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Plaidoyer pour le libre arbitre

Interview de Raymond BOUDON

Raymond Boudon-Droits réservés Trafik/Grand Lyon
© Cédric Audinot
Sociologue

<< L'opinion publique, n'a pas en France, l'influence qu'elle devrait avoir en bonne démocratie >>.

Parmi les diverses critiques qui assaillent aujourd’hui nos démocraties figurent celles portant sur la légitimité du principe représentatif. Parce que les intérêts, valeurs et aspirations qui traversent le corps social seraient de plus en plus divers et complexes, le processus de délibération par lequel se forge la décision publique est appelé à s’ouvrir à une participation à la fois plus fréquente et plus approfondie du citoyen ou des corps intermédiaires. Ceci serait la condition d’une adhésion retrouvée à la démocratie et d’une amélioration des compromis qu’elle est censée produire. 

Pour autant, est-on sûr en atténuant de la sorte le principe représentatif de se rapprocher de l’ambition fondatrice de la démocratie : donner le pouvoir au peuple ? Si l’on suit la réflexion de Raymond Boudon, on est en droit d’en douter. Selon lui, la remise en cause de la démocratie représentative découle du relativisme qui s’est emparé de nos sociétés, ou plus exactement de leurs élites. Désormais toute interprétation du monde serait bonne à être déconstruite. Sur le plan politique, le relativisme contribuerait ainsi à dénaturer la démocratie en laissant entendre que toute opinion est respectable et que chacun à droit à la parole et doit avoir la capacité à être entendu. 
Défendant ardemment la rationalité des individus, Raymond Boudon réaffirme la validité du principe de souveraineté du peuple dans le cadre de la démocratie représentative. Selon lui, la souveraineté du peuple s’enracine dans la compétence morale irréductible du citoyen qui permet à chacun de juger avec discernement des questions et projets politiques qui lui sont soumis. La souveraineté du peuple se concrétise alors dans le pouvoir d’arbitrage décisif que la démocratie représentative confère à l’opinion publique, cette dernière apparaissant comme la véritable garante de l’intérêt commun. 

Professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne (Paris-IV), Raymond Boudon est l’un des plus importants sociologues français de la deuxième moitié du 20ème siècle. Ancien élève de l’ENS, agrégé de philosophie, il a développé, parallèlement à son activité d’enseignant, un laboratoire de recherche, le Groupe d’Études des Méthodes de l’Analyse Sociologique (GEMAS). Il est également membre de l'Institut de France (Académie des sciences morales et politiques) depuis 1990. Raymond Boudon est membre du comité de patronage de Commentaire (revue). Il a par ailleurs été élu à l'Academia Europaea, à la British academy, à la Société Royale du Canada et à l'Académie américaine des arts et des sciences.

Avec la mondialisation des flux et la montée de la figure de l’individu, nos sociétés occidentales ne sont-elles pas aujourd’hui en proie à un relativisme croissant sur le plan des valeurs ?

 Je distinguerais sur ce point le public et les « élites ». Les enquêtes nous montrent que les valeurs sont solides dans le public, tandis que l’observation la plus simple révèle que les « élites » politiques, culturelles et médiatiques sont au contraire pour une grande part inspirées par le relativisme dans leurs comportements et leurs attitudes. Selon elles, la vie sociale et politique serait essentiellement le lieu de conflits d’intérêt opposant les groupes sociaux, tout le reste n’étant qu’apparence.

Comment expliquez-vous la diffusion de cette vision relativiste ?
Elle vient de loin, mais en premier lieu de l’influence des « maîtres du soupçon », avec au premier plan Marx, Nietzsche et Freud. Ceux-ci ont fortement inspiré les maîtres-penseurs français des années 70-80, ceux qu’on a réunis ex post sous l’emblème de la French Theory. Foucault s’est fortement inspiré de Nietzsche, Lacan, de Freud ou Bourdieu de Marx. Ils ont en commun de voir l’être humain comme déterminé par des forces sociales ou psychiques occultes, et comme condamné à se donner des représentations illusoires de la réalité. La French Theory a séduit à l’étranger. Derrida ou Foucault ont été traités comme des demi-dieux dans certains cercles intellectuels au Royaume Uni ou aux Etats-Unis, mais nulle part ils n’ont été acceptés par l’ensemble des chercheurs en sciences humaines. Surtout, c’est seulement en France que la French theory a eu une influence sur les élites politiques et médiatiques.

