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La nature aménagiste

© Panix

Texte d'auteur

Interpénétration, centralité, sensorialité, monumentalité et vide structurant : avec son propre langage, son génie et ses contraintes, la nature change la ville sous nos yeux. Cette réalité naturelle, paysagère et environnementale est déjà là ou presque. Il suffirait de la parachever pour parvenir à pleinement édifier la ville-nature contemporaine.
Texte écrit pour la revue M3 n°2.
Date : 22/04/2012

Par son extension même, la ville aujourd’hui englobe des pans entiers de nature agricole et non agricole qui deviennent des morceaux de ville. Symptomatique de cette interpénétration, l’emploi de plus en plus fréquent chez les urbanistes, comme chez les habitants, d’expressions telles celles de « campagnes urbaines » », « agriculture urbaine », « prairies urbaines », « champs urbains », « collines urbaines », « forêts urbaines », ou, mieux encore, « zones humides urbaines » qui auraient été imprononçables et impensables, de manière aussi large et consensuelle en tout cas, il y a à peine vingt ou trente ans.

L’interpénétration contemporaine de la ville et de la nature est le produit d’une double dynamique : urbanisation de la nature et ruralisation de la ville. La première est déjà ancienne et bien connue. Au registre des pertes et conséquences néfastes, elle est à l’origine notamment de l’étalement urbain au détriment des terres agricoles et du mitage des paysages naturels. Sur la deuxième, tout un travail de connaissance et de reconnaissance commence à être effectué. Ne percevoir que l’urbanisation de la nature et ne pas prendre en considération la ruralisation de la ville, au sens d’étendues et d’attributs importants de la ruralité qui se développent en ville, c’est se condamner à ne pas comprendre l’émergence de la nature comme composante refondatrice de la ville à laquelle nous avons affaire aujourd’hui.
Le processus contemporain d’interpénétration de la ville et de la nature consiste non seulement en un dépassement du clivage entre rural et urbain, ville et nature ou ville et campagne, mais également en une hybridation entre nature et urbanité.
Un double défi semble en conséquence se poser aux politiques d’aménagement. Contrôler, voire limiter drastiquement la dynamique d’urbanisation de la nature et, à l’inverse soutenir et même développer, autant que faire se peut, la dynamique de ruralisation de la ville. Une part importante de l’avenir de nos villes se joue dans la capacité collective à le relever.

Une nouvelle centralité urbaine
Les morceaux de nature qui surgissent au sein des villes-territoires ou métropoles contemporaines par l’interpénétration de la ville et de la nature sont amenés pour certains d’entre eux à jouer un rôle de centralité.
Soit parce qu’ils occupent des positions géographiques centrales dans la cartographie des villes-territoires et qu’ils se retrouvent ainsi au milieu de l’urbain constitué. Dans ce cas, c’est l’extension même de la ville de manière large et disparate qui a transformé de fait les espaces de nature autrefois périphériques en espaces centraux. Soit parce que, tout en étant situés en périphérie y compris lointaine, les activités qu’ils accueillent engendrent une fréquentation régulière et nombreuse d’habitants, à l’instar des centres urbains traditionnels. Dans la métropole contemporaine, tant sous l’aspect esthétique, que fonctionnel ou social, les centralités vertes ou bleues joueront un rôle aussi important que les centralités minérales, historiques, commerciales ou technologiques dont nous avons hérité de la ville d’hier.
La sensorialité est un autre concept-clé du processus de transformation de la ville par la nature. Elle relève directement de la demande habitante contemporaine d’une nature sensible - ou sensorielle -, c’est-à-dire qui ne soit plus uniquement perçue par le seul sens de la vue, mais aussi le toucher, l’odorat, le goût et l’ouïe. Cette demande correspond à ce qu’il est possible désormais d’appeler « le passage du paysage au jardin ».
Le paysage est une nature disposée pour être perçue à distance et, ceci expliquant cela, avec le seul sens de la vue. Il suppose un individu immobile, spectateur séparé de la nature. Il n’est nullement une donnée naturelle éternelle, mais une invention en lien avec une société, des institutions, des politiques, un état du développement technique et économique. Les historiens  situent à l’aube de la Renaissance pour l’Europe l’invention sociale historique du paysage en résonnance, entre autres, avec l’invention de la perspective. Le paysage est le produit de sociétés où la mobilité des personnes est limitée, techniquement peu développée, socialement un privilège et économiquement non encore indispensable à la production de richesses et à la consommation. Le paysage est également le produit de sociétés où la nature est tenue pour suspecte et maintenue hors les villes, car peuplée tant de démons imaginaires que de brigands bien réels. L’invention du paysage est en corrélation avec une nature que l’on ne pratique pas, que l’on ne pénètre pas.
Le jardin, à l’inverse du paysage, est une nature disposée non pas pour le seul sens de la vue, mais pour être pratiquée et vécue, d’une part, avec tous les sens du corps, d’autre part, le plus souvent possible. Le jardin est fait surtout pour être humé, touché, foulé, senti, ressenti, écouté, goûté chaque jour qui passe.

