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La démocratie participative à travers les actions d'un conseil de quartier

Interview de Gérard CHOMARAT

<< On assiste aujourd’hui à une vraie dictature des forces médiatiques, dangereuses pour la démocratie >>.

Interview de Gérard CHOMARAT, membre du conseil de quartier de Monplaisir à Lyon 8è.

Vous êtes membre d’un des conseils de quartier de Lyon, pouvez-vous nous présenter ces instances de démocratie participative ?
Les conseils de quartiers sont un nouvel outil de concertation et de démocratie locale créé par la Loi relative à la démocratie de proximité du 27 février 2002. Il en existe 34 à Lyon, dont 6 dans le huitième arrondissement. Lieu d'écoute et d'échange, les conseils de quartier donnent la possibilité aux habitants, commerçants et associations de s'exprimer et de soumettre des idées ou des revendications aux élus d'arrondissement. Il s'agit plus d'espaces d’information et d’échanges sur les problèmes quotidiens du quartier que de véritables instances de consultation de la population pour la construction de projets. En effet, les conseils de quartier ont en fait très peu de pouvoir, seulement celui d’information, pas de réalisation. Les conseils de quartier présentent l’intérêt de permettre la participation de simples citoyens qui n’appartiennent à aucune association et qui trouvent là une occasion de s’exprimer en tant qu’habitant. C’est un rouage démocratique de plus, une possibilité d’expression du citoyen de base, et ce à une échelle pertinente, celle de la proximité, du quartier. Il y a près de 80 000 habitants dans le huitième et 6 conseils de quartiers ; ainsi sur des territoires aussi ramassés, les débats sur les questions de proximité et sur le quotidien sont facilités. Un conseil de quartier a donc toute sa pertinence pour aborder les questions récurrentes de propreté, de sécurité, de stationnement et de déplacement, de nuisances sonores mais aussi d’animation de quartier qui impactent directement la vie quotidienne des habitants.

Pouvez-vous nous décrire la composition et le fonctionnement de votre conseil de quartier, celui de Monplaisir dans le 8e arrondissement de Lyon ?
La composition et le mode de fonctionnement des conseils de quartier relèvent de l'initiative de chaque arrondissement. Notre conseil de quartier est présidé à la fois par un élu de l’arrondissement et par un habitant du quartier. Il est composé de deux collèges, un collège de plus d’une quinzaine d’ habitants auquel j’appartiens, et un collège d’associations où se retrouvent le Comité d’Intérêt Local, l’Union des commerçants et artisans de Monplaisir, la Société d’entraide des membres de la légion d’honneur et d’Energie 8ème, la Maison des Jeunes et de la Culture, la PEEP, l’ULR CFDT 8ème, et l’ Association des Paralysés de France. À l’initiative des Présidents, il se réunit régulièrement, pratiquement tous les mois, dans un local associatif du quartier. Le représentant de la Mairie d’arrondissement est en fait un relais entre les habitants et la Mairie d’arrondissement, il fait passer les messages et les revendications des habitants. Ensuite, bien sûr, c’est une autre histoire où l’on retrouve toute la complexité et les lourdeurs liées à notre administration.

Pourquoi et comment vous êtes-vous engagé dans ce conseil de quartier ?
Depuis l’âge de 15/16 ans, je participe à la vie du quartier. Il y a 45 ans, j’étais déjà engagé. J’ai notamment participé à la création de la MJC, combattu la démolition du château Lumière, contribué à la valorisation de l’Institut Lumière et de différents espaces publics du quartier et toujours défendu la place de la culture dans la ville. J’ai des convictions politiques profondes et un fort attachement à la chose publique qui m’incitent naturellement à participer à la vie collective du territoire dans lequel je vis et je travaille.