Il faut aussi évoquer la profonde implantation du marxisme en France depuis 1945. Pour des raisons qu’on peut comprendre, il a alors séduit beaucoup d’intellectuels dont de grands historiens qui ont ensuite abjuré la foi marxiste de leur jeunesse, en 1956 et 1968 notamment. Mais cela n’a pas été le cas ni de tous les historiens ni de tous les intellectuels, loin de là. Le rôle joué par les communistes dans la Résistance, les arrangements de Charles de Gaulle avec les communistes a marqué l’histoire de la France pendant de longues années. La Chute du Mur de Berlin a certes démonétisé la pensée marxiste dans beaucoup d’esprits, mais elle reste présente et tend à refaire surface sous une forme plus ou moins diluée en période de crise. La disparition des grandes idéologies consécutive à la chute du Mur a finalement laissé un vide dans lequel s’est engouffré le relativisme.

Cette histoire des idées que j’esquisse ici à grands traits fait qu’on observe aujourd’hui dans les « élites » politiques et médiatiques deux orientations idéologiques majeures : l’orientation marxiste et l’orientation relativiste, la seconde tendant à l’emporter. Symptôme de cette tendance : un intellectuel français encensé par les pages et les plages culturelles de quelques grands médias, Bruno Latour, a su exploiter cette veine avec talent : tout étant socialement construit, tout se vaut. La science étant une construction sociale, c’est une illusion de croire qu’elle peut atteindre à l’objectivité. Elle n’a pas davantage de crédibilité que les mythes. Généralement, le juste et le vrai seraient des illusions qu’il faut savoir « déconstruire ». Avant lui, les penseurs de la French Theory des années 70-90 avaient déjà orienté leur utilisation des maîtres du soupçon dans le sens du relativisme, suivant les pas de Marx pour qui la vérité politique, historique ou sociale est celle de la classe dominante, de Nietzsche pour qui les valeurs sont au service de la volonté de puissance, ou de Freud pour qui la raison est rationalisation, c’est à dire dans son vocabulaire : illusion. Dans les années récentes, ce relativisme a été bien accueilli, car il paraissait rendre compte des déceptions dues à ce que la Chute du Mur de Berlin n’a pas débouché sur la fin de l’histoire prophétisée par l’économiste américain Francis Fukuyama, mais au contraire sur des changements politiques, géopolitiques, économiques et sociaux brutaux. Aujourd’hui, Bruno Latour franchit un pas de plus : insistant sur le cheminement sinueux du savoir scientifique, surfant sur les émotions soulevées par les effets négatifs de certaines applications des sciences, il propose aux sciences humaines d’opérer une révolution copernicienne consistant à décloisonner tous les savoirs dans le but de faire apparaître les vertus insoupçonnées du confusionnisme.

Souscrivez-vous à cette vision relativiste qui semble réduire à néant la possibilité d’un sens commun ?

 Pas du tout. Elle contredit des siècles de pensée et est intenable. Qui peut prétendre que la science n’est pas capable d’aboutir à l’objectivité ? Certes, il reste beaucoup de sujets discutés. Ils sont même de plus en plus nombreux à mesure que la science avance. Mais il y a aussi une foule de vérités qui se sont irréversiblement imposées. Qui croit encore au phlogistique ? On a mis très longtemps à accepter le principe d’inertie ou la théorie des plaques de Wegener, puis un consensus s’est établi. Cela a pris de l’ordre d’un siècle dans le cas de Wegener. Albert Einstein a écrit que la science n’est que le prolongement de la pensée de tous les jours (science is nothing else but the continuation of our everyday thinking), ce qu’on peut retraduire : comme la science, le sens commun est, lui aussi, animé par le souci du juste et du vrai.
S’agissant du domaine, non plus des représentations du monde, mais du normatif, qui peut nier l’existence, là aussi, de phénomènes d’irréversibilité ? La peine de mort est abolie dans un nombre croissant de pays. Sa survivance aux Etats-Unis est perçue comme inacceptable et l’on peut prédire qu’elle y disparaîtra. Les valeurs de la démocratie se répandent, même si elles rencontrent d’inévitables résistances. Qui peut nier l’apparition depuis le printemps 2012 d’une forte demande de démocratie dans le monde arabe, chez les jeunes et les femmes notamment ? Le relativiste est incapable de rendre compte de ces données de fait.