Du paysage au jardin
Le passage du paysage au jardin que promeut la demande sociale de nature sensible est aussi la traduction d’une appréhension historique et culturelle de la nature. Pour avoir lieu ou espérer avoir lieu, l’expérience sensorielle globale de la nature suppose un rapport à la nature fondé sur l’amour ou du moins le goût et non le rejet, sur l’accès libre et démocratique, et non limité et réservé à une minorité du haut de l’échelle sociale, mais aussi sur l’hédonisme (l’attention croissante accordée aux plaisirs du corps) et l’individualisme ou épreuve du monde par soi et pour soi. Tout autant, elle nécessite du temps libre, des activités de loisirs, ainsi qu’une mobilité habitante aisée. Or, toutes ces conditions préalables à la possibilité d’une pratique sensible de la nature comptent précisément au nombre des caractéristiques essentielles des modes de vie spécifiques à nos sociétés contemporaines.
Pour être satisfaite, la demande habitante de nature sensible nécessite une proximité spatiale de la nature. Elle implique un contact corporel avec la nature de manière quotidienne ou presque et non de manière exceptionnelle, de temps à autre, le week-end ou en vacances par exemple. Elle désigne de ce fait une nature qui soit pratiquée et vécue dans la ville, par la ville et grâce à la ville, et non éloignée ou séparée de la ville. En ce sens, la demande habitante de nature sensible contribue à conforter la nature dans son rôle aménagiste au sein même de la ville contemporaine.
La nature dans les territorialités urbaines contemporaines est en mesure d’acquérir un statut qu’elle n’aurait pu connaître en aucune manière dans la ville d’hier : celui de nouvelle monumentalité urbaine.

Centralité, repères, mémoire = un monument
Dans la ville contemporaine, la présence de zones naturelles agricoles ou non agricoles ne se limite pas à la seule possibilité, déjà considérable, d’exhausser la nature au rang de nouvelle centralité urbaine. Dans le chaos organisationnel et fonctionnel que représente la plupart du temps le périurbain, notamment aux entrées de villes, les grandes zones naturelles, quelles que soient leur forme et leur contenu – collines, forêts, étangs, fermes agricoles, champs de maïs ou autres -, peuvent également servir de repère aux habitants et, fait remarquable, sur plusieurs plans. Les habitants s’orientent, se situent dans l’espace, mais indiquent aussi leur lieu d’habitation à leurs amis ou aux visiteurs de passage et dessinent la carte mentale de leur territoire périurbain à partir de la présence de ces zones naturelles. Enfin, pour les habitants toujours, la présence de zones naturelles dans la ville peut jouer le rôle de mémoire d’un passé territorial révolu. Si les mots de centralité et de repère n’apparaissent pas ou rarement en tant que tels dans la parole habitante pour qualifier les zones naturelles non encore envahies par les constructions, en revanche, celui de mémoire est plus couramment employé.
Au bilan donc : centralité, repère, mémoire. Nous avons là les trois termes de la définition même du monument. Un monument, c’est ce qui fait centralité, repère et mémoire. En conséquence, la nature en tant que centralité, repère et mémoire, c’est la nature en tant que nouvelle monumentalité urbaine.
Nous étions habitués à ce que la monumentalité urbaine soit minérale et située dans les centres-villes historiques ou nouveaux. Il faudra dorénavant se faire à l’idée que la monumentalité urbaine puisse être également végétale et périurbaine.

Le vide, outil structurant
L’extension urbaine contemporaine fait émerger une interpénétration de la ville et de la nature, un rapport sensoriel des habitants à la nature, des centralités vertes ou bleues, des monumentalités naturelles, comme elle fait également émerger une réalité urbaine, tout aussi nouvelle et majeure : celle des vides structurants.
Qu’est-ce que cela signifie ? Et bien que la présence centrale ou périphérique, sensorielle et  parfois monumentale de la nature « grand large » dans la ville constitue également des espaces vides, c’est-à-dire des espaces non bâtis urbains. Et à partir du moment où ces espaces non bâtis se mettent à façonner et à orienter les espaces bâtis – immeubles, lotissements de maisons individuels, routes et autoroutes, centres commerciaux et autres zones industrielles ou artisanales - autour d’eux, et ce d’autant plus qu’ils sont protégés, ils deviennent des vides structurants.
Renversement remarquable, les vides dans un ensemble urbain contemporain ne sont plus, comme dans la ville d’hier, des espaces seconds, sans qualité, des résidus qui n’apparaissent qu’une fois les pleins construits. Les vides dans un ensemble urbain contemporain peuvent être en mesure de devancer et de déterminer les pleins. Ils sont même en mesure de donner  une unité possible à la diversité des pleins.
Les vides structurants pourraient servir également d’éléments propres à engager davantage les villes-territoires sur la voie du développement durable dans sa dimension environnementale ou écologique.
La nature présente dans les villes-territoires contemporaines sous forme d’espaces urbains vides ou non bâtis est en mesure d’améliorer de manière notable le cadre de vie des habitants des villes. Elle peut constituer également une forme de réponse particulièrement pertinente et immédiatement efficience aux très grandes préoccupations environnementales de dimensions planétaires qui ont pour noms bilan carbone, réchauffement climatique, eau et gestion de l’eau, déchets, énergies renouvelables, agriculture.
Les vides structurants pourraient être opportunément utilisés comme puits de carbone, ou espace absorbant le carbone pour l’oxygénation et la purification de l’air ; régulateur thermique local permettant par l’humidification notamment une réduction des îlots de chaleur urbains ; étendues pour l’écoulement, l’infiltration, le stockage et l’épuration des eaux de pluies ; terrain de recyclage des déchets organiques se substituant aux décharges et aux centrales de combustion des ordures ; lieux d’exploitation de l’énergie naturelle non fossilisée (le solaire, l’éolien, le géothermique) ; zones agricoles urbaines de proximité induisant des circuits courts d’acheminement des produits agricoles et s’inscrivant dans le mouvement mondial et crucial de relocalisation de l’agriculture. La liste n’est pas exhaustive.
Nous étions habitués aux pleins structurants, appelés équipements structurants dans le jargon technique de l’urbanisme. Il va falloir également se faire au concept et à la réalité des vides structurants en ce qu’ils permettent à la nature d’exercer un rôle d’armature de premier plan dans la composition urbaine.