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Lilian Vargas : « C’est désormais le sujet alimentaire, et plus seulement la question agricole, qui est mis en discussion »

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Portrait de Lilian Vargas
© Lilian Vargas
Chef du Service agriculture, forêt, biodiversité, montagne au sein de Grenoble-Alpes Métropole

Interview de Lilian Vargas

En 2019, Grenoble Métropole et sept partenaires publics, collectivités territoriales et parcs naturels régionaux, se sont alliés pour proposer une candidature alpine au dispositif national de reconnaissance des projets alimentaires territoriaux. Ce Projet alimentaire interterritorial (PAIT) s'inscrit dans la continuité d'une coopération engagée depuis de nombreuses années autour de l'agriculture et de l'alimentation entre Grenoble et ses territoires voisins.

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Date : 13/11/2020

Pouvez-vous revenir sur les racines de cette coopération autour des questions agricoles et alimentaires au sein de la région grenobloise ?

La région grenobloise a tout un historique de politiques agricoles

La région grenobloise a tout un historique de politiques agricoles, en amont des politiques alimentaires territoriales qui se déploient aujourd’hui. Dès les années 1980, une politique agricole interterritoriale se met en place sur ce que l’on appelait à l’époque les territoires de l’Y grenoblois, réunissant les 113 communes de l’agglomération de Grenoble et des vallées périurbaines du Voironnais et du Grésivaudan. Cette politique était pilotée par l’Association pour le développement de l’agriculture dans l‘Y grenoblois (ADAYG), une structure associative créée en 1984 sur un mode paritaire entre élus intercommunaux et responsables de la Chambre d’agriculture.

Dès cette époque, la politique conduite est largement tournée vers des questions de développement, de diversification de l’agriculture, et de mise en place de circuits courts et de proximité. Ce détour historique est important pour souligner les racines de cette coopération. Elle reflète le fait que l’on a affaire à des terroirs et des systèmes agricoles très diversifiés, héritiers de la polyculture-élevage alpine et tournés historiquement vers la vente de proximité.

Comment se poursuit cette coopération, notamment suite à la disparition de l’ADAYG ?

La majorité politique se construit notamment avec les élus de ces petites communes nouvellement intégrées, ce qui va donner une place accrue aux thématiques agriculture, forêt et montagne sur l’agenda politique

L’ADAYG poursuit son action jusqu’en 2011, année de sa dissolution pour des raisons politiques et budgétaires. Le personnel de l’ADAYG est réparti dans les différentes intercommunalités qui en étaient membres. Les actions communes se poursuivent cependant dans les années 2010-2014, dans la continuité des projets définis dans le cadre de l’ADAYG. En 2014, plusieurs évènements vont conduire à une relance de cette coopération. C’est tout d’abord un nouveau mandat politique qui démarre. Dans la foulée, la communauté d’agglomération de Grenoble s’élargit de 27 à 49 communes. Ce faisant, elle intègre des communes présentant des spécificités agricole, forestière et montagnarde, et s’inscrivant pour certaines dans le périmètre des Parcs naturels régionaux (PNR) de Chartreuse et du Vercors.

La majorité politique se construit notamment avec les élus de ces petites communes nouvellement intégrées, ce qui va donner une place accrue aux thématiques agriculture, forêt et montagne sur l’agenda politique. Autre événement important, le passage au statut de métropole en 2015 se traduit notamment par la prise en charge des compétences de gestion du Marché d’intérêt national et de l’abattoir. Par ailleurs, 2014 est aussi l’année de l’adoption de la loi d'avenir pour l'agriculture, l'alimentation et la forêt, qui donne lieu aux Assises nationales de l’alimentation et prévoit la création de projets alimentaires territoriaux. Nous sommes ainsi dans un contexte national et local qui incite à élargir la focale au-delà de l’agriculture, pour aborder de manière plus transversale les questions alimentaires. C’est dans ce contexte qu’émerge la Stratégie agricole et alimentaire interterritoriale (SAAIT) de la région grenobloise.

Comment s’organise l’élaboration de cette stratégie ?

C’est désormais le sujet alimentaire, et plus seulement la question agricole, qui est mis en discussion

Cette nouvelle stratégie marque une étape importante, car c’est désormais le sujet alimentaire, et plus seulement la question agricole, qui est mis en discussion entre les territoires de la région grenobloise. Cette stratégie s’appuie d’une part sur un diagnostic agricole et alimentaire, et d’autre part sur un travail de co-construction avec les acteurs locaux. J’insiste sur cette démarche de co-construction qui visait à élargir le cercle des acteurs impliqués au-delà du comité de pilotage formé par les élus et techniciens en charge des questions agricoles de chaque intercommunalité et des représentants de la progression agricole. Ainsi chaque territoire a invité les acteurs qu’il estimait intéressant d’associer à la réflexion. Cela aboutit à un groupe d’acteurs assez hétéroclite, c’était un peu l’auberge espagnole !