La capacité de nos démocraties à formuler l’intérêt commun face aux grands enjeux de l’époque n’est-elle pas paralysée aujourd’hui par la fragmentation et la volatilité des pratiques et des aspirations des individus formant la société ?

Selon toutes les enquêtes, cette volatilité paraît, j’y insiste, plus caractéristique des représentations que les élites politiques et médiatiques se font du public que du public lui-même. Le public est composé d’individus qui sont le contraire de l’homme zombie de la French Theory, manipulé sans s’en rendre compte par la fausse conscience, l’inconscient ou l’habitus. La vérité, reconnue par 25 siècles de tradition de pensée, est au contraire que l’individu est capable de bon sens, soucieux de discerner le vrai du faux, le juste de l’injuste, ne doutant pas de la pertinence de ces catégories, même si son jugement peut être sur certains sujets biaisé sous l’effet de l’intérêt ou de l’incompétence.

A l’heure où l’ouverture au citoyen des processus de décision politique est vue comme un moyen de restaurer l’aura de la démocratie, vous défendez de votre côté la nécessité de revenir au principe fondamental de la démocratie représentative : celui de la souveraineté du peuple. Qu’entendez-vous pas là ?

Il est bien sûr intéressant d’impliquer le citoyen dans les décisions qui le concernent personnellement et portent sur des sujets qu’il maîtrise mieux que les décideurs d’en haut. C’est ce que recommande le principe dit de subsidiarité. Mais d’autres décisions intéressent le public dans son ensemble. Comme on ne peut consulter directement les citoyens sur tous les sujets, il faut bien qu’elles soient prises au nom du peuple, par ses représentants. Cela implique que le système représentatif marche bien, c’est à dire que les institutions poussent les représentants à distinguer l’intérêt général et les intérêts particuliers. C’est pourquoi par exemple aucune des démocraties représentatives évoluées, sauf la France, ne tolère le cumul des mandats ou pourquoi, dans les démocraties du Nord de l’Europe, la moindre confusion commise par le représentant entre ses intérêts privés et l’intérêt général entraîne des sanctions immédiates.

Il faut aussi bien sûr que la distinction des pouvoirs soit aussi rigoureuse que possible. Il faut que les représentants soient animés par le souci permanent d’informer le public, de l’éclairer sur les principes et les effets des décisions publiques. Il faut que l’opinion publique soit perçue comme un acteur essentiel et à part entière. C’est une situation dont s’approchent les démocraties scandinaves, la démocratie allemande ou encore la démocratie canadienne, alors qu’en France on a souvent l’impression que les messages des politiques à destination du public visent la « communication », la « com », plus que l’information ou l’explication. La notion même de « com », familière en français, est à peu près intraduisible en allemand ou en anglais. Elle implique une volonté de manipulation, un souci de persuader plutôt que de convaincre. Elle repose sur une vision méprisante du public : il serait manipulable car incapable de sens critique. On sait pourtant que le public n’a pas longtemps cru que le nuage de Tchernobyl s’était arrêté à la frontière française. Le pouvoir prêté à la « com » dans les milieux médiatiques et politiques traduit à son tour l’influence du relativisme et du modèle de l’homme-zombie cher à la French Theory.

Vous affirmez que lorsqu’il doit se prononcer sur un projet politique, le citoyen est capable d’échapper à ses passions et à ses intérêts. Comment le citoyen peut-il être impartial ?

Il y a des sujets qui concernent personnellement le citoyen, mais bien d’autres ne le concernent pas directement tout en ne le laissant pas indifférent. On peut être préoccupé par le problème du chômage même si l’on n’en est pas affecté. Dans ce cas, le citoyen se forme son opinion sous l’influence du bon sens et de son degré d’information sur le sujet. Dans les démocraties, l’opinion répugne par exemple en proportion croissante à la peine de mort. Pourquoi ? Parce que le citoyen quelconque perçoit de mieux en mieux, grâce aux progrès que la justice doit à la science, qu’elle a été appliquée dans bien des cas sur la base d’une erreur judiciaire. On est donc de plus en plus sensible au caractère inacceptable de l’irréversibilité de la peine de mort. De plus, les enquêtes font douter de la valeur dissuasive qu’on lui a longtemps prêtée. Ces raisons font qu’on tend à juger objectivement préférable de lui substituer des peines réversibles. Certes, l’apparition de crimes particulièrement odieux peut inciter l’opinion à souhaiter le rétablissement de la peine de mort, mais l’observateur social doit distinguer les tendances longues des états conjoncturels de l’opinion.

Alors que l’on dénonce la « démocratie des sondages », vous expliquez que c’est justement l’expression de l’opinion publique qui doit jouer un rôle crucial dans les choix qui déterminent l’évolution de la société. Que voulez-vous dire ?

On dénonce effectivement volontiers aujourd’hui la « démocratie d’opinion » et la « démocratie des sondages ». Les sondages sont certes un moyen d’information précieux et fiable sur l’état de l’opinion. Mais il y a loin de l’information très riche qu’ils contiennent à celle qui en est extraite et rendue accessible au public. Lorsqu’on pousse l’analyse des sondages par exemple en les comparant dans le temps, on peut en tirer des conclusions autrement fiables et instructives sur l’opinion. Ainsi, la loi sur les trente-cinq heures a été approuvée dans un premier temps par ceux qui y virent surtout un avantage : travailler moins. Puis, les sondés ont compris que les entreprises ont tenté de faire face aux effets pour elles négatifs de la loi en rendant les conditions de travail plus exigeantes et en comprimant les salaires. L’opinion comprit aussi que la loi avait eu des effets désastreux, toujours visibles aujourd’hui, sur le système de santé. Finalement, mieux éclairée sur les conséquences complexes de la loi, l’opinion lui a lentement retiré son appui.

Vous observez qu’en France le rôle de l’opinion publique est entravé par la primauté accordée aux corps intermédiaires. Existe-t-il un risque de tyrannie des minorités ?

 Je note d’abord que la vénérable notion de « corps intermédiaires », issue de la théorie politique libérale, ne décore que depuis peu les groupes d’influence au service de minorités actives. Plus largement, les sociologues ont toujours été attentifs à l’existence de groupes d’influence, mais, loin d’y voir toujours une menace, ils leur ont parfois attribué une capacité de modérer le pouvoir politique. Comme on sait, Tocqueville voyait dans les associations un correctif à la menace de tyrannie de la majorité. Elles représentaient pour lui un équivalent dans les sociétés démocratiques des corps intermédiaires des sociétés aristocratiques. Durkheim quant à lui estimait que, en raison du caractère contradictoire de leurs intérêts, les groupes d’influence sont condamnés au compromis. Il en tira la conclusion que le monde des groupes d’intérêt méritait d’être représenté en tant que tel et évoqua la création d’organes représentatifs des intérêts corporatistes qui viendraient contrebalancer la représentation parlementaire. Ces idées exercèrent une grande influence en Europe au début du 20ème siècle et elles ont leur part de responsabilité dans la création ici ou là d’institutions représentatives du monde des groupes d’intérêt. Le Conseil économique et social français est par exemple une lointaine émanation de cette idée. Plus généralement, on considère à bon droit comme allant de soi que le politique doive tenir compte des intérêts et des idées des groupes d’influence. La théorie politique contemporaine a même adopté à ce propos une catégorie nouvelle : celle de la démocratie délibérative. Mais pas davantage que la démocratie participative, la démocratie délibérative ne saurait à mon sens être sérieusement tenue pour une forme supérieure de démocratie. L’une et l’autre peuvent au mieux prétendre améliorer la démocratie représentative à la marge.

On doit à Roberto Michels, un élève de Max Weber, d’avoir justement attiré l’attention sur le rôle négatif que les groupes d’influence peuvent jouer dans les démocraties, à côté de leur rôle positif. Il a baptisé loi d’airain de l’oligarchie la tendance des gouvernements des nations démocratiques à suivre l’opinion des groupes d’influence plutôt que l’opinion publique. Mais c’est à un grand économiste et sociologue américain de notre temps, Mancur Olson, qu’il revient d’avoir identifié le mécanisme fondamental qui en est responsable. Il a démontré que, lorsqu'un petit groupe organisé cherche à imposer ses intérêts ou ses idées à un grand groupe non organisé, il a de bonnes chances d’y parvenir. En effet, les membres du grand groupe, étant non organisés, ont alors tendance à espérer qu’il se trouvera bien des individus pour organiser la résistance au petit groupe organisé, et à assumer les coûts que cela comporte. Chacun espère, en d’autres termes, pouvoir tirer bénéfice d’une action collective qu’il appelle de ses vœux, mais répugne à en assumer les coûts. Comme chacun tend à tenir le même raisonnement, il arrivera bien souvent que personne ne vienne finalement s’opposer au petit groupe organisé et que par suite, les intérêts et les idées du grand groupe non organisé qu’est le public ne soient pas défendus. Ce mécanisme explique que bien des gouvernements se montrent sensibles aux exigences des groupes d’influence et imposent dans bien des cas au public des vues que celui-ci ne partage pas. Sans doute les idées et les intérêts de ces groupes peuvent-ils, selon les cas et les conjonctures, converger avec l’intérêt général. Mais ils peuvent aussi en diverger.

Pourquoi la France, patrie de Montesquieu et de Tocqueville, apparaît-elle plus éloignée des idéaux de la démocratie représentative que la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suède ou la Norvège ? Cela provient surtout de ce que, en raison d’une longue tradition centralisatrice, le pouvoir s’organise autour d’un dialogue entre l’exécutif et divers lobbys représentatifs des minorités actives, n’abandonnant aux représentants de la nation que des miettes de pouvoir. C’est pourquoi la France n’a pas su par exemple, à la différence de l’Allemagne, enclencher en temps utile la réforme des retraites que toutes les données faisaient apparaître comme obligatoire du point de vue de l’intérêt général.

En quoi l’opinion publique peut-elle avoir un effet plus bénéfique que les corps intermédiaires sur la qualité de la décision publique ?

Le dialogue exécutif-lobbys aboutit à une gouvernance axée sur le court terme qui ne paraît capable de se réveiller que sous l’effet de la crise et des pressions externes. Cette structure bipolaire de la démocratie française a pour effet de conférer aux minorités actives un poids plus important qu’à l’opinion publique. Il en résulte bien sûr que l’opinion publique n’a pas en France l’influence qu’elle devrait avoir en bonne démocratie. Si je reprends l’exemple des 35 heures évoqué précédemment, en raison du système bipolaire (exécutif/lobbys représentatifs des minorités actives) caractérisant le pouvoir politique français, l’évolution de l’opinion n’a eu aucune influence et l’exécutif a continué de traiter la question de la durée légale du travail en allant de compromis en compromis débouchant sur des usines à gaz toujours plus illisibles. La structure bipolaire qui caractérise le pouvoir politique français explique par exemple qu’il soit si difficile de mettre un terme à deux états de fait générateurs de chômage : l’insécurité juridique qui pèse sur les petites et moyennes entreprises ou le fait que passer de 49 à 51 employés relève pour une entreprise de l’escalade himalayenne. Personne ne peut considérer ces états de fait comme positifs. Mais la structure bipolaire du système politique français fait qu’y mettre fin représente une tâche titanesque. Un pouvoir concentré entre les mains de l’exécutif est toujours fort en apparence et faible en réalité, car il est directement confronté aux groupes d’influence. C’est ce qui explique en fin de compte que tout gouvernement français donne l’impression de traîner des pieds devant la nécessité des réformes.

Si le politique se donnait pour guide le spectateur impartial qu’incarne l’opinion publique, il verrait mieux les voies à suivre. Il retrouverait des « repères intellectuels ». Ainsi, il verrait que les politiques déterminées par le souci de s’attirer les bonnes grâces des corporations, en dépit des avantages apparents et à court terme qu’ils peuvent valoir au politique, n’ont guère de chances d’être approuvées par le spectateur impartial. On peut cependant se féliciter que les effets de la structure bipolaire du pouvoir en France soient un peu corrigés par la voix qu’Internet offre au citoyen, et que cette structure soit elle-même fragilisée par les coups de boutoir que lui assènent les institutions européennes et l’environnement international.

Les démocraties contemporaines peuvent-elles se dégager de l’emprise des lobbies et des groupes d’intérêt ?

 Beaucoup le font. Les démocraties du Nord de l’Europe ont toutes réussi dans les dernières années à mieux se prémunir que la France contre les tempêtes démographiques, géopolitiques et économiques annoncées, à privilégier le long terme par rapport au court terme, bref à agir en fonction de l’intérêt général contre les intérêts particularistes des lobbys. Cette différence résulte de ce que la démocratie représentative y est mieux organisée et plus respectueuse des grands principes qui la fondent. La Chancelière d’Allemagne sait bien qu’elle doit payer son taxi de sa poche lors de tout déplacement privé. Certains commentateurs vous expliqueront aussitôt que cela est dû à l’influence du protestantisme en Allemagne, que la « culture » française autorise plus de laxisme et qu’on doit accepter ces différences. La démocratie française est la seule à autoriser le cumul des mandats, dont les effets pervers sont connus : il freine le renouvellement du personnel politique et favorise l’apparition d’une caste de politiciens coupée de l’opinion. Faut-il accepter cette exception française au nom du relativisme culturel  ?

Comment refonder la responsabilité du corps politique en matière de définition du bien commun ?

 La fonction du représentant est bien celle-là : offrir ou défendre un programme d’action se présentant comme ayant l’ambition de servir mieux l’intérêt général que celui des partis concurrents. Si cette fonction primordiale de la médiation électorale était mieux comprise, on se donnerait les moyens de renforcer la distinction des pouvoirs, de dissuader la prise illégale d’intérêts, de favoriser le renouvellement du personnel politique, de mesurer l’écart entre la structure officielle du pouvoir politique et sa structure réelle bipolaire, qui ne laisse qu’un faible pouvoir à la représentation nationale et réduit l’influence de l’opinion publique.

Comment faire en sorte que l’opinion publique s’exprime avec discernement, c'est-à-dire en évitant les écueils du populisme, du simplisme et du court-termisme ?

 Être conscient des effets pervers de la « com », ne pas préférer la « com » à l’information et à l’explication, faire confiance au bon sens du public, l’informer des données d’un problème, exploiter les données sur l’état de l’opinion dans une perspective non pas utilitariste mais informative, faire sentir la complexité des problèmes, discréditer les explications simplistes, éviter les justifications culturalistes cocardières des exceptions françaises, s’appuyer sur le développement foudroyant des techniques d’information et de communication, voir de façon positive les pressions de l’environnement et chercher à en tirer parti.

Revoir aussi, autre point capital, les contenus de l’enseignement, notamment s’agissant de l’analyse des phénomènes économiques et sociaux. Sur ce point, plusieurs expertises ont relevé la médiocrité navrante des manuels français de sciences économiques et sociales à l’usage du secondaire.

Ne pas donner dans le « déclinisme », mais savoir accepter les signes de déclin. Naguère, des intellectuels clamèrent sous les applaudissements de medias réputés « de référence » que « le niveau monte ». Toutes les enquêtes font apparaître au contraire un abaissement régulier du rang de la France en matière d’éducation. Il n’y a pas moins de simplisme dans les principes rousseauistes qui ont inspiré en France les politiques d’éducation depuis plus de trente ans que dans ceux qui voient une panacée dans l’immigration zéro. Les deux mériteraient tout autant d’être ciblés. Il y a fort heureusement en France une presse satirique (Le Canard enchaîné) et une presse polémique (Mediapart), mais elle tend à privilégier certaines cibles et à en ignorer d’autres sur la base de convictions idéologiques.

Plus largement, autour de quelles valeurs tisser ce lien entre l’opinion publique et le corps politique ?

 La confiance dans le bon sens du citoyen, dans les vertus de l’explication et dans la puissance à long terme de l’effet de levier que représente l’éducation, une éducation se donnant pour premier objectif la transmission de la diversité des savoirs et des savoir-faire qui doit irriguer la société et donner à chacun toutes les chances d’y trouver une place conforme à ses aspirations et à ses aptitudes.

Pour aller plus loin avec Dominique Bourg :

  • la sociologie comme science, Raymond Boudon, La découverte, 2011
  • renouveler la démocratie. Eloge du sens commun, Raymond Boudon, éd. Odile Jacob, 2006
  • déclin de la morale ? déclin des valeurs ? Raymond Boudon, PUF 2002
  • le sens des valeurs, Raymond Boudon, PUF, 1999
  • l'idéologie ou l'origine des idées reçues, Raymond Boudon, Seuil, 1986