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Le citoyen-capteur, nouvelle figure de la ville intelligente

© sALFECASR

Texte d'auteur

EveryAware, Noisetube, « Citoyens Capteurs », Safecast, Airprobe, Airwaves, CATTFish ? Ce sont des dispositifs participatifs qui placent les individus au centre de la mesure environnementale. Encore expérimentaux, ils défendent une ville où les usagers ne sont pas de simples consommateurs des technologies et de données, mais participent à la construction d’une intelligence collective autour des enjeux environnementaux.

Ces dispositifs ont vu le jour grâce aux progrès dans les technologies numériques et le partage de données. Ils se sont enrichis également avec le perfectionnement et la miniaturisation des capteurs (pollution de l’air, de l’eau, pollution sonore). Grâce à ces progrès, les dispositifs de mesure environnementale organisés autour des citoyens eux-mêmes ont pu monter en puissance.

Dernier en date, Airwaves, un masque développé par une équipe de designers de Shanghaï, qui combine le filtrage et la mesure de la qualité de l'air. Les informations sur l'air sont fournies en temps réel sur un mobile. Airwaves surveille les niveaux de pollution et partage les données avec d’autres porteurs, ce qui permet d’établir une carte interactive montrant les zones d’une ville à éviter.

Dans la même optique, Noisetube propose une application de mesure de la pollution sonore utilisant le capteur d’un smartphone et invite l’utilisateur à partager les données enregistrées sur une plateforme. Là aussi, il devient possible de cartographier la pollution sonore de la ville.

Avec ces dispositifs, l’individu produit de la donnée environnementale in situ à partir d’un capteur et ces données sont mutualisées afin d’enrichir une représentation collective du phénomène.

 

De la contre-expertise à l’innovation dans les services publics

Trois objectifs principaux président à la montée en puissance de ces dispositifs.

Il s’agit tout d’abord de déployer un réseau social de mesures situées de pollution à l’endroit où chacun vit et respire, afin de compléter les mesures officielles. Cette complémentarité peut aller jusqu’à la contre-expertise comme le montrent les expériences de Safecast au Japon. Avec ce dispositif, les Japonais déploient leur propre système de mesure de la radioactivité pour contester celles des pouvoirs publics. Même logique aux États-Unis avec l’initiative CATTFish où les citoyens suivent la qualité des eaux souterraines dans les zones affectées par des fractures hydrauliques en plaçant un capteur dans le réservoir de leurs toilettes.

L’objectif est également de démocratiser les outils de mesure environnementale afin de rendre chaque citoyen praticien et coproducteur de données pour son propre compte mais aussi à l’attention des pouvoirs publics et de quiconque trouvera un intérêt à les exploiter (laboratoires de recherche, entreprises, etc.).

L’ambition est enfin de susciter de nouveaux services urbains ou politiques publiques sur la base des données produites.

 

Ville intelligente et Bien commun

La diversité des courants de pensée dans lesquels s’inscrivent ces dispositifs aide à comprendre les moteurs et les motivations de ses promoteurs. Fondés sur le libre accès aux données produites (plateforme ouverte), ils s’inscrivent tout d’abord dans la mouvance de l’open data. Cette logique d’ouverture touche également le hardware (open hardware), c’est-à-dire les capteurs eux-mêmes, dont la fabrication sur le mode du Do it Yourself fait parfois partie intégrante de l’enjeu de diffusion au plus grand nombre. Les communautés de Smart Citizen ou de Citoyens Capteurs (1) travaillent à l’élaboration de capteurs low cost.

Ces dispositifs s’inscrivent également dans le courant de l’empowerment appliqué à la « Ville Intelligente » qui défend une vision où le citoyen n’est pas simplement « capté » par les grands acteurs du numérique et des services urbains, mais capteur de son environnement, il joue un rôle proactif. Dans ce type de dispositif, l’enjeu de citoyenneté est aussi important que l’enjeu environnemental. Les qualitatifs tels que Smart Citizen (citoyen intelligent), Citoyens Capteurs ou encore EveryAware (2) révèlent la portée démocratique de ces dispositifs qui tentent de donner aux citoyens une capacité à comprendre et à agir.