Ce groupe de travail a travaillé pendant une petite année à l’analyse des enjeux, la définition d’orientations et l’élaboration d’un programme d’actions, à travers six ateliers thématiques. Plus de 200 pistes d’action ont été formulées. Il y a eu ensuite tout un travail du comité de pilotage (élus et techniciens) pour affiner les orientations et les actions. Ce que l’on peut retenir, c’est une satisfaction des différents acteurs de voir la collectivité se saisir de ces sujets, et une vraie volonté de leur part de s’impliquer de manière constructive dans cette démarche.

 

Quels sont les enjeux et les orientations retenus ?

Nous avons eu des débats sur quelques questions de fond comme « Qu’est-ce que l’on entend par qualité de l’alimentation ? »

Plusieurs enjeux communs ont été mis en avant lors du séminaire fondateur de septembre 2015 :

  • Préservation et reconquête du foncier agricole, pour enrayer l’érosion continue des surfaces agricoles et conserver un foncier accessible à de nouvelles installations ;
  • Soutien aux équipements structurants de transformation (abattoirs, laiteries et coopératives laitières, minoteries, légumeries, Marché d’intérêt national) pour répondre à une partie des besoins alimentaires locaux et couvrir toutes les grandes familles de produits alimentaires ;
  • Mise en cohérence des enjeux sanitaires et de protection de l’environnement avec les pratiques agricoles ;
  • Accompagnement des circuits de proximité producteurs-consommateurs, et développement de la part de produits locaux et biologiques dans la restauration collective ;
  • Sensibilisation/mobilisation des acteurs et des consommateurs aux changements de pratiques alimentaires et professionnelles ;

 

Fin 2015, sur la base des enjeux partagés, la structuration politique et technique de la SAAIT s’est mise en place autour de deux orientations-cadres : 1/ favoriser la préservation et la transmission du foncier agricole, et de l’emploi en agriculture ; 2/ augmenter la part des productions locales et améliorer la qualité dans les assiettes. Ces orientations font largement consensus auprès des acteurs des territoires. Nous avons eu cependant des débats sur quelques questions de fond comme « Qu’est-ce que l’on entend par qualité de l’alimentation ? ». Pour certains, cela correspondait à l’agriculture bio et pour d’autres, cela voulait dire autre chose.

Comment s'organise le passage à l'action ?

Chaque collectivité partenaire a été le chef de fil sur l'un des champs d'action définis dans la SAAIT

Six champs d'action ont été identifiés. Chaque collectivité partenaire a été le chef de fil sur l'un des champs d'action définis dans la SAAIT, pour animer un groupe de travail dédié et s'assurer que les actions conduites répondent aux objectifs. Par exemple, c'est le Pays voironnais qui pilote l'élaboration d'une méthodologie commune de préservation et de compensation du foncier agricole. Autre exemple, c'est la Métropole de Grenoble qui joue le rôle moteur sur la structuration des grands équipements de transformation des filières alimentaires territoriales, à travers la mise en place du Pôle agroalimentaire en partenariat avec le Conseil départemental de l’Isère, les collectivités mobilisées et les chambres consulaires. Un forum annuel réunissant, en 2017 puis 2018, l’ensemble des acteurs concernés, permet de rythmer la démarche, de mesurer collectivement le chemin parcouru, et de mettre en avant les actions pilotes.

Quels sont les acteurs impliqués dans le Pôle agroalimentaire et quelles sont ses missions ?

Le Pôle mène des actions visant à faire émerger des filières alimentaires en offrant à l'ensemble des acteurs un lieu d'échanges

Le Pôle Agroalimentaire de l’Isère s'est constitué sous forme associative en 2018. Sa gouvernance réunit des représentants de tous les métiers en lien avec l’alimentation (production agricole, transformations artisanale et industrielle, logistique et distribution), ainsi que les collectivités territoriales et les chambres consulaires de l'Isère. Le Pôle Agroalimentaire vise une meilleure valorisation des entreprises agricoles et agroalimentaires, en tenant compte en particulier des coûts de production des agriculteurs. Le Pôle vise aussi un meilleur accès des consommateurs isérois à une alimentation de qualité, avec la promotion des produits agréés de la marque locale « ISHERE » garantissant une provenance iséroise et des modes de culture, d'élevage et de transformation identifiés.

Concrètement, le Pôle mène des actions visant à faire émerger des filières alimentaires en offrant à l'ensemble des acteurs (agriculteurs, artisans, industriels et distributeurs) un lieu d'échanges pour se rencontrer, partager leurs expériences, mieux se connaître, en initiant et accompagnant des projets de coopération entre les différents maillons de la chaîne. Le Pôle soutient également les produits du terroir sous signes AOP ou IGP et assure la promotion et le développement du volet alimentaire de la marque ISHERE, qui garantit la juste rémunération du producteur et la provenance iséroise du produit brut ou transformé et de ses ingrédients.

Enfin, le Pôle agroalimentaire favorise la mise en relation entre l’offre et la demande en produits locaux isérois, à travers l'appui à la recherche de débouchés commerciaux pour les agriculteurs et artisans de l'alimentaire, le sourcing pour tout type de distributeurs et transformateurs, ou encore la mise à disposition d'un outil-plateforme pour les professionnels adhérents. Je précise que l'équipe d'animation est composée de personnes provenant des différentes chambres consulaires.

