revoir la conception même des marches et plus globalement de tout mobilier urbain pour le protéger et lui permettre de garder sa vocation initiale. Les maîtres d’œuvre sont amenés à anticiper ces détournements. C’est une sorte de petite guerre car ces derniers contournent les usages recherchés et posent de vrais problèmes de conception et de partage de l’espace public. Mais cette confrontation est plutôt sympathique et peut être une formidable expérience.

Pensez-vous que les conflits d’usage liés aux adolescents et plus globalement aux jeunes soient un phénomène nouveau ?
Les jeunes ont toujours utilisé l’espace public pour exister. Et aujourd’hui comme hier, ils ne formulent pas de demandes particulières. Ils prennent. Ils se saisissent des espaces et se les approprient. Il est  souvent très difficile de comprendre les demandes adolescentes. C’est aussi pour cette raison qu’il est essentiel de concevoir des espaces qui offrent de larges possibilités d’appropriation et des usages diversifiés au gré des imaginaires de chacun. 

Pourtant, il semble qu’aujourd’hui les demandes d’utilisation de l’espace public soient plus exigeantes qu’auparavant ?
On assiste effectivement à l’expression de vives et nombreuses exigences. Et c’est précisément ces diverses, voire contradictoires demandes d’occupation de l’espace public, qui caractérisent notre époque. Avant, il y avait une tradition de l’espace public. À Paris, dans l’esprit Haussmannien,  on savait concevoir les trottoirs, faire des plantations d’alignement, situer le mobilier urbain. Ces règles ne fonctionnent plus. D’ailleurs aujourd’hui, il n’y a plus de règles. On répond à chaque demande, on tente de satisfaire chaque exigence. On additionne. On rajoute des pistes cyclables, des sites propres pour les transports collectifs, des rampes pour les fauteuils roulants des personnes à mobilité réduite, des indicateurs sonores pour les personnes malentendantes, des traces lumineuses pour les personnes mal-voyantes, du mobilier de récolte des déchets pour protéger l’environnement, des places de stationnement devant les banques pour accroître la sécurité des chauffeurs des véhicules de transport de fonds, des espaces de déchargement pour les boutiques… Certes, toutes ces exigences sont légitimes. On peut, et l’on doit, se réjouir de cette fabuleuse appropriation de l’espace public et de cette immense liberté d’expression. Cependant, ce principe de réponses morcelées, sans vision ou concept d’ensemble, conduit à une parcellisation exceptionnelle de l’espace public. Une parcellisation qui induit une ségrégation et s’oppose à l’idée même de l’espace public comme espace partagé, comme espace de mixité, espace de civilité. Dédier des espaces c’est aussi exclure. Lorsque d’un côté, on affecte un espace à un usage, à un public, de l’autre, on interdit de fait d’autres usages à d’autres publics. Et pour interdire il faut rajouter des panneaux d’interdiction, du mobilier dissuasif, créer des prothèses… On surcharge encore l’espace public en mettant en exergue son caractère ségrégatif et contraignant. Dans certaines petites villes de pays nordiques, des expériences sont en cours avec des résultats qui se révèlent plutôt positifs notamment en termes de civilité. Les pouvoirs publics ont tout simplement contraint encore davantage la présence de la voiture dans la ville et libéré l’espace public d’un maximum de signifiants et d’interdictions…

Suggérez-vous que les réponses actuelles en termes de traitement de l’espace public participent d’une certaine ségrégation et supposent  plus de police ?
Oui, c’est un beau paradoxe, mais effectivement en morcelant le traitement de l’espace public, il semble que l’on s’éloigne des principes de mixité et d’apprentissage de la civilité. Chacun veut sa parcelle, son couloir et au nom de la sécurité et de la prévention, on divise l’espace au lieu de le faire partager avec civilité. Cette division suppose effectivement un certain contrôle des usages qui aujourd’hui se fait sous une forme autoritaire. Je regrette qu’il n’y ait  pas d’agents de médiation chargés de veiller au bon usage de l’espace public, d’inviter au respect des règles de vivre ensemble. La civilité ne peut pas se résoudre par des interdictions mais par une incitation à porter attention à l’autre. Or, dans une logique de répartition des usages et des territoires, on favorise l’irresponsabilité et les attitudes revendicatrices au détriment du sens civique. Les maîtres d’œuvre se retrouvent contraints de sublimer ces contradictions. Il est nécessaire aujourd’hui de mettre l’espace public en débat, d’inventer une approche globale. Il nous faut réagir vite car l’espace public explose de surcharge et l’on sait qu’il est beaucoup plus difficile d’enlever que d’installer du mobilier. La rue est un espace complexe, on ne peut pas tout mettre, satisfaire toutes les demandes privées, il nous faut la repenser. L’espace public est en crise, nous vivons une période passionnante de transition ; une situation d’interrogation, de contradiction et de recherche. 

Est-ce que la mise en débat de la crise de l’espace public que vous évoquez est un enjeu politique ?
Je pense qu’effectivement l’espace public est un enjeu politique. Donner des réponses à l’espace public, c’est donner des éléments de maîtrise de la ville. La collectivité locale peut ainsi exprimer le sens qu’elle souhaite donner au mot « civilité ». Avant la voiture envahissait l’espace public. Aujourd’hui, elle est repoussée et d’autres demandes nombreuses et diverses s’expriment. La situation est de fait plus complexe mais ô combien passionnante et stimulante pour notre créativité. Les gens sont très attachés à leur ville, fiers quand elle se modifie, heureux quand elle est confortable. Je me souviens de chauffeurs de taxi lyonnais m’offrir un tour de ville tellement ils étaient fiers des évolutions urbanistiques de leur ville. Les Maires ont à prendre conscience de l’enjeu de l’espace public. Il est du rôle des concepteurs de nourrir la réflexion des élus comme il est du rôle des élus de connaître concrètement leur ville, l’usage des espaces au quotidien et les aspirations des habitants. Les différentes rencontres organisées dans le cadre de démarches de démocratie participative sont, de ce point de vue, intéressantes. On y apprend des choses même si ces réunions ne sont pas représentatives de l’ensemble des habitants. C’est à l’élu qu’incombe la délicate tâche de décrypter les demandes et les propositions. Ce travail de transcription est particulièrement compliqué. Cependant il est indispensable pour donner du sens et faire des choix.