D’une manière générale, qui sont les habitants qui s’investissent dans les conseils de quartier en général et dans le vôtre en particulier ?
Les retraités de bonne volonté sont ceux qui s’engagent le plus facilement, ils ont du temps et cherchent à rester utiles. Les jeunes mamans, notamment celles qui travaillent, ont à l’évidence plus de difficulté à s’investir. À Monplaisir, nous avons de la chance, notre conseil de quartier réunit des hommes et des femmes de tous âges.

Pensez-vous qu’ils soient représentatifs de l’ensemble de la population ?
Aujourd’hui notre conseil semble être assez représentatif. Néanmoins, c’est une vraie question et il convient effectivement de rester vigilent pour qu’il reste un espace ouvert et qui sache se renouveler. La grande différence entre les conseils de quartier et les autres associations ou comités, c’est justement que les conseils de quartiers ne sont pas des instances de notables qui adoptent des attitudes claniques. Cette caractéristique des conseils de quartier est probablement liée à leur jeunesse et à l’esprit de démocratie participative qui les anime, un outil de plus pour plus de lien social contre un communautarisme envahissant.

Depuis sa création, quelles actions le conseil de quartier a-t-il développé ?
Les actions développées ont principalement porté sur l’animation du quartier. Le conseil de quartier a ainsi créé deux rendez-vous annuels, l’un en juin autour d’une brocante - vide grenier suivie, le soir d’un grand repas de quartier avec spectacles et concerts, et un forum des associations en septembre. Il a également constitué un comité des fêtes qui régule les grandes animations à l’exemple de celle du 8 décembre. Par ailleurs, sans avoir pour autant formulé de revendications et de propositions précises et argumentées, le conseil de quartier a permis de transmettre à la Mairie d’arrondissement différentes préoccupations largement partagées dans le quartier comme celles de la propreté ou du stationnement. Comment les habitants du quartier sont-ils informés de vos actions ?
Il existe différents outils d’information. Le Journal 8 X 6 des 6 Conseils de Quartier du 8e en est le principal. Chaque conseil de quartier dispose d'une page pour faire connaître les actions qu'il met en place, l'actualité du quartier, son histoire, la périodicité de ses réunions, les permanences éventuelles et l'adresse à laquelle il peut être contacté. Ce journal paraît tous les 8 mois. Il est diffusé dans chaque boîte aux lettres par un distributeur. Les premières et dernières pages permettent à la mairie de diffuser des informations sur les événements et chantiers en cours. Outre ce journal, le bouche à oreille et les associations permettent également une diffusion de l’information. A l’avenir, il faudrait développer l’information par Internet.

Quel bilan faites-vous de l’action de votre conseil de quartier et que proposez-vous pour améliorer la participation des habitants à l’échelle des quartiers ?
Il est un peu prématuré de faire un véritable bilan compte tenue de la jeunesse de ces instances. Toutefois, on sent bien que la question de l’information reste fondamentale. Les conseils de quartier devraient mieux utiliser les possibilités offertes par Internet pour diffuser des informations sur la vie du quartier aux habitants mais aussi pour offrir des espaces d’expression. Les autres points de progression que l’on peut d’ores et déjà souligner sont ceux de la préparation des réunions et du suivi des revendications. Pour être véritablement efficaces, les débats méritent d’être mieux préparés pour que les points de vue soient plus argumentés et les revendications auprès de la Mairie d’arrondissement plus pertinentes. De plus, une fois posées, l’objectif est bien que ces revendications soient effectivement entendues et prises en compte. Aujourd’hui cet objectif n’est pas encore atteint. Enfin, les conseils de quartier devraient aussi exprimer des attentes auprès des autres acteurs du quartier et transmettre des propositions aux commerçants ou aux associations. Par exemple, la MJC gère une très belle salle de spectacles que nombre d’habitants estiment sous exploitée. Un échange, voire une collaboration entre des habitants et les responsables de la MJC permettraient probablement à la fois de connaître l’utilisation réelle de la salle, les contraintes de gestion mais aussi d’envisager un plus grand rayonnement.