 

En 2019, s'exprime l'ambition que la Stratégie agricole et alimentaire interterritoriale (SAAIT) se transforme en Projet alimentaire interterritorial (PAIT), reconnu par le label national. Que signifie cette nouvelle étape ?

La labellisation de notre SAAIT en Projet alimentaire territorial est apparue comme un bon compromis pour consolider la coopération engagée

De 2016 à 2018, nous déployons les actions découlant de la SAAIT, malgré des difficultés pour les financer. Pour chaque collectivité partenaire, le fait de mobiliser des ressources internes pour financer des actions qui se déploient dans une logique interterritoriale n’est pas toujours facile à défendre lors des choix budgétaires. De plus, on se rend compte que notre approche atypique n'est pas complètement audible par certains financeurs nationaux, et que les territoires qui obtiennent les crédits sont ceux ayant fait la démarche d'élaborer un Projet alimentaire territorial au sens de la loi de 2014 que j'évoquais précédemment.

Par ailleurs, certains élus porteurs de la coopération interterritoriale indiquent ne pas vouloir se représenter lors des prochaines élections, ce qui soulève des incertitudes sur la poursuite de la démarche lors du mandat suivant. Dans ce contexte, la labellisation de notre SAAIT en Projet alimentaire territorial est apparue comme un bon compromis pour consolider la coopération engagée, en lui donnant une reconnaissance officielle. Elle amène une forme d'institutionnalisation sans créer une nouvelle institution. Elle permet d'obtenir un effet cliquet aussi bien en interne en termes d'engagement des acteurs, qu’en externe pour convaincre les financeurs de l'intérêt de la démarche.

La démarche PAIT apparaît ici comme un choix plutôt défensif ou opportuniste. Est-ce qu'il y a cependant une plus-value à s'inscrire dans le label national ?

Être reconnu PAIT exigeait que notre programme d'action couvre mieux l'ensemble du champ de l'alimentation

Oui, tout à fait. La demande de labellisation nous a amené à nous rapprocher de la Direction régionale de l'Alimentation, de l'Agriculture et de la Forêt (Draaf). Et, au regard des critères à satisfaire pour prétendre au label PAIT, nous nous sommes rendus compte que l'on pouvait encore progresser pour être véritablement sur une approche « alimentation ». Cela impliquait de faire évoluer notre gouvernance pour mieux intégrer les autres politiques concernées par les questions alimentaires, autrement dit de ne pas mobiliser que les élus et services en charge de l'agriculture. Mais aussi pour mieux intégrer les différentes parties prenantes du système alimentaire, et en particulier la société civile. Être reconnu PAIT exigeait aussi que notre programme d'action couvre mieux l'ensemble du champ de l'alimentation : non seulement les questions de foncier, de production et de filières locales, mais aussi les questions de santé, de culture, de gestion des déchets et d'économie circulaire, etc.

Du coup, comment évolution la gouvernance de la démarche ?

La gouvernance évolue pour s'ouvrir à de nouvelles parties prenantes et être davantage dans une logique participative et de co-construction

Elle évolue sur plusieurs plans. Tout d'abord le comité de pilotage s'élargit. Il intègre la Ville de Grenoble, qui porte des compétences autour du social et de la santé. De plus, chaque territoire est désormais représenté par deux élus : en plus de l'élu à l'agriculture, il s'agit d'aller chercher d'autres délégations politiques de manière à couvrir l'ensemble des politiques concernées par l'alimentation. Nous avons par exemple le vice-président du PNR de Chartreuse en charge de l'énergie, le vice-président Plan Climat de la Métropole de Grenoble, le vice-président du Pays voironnais en charge des déchets, etc. Le comité de pilotage comprend également deux représentants de la chambre d'agriculture et deux représentants de la société civile. C'est la même inflexion concernant le comité technique qui associe un technicien du service de chaque élu participant au comité de pilotage.

La gouvernance évolue également pour s'ouvrir à de nouvelles parties prenantes et être davantage dans une logique participative et de co-construction. C'est la raison pour laquelle nous avons créé en 2019 un Conseil de l'alimentation très large, dans lequel on retrouve un peu cet esprit d'auberge espagnole, avec des acteurs associatifs et citoyens (conseils de développement, associations environnementalistes, collectif autonomie alimentaire…), socioprofessionnels, institutionnels, etc., aux côtés des membres du comité de pilotage. Enfin, je souligne également l'importance de l'articulation avec le Pôle Agroalimentaire qui joue un rôle dans le lien avec les professionnels.

Cette nouvelle gouvernance fait-elle évoluer les orientations du PAIT?

L'accès pour tous à des produits de qualité et de proximité correspond à une demande sociale forte

Cette nouvelle gouvernance permet l’expression de tous les acteurs et de donner un cap collectif au PAIT. On voit que les grands sujets de société sortent en tête. L'accès pour tous à des produits de qualité et de proximité correspond à une demande sociale forte. Le sujet de la restauration collective apparaît comme un levier important pour répondre à cette préoccupation. La question des