 

Enfin, ils font un large écho à la pensée sur les « biens communs » évoqués par l’économiste et politologue américaine Elinor Ostrom (3), prix nobel d’Économie en 2009. Ces dispositifs tendent à faire exister les biens communs (air, eau, etc.) à travers la mesure (mesurer, c’est faire exister) et la constitution de communautés de chercheurs, de citoyens éclairés et de geeks qui défendent ces biens communs.

 

Quel crédit scientifique accorder à ces dispositifs participatifs ?

La rigueur et la fiabilité des données environnementales produites par l’usager pose question. Dans la plupart des expérimentations, la qualité des capteurs est sinon très médiocre, du moins bien en-deçà des instruments de mesure officiels (comme Air Rhône-Alpes, par exemple). Par ailleurs, les protocoles de mesure sont bien souvent absents de ces dispositifs, et pour cause. La plupart d’entre eux ne disposent pas d’une équipe scientifique en charge d’impulser des règles strictes de mesure et d’accompagner les utilisateurs.

Pour les défenseurs de ces projets, le problème de la qualité des capteurs, en particulier en ce qui concerne la mesure de la qualité de l’air, et de leur calibration, peut toutefois être jugulé. Le volume de données permet l’application de techniques statistiques et donc des extrapolations et la correction d’erreurs techniques et/ou humaines. Par ailleurs, ce sont des mesures relatives qui sont prises en compte, non pas des mesures absolues, et l’évolution dans le temps est plus intéressant, plus que leur valeur à un instant « t ». 

Quand bien même, la fragilité technologique et scientifique du matériel et des protocoles de mesure de ces dispositifs participatifs ne permet en aucun cas de les envisager comme un substitut aux dispositifs officiels de mesure.

 

Quid de l’action de la collectivité ?

Malgré leurs fragilités, les collectivités ne peuvent ignorer la montée en puissance de ces dispositifs, bien qu’ils tendent à révéler des problèmes (pollution de l’air, de l’eau, bruit urbain) auxquels les pouvoirs publics ne peuvent apporter de solution à court ou moyen terme. Aussi, sans tomber dans l’instrumentalisation de ces dispositifs, une posture proactive semble être la plus judicieuse.

Ils peuvent tout d’abord devenir un véritable complément des dispositifs officiels de mesure environnementale. La collectivité peut donc avoir un rôle d’intermédiaire et de facilitateur à jouer entre les communautés de « citoyens capteurs » de son territoire et les organismes officiels de mesure pour concilier les deux approches. Ce rapprochement pourrait permettre d’accroître la légitimité des dispositifs participatifs en les inscrivant dans des cadres protocolaires plus robustes.

Ces dispositifs sont par ailleurs un levier de démocratie directe et d’intelligence collective,une dérive possible étant d’occulter la dimension collective de la mesure. Par exemple, certains utilisateurs de l’application NoiseTube ne l’utilisent qu’à des fins personnelles et ne transmettent pas leurs données sur la plateforme. Surtout, la valeur des données produites par ce type de dispositif n’est réelle que lorsqu’elles sont correctement interprétées et mises en perspective. Cela implique non seulement de l’expertise pour le traitement des données mais aussi de la mise en débat dont la collectivité pourrait être le garant et l’animateur.À Londres, à l’initiative du parti écologiste, une action de mesure participative de la qualité de l’air, a été menée avec des volontaires entre novembre et décembre 2013 autour de Highgate ward. Cette mesure a révélé le fort taux d’exposition des habitants du quartier à la pollution de l’air. Elle s’est accompagnée d’un débat public avec le conseiller municipal pour débattre des résultats et envisager les actions à mener pour réduire la pollution.

Il est raisonnable de penser que ces dispositifs participatifs sauront se faire une place dans la construction et le pilotage des politiques publiques.

 

 

(1) Citoyens Capteurs

Citoyens Capteurs est un programme de recherche-action initié en 2012 par un collectif d'ingénieurs et de sociologues, réunis au sein de l'association Labo Citoyen (http://www.citoyenscapteurs.net/)

 

(2) Every Aware

Projet européen de mesure participative de données environnementales à partir des usages sociaux des technologies

 

(3) Elinor Ostrom , “Governing the Commons : The Evolution of Institutions for Collective Action, Political Economy of Institutions and Decisions” Cambridge University Press, 1990