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Ne pas freiner en pleine course

Guillaume-POITRINAL-Unibail__copyright Michel Labelle

Texte d'auteur

Texte écrit pour la revue M3

Ralentissez ! C’est la thèse du moment. Éloge de la lenteur de Carl Honoré a été un succès planétaire, Jean-Louis Servan-Schreiber a publié un livre séduisant intitulé, Trop vite ! Gilles Finchelstein a écrit un brillant essai, La dictature de l’urgence. Parler du temps, c’est faire l’éloge de la décélération ; valoriser le slow et fustiger le fast. Prendre son temps, c’est prendre du bon temps. Qu’il serait doux de pouvoir ralentir dans un univers qui accélère !

 

À l’échelon individuel, l’idée fonctionne. Chacun mesure l’intérêt de s’interroger sur le rythme de sa vie personnelle, combattre le stress que l’on s’impose ou que l’on nous impose, notamment dans les grandes villes. Les « conseillers en emploi du temps » et autres « aides de vie dans la gestion du temps » font florès. La philosophie de la lenteur a ses vertus que l’on ne saurait ignorer.
Mesurée à l’échelle collective, celle d’un pays, c’est évidemment une tout autre affaire. Qui peut souhaiter que la France, engagée dans la régate des nations, confrontée aux défis de la crise, de la mondialisation et du changement climatique, ralentisse ? Serait-elle ainsi devenue la tortue de la fable qui se « hâte avec lenteur » ?

Or, malheureusement, la France ralentit. Elle ralentit dans l’absolu et en relatif. Chez nous, construire un pont, un musée, une médiathèque, un centre commercial, une tour de bureau, un cinéma, une école, un commissariat ou même une étable, prendra à la fois plus de temps qu’il y a 15, 30 ou 50 ans et surtout, plus de temps que chez nos voisins ou concurrents internationaux. Sans s’en rendre compte, la France avance moins vite. Tout y est devenu très long. Trop long. Dans la construction, la grande distribution, le secteur agricole, pour la réalisation des équipements structurants, fluidifier la mobilité sociale et la circulation du capital dans le tissu économique réel. Presque tout ralentit. La France entre dans une grande hibernation. Que de temps gâché, de projets reportés, d’investissements gelés, de main-d’oeuvre non utilisée ! Pourtant, en cette période que la croissance a désertée, il serait grand temps justement de regarder l’horloge : à production constante dans un laps de temps plus court, la croissance augmente. Considérons le PIB comme un ratio : au numérateur, la production de biens et services ; au dénominateur, la durée. En somme, si la France produisait en 355 jours ce qu’elle réalise en 365, elle renouerait de facto avec une croissance de 3 %. Dix jours seulement de gagnés sur une année.

Il est urgent de retrouver le « temps juste », celui de l’équilibre. Avec la vitesse qui s’imposerait quand elle doit s’imposer, par exemple pour la résolution de nos urgences sociales et environnementales et la restauration de notre compétitivité. Mais avec une place égale pour le temps lent : celui de la réflexion, de la création, de la culture, de la famille. Le temps juste, ce n’est ni la dictature du présent dans
laquelle nous vivons, avec nos précipitations et nos gesticulations, ni le temps abandonné de nos procédures administratives et judiciaires. Le temps juste c’est de pouvoir construire un bel équipement collectif, modèle d’architecture et de développement durable, en quatre ans au lieu de quinze, dans une France apaisée où chacun pourrait préserver des moments de pause et de déconnexion.