Aujourd’hui, on parle de crise de la démocratie, comment la situez-vous ?
On assiste aujourd’hui à une vraie dictature des forces médiatiques, dangereuses pour la démocratie. La médiatisation des discours politiques remplace les préaux. C’est pour ça que des formations comme les conseils de quartier ont toute leur importance. Les MJC, et plus globalement les mouvements d’éducation populaire, permettaient des échanges, des confrontations et des prises de conscience politique. Aujourd’hui c’est la télévision qui joue ce rôle avec tout l’appauvrissement que l’on connaît. L’information est de moins en moins objective, ne serait-ce qu’à Lyon où l’on a pu constater la disparition des journaux Libération Rhône-Alpes ou Figaro Lyon. Les périodes électorales sont intéressantes car elles permettent le débat d’idées, or, celle que nous venons de vivre était particulièrement pauvre de ce point de vue et la question de l’Europe par exemple, totalement occultée.
La démocratie est en danger. Les médias influencent l’information mais aussi le comportement des politiques qui deviennent plus des « vedettes » que des porteurs d’idées. Il y a surtout le danger du discours unique, uniforme. Et si les repères idéologiques se sont effondrés avec le mur de Berlin, et c’est une bonne chose, il convient aujourd’hui de travailler sur de nouvelles notions du vivre ensemble. Il convient aussi de changer d’échelle de penser et notamment de pleinement investir l’espace européen.
Nous vivons une phase de mutation profonde. Nous arrivons aux limites de la valorisation de l’individualisme et les cartes sont tellement brouillées que l’on va nécessairement assister à une reconfiguration politique inédite. La France a déjà connu des crises importantes, mettant en cause sa vie démocratique, par exemple, entre 1939-1944 avec Philippe Pétain. Pensez-vous que les nouvelles démarches de démocratie participative fassent progresser la démocratie et dans l’affirmative, à quelles conditions et dans quelles limites ?
Je doute que ces outils suffisent pour que notre démocratie ne soit plus en danger. Ils sont importants et, pour être plus efficaces, devraient s’ouvrir encore plus largement et notamment mieux intégrer les entreprises. Par exemple, j’ai récemment participé à une réunion de concertation sur les enjeux de la culture à la Région où en tant que galeriste, j’étais pratiquement le seul à venir du privé, la salle était composée de fonctionnaires et de représentants d’institutions culturelles publiques.
Le vrai problème est l’interconnexion entre ces dispositifs. Comment avoir une lisibilité de l’ensemble ? Comment les conjuguer ? Et dans quelle direction commune ? Sont autant de questions qui s’imposent aujourd’hui aux élus. La dimension de l’élu est primordiale dans la démocratie. Ils ont des responsabilités qui doivent être réaffirmées : exprimer des politiques claires, porter une vision collective, permettre le débat, être à l’écoute et se mettre au service du peuple et non au service des médias. Certes, ce n’est pas facile dans une telle phase de mutation et quand les partis politiques se révèlent obsolètes, mais ceci est indispensable pour ne pas tomber dans un discours formaté et une pensée unique.

Les questions d’urbanisme, de cadre de vie ou d’animation de quartier, que vous abordez sont souvent complexes comme l’est également le processus de décision et les différents acteurs impliqués. Pensez-vous nécessaire de faciliter des formations à la « chose publique » et si oui, sous quelle forme ?
Les rouages sont en effet complexes et les citoyens ne peuvent pas tout connaître. Les conseils de quartier permettent que soient explicités certains fonctionnements aux participants. Plus globalement, l’information existe, la question est celle de son accès : avoir Internet, savoir se repérer, avoir l’envie et le temps d’aller chercher l’information…  Je reste persuadé qu’il est du rôle des élus d’arrondissement de faciliter l’information, d’être des relais au service des citoyens et ainsi de revaloriser le rôle de l’élu dans l’espace de la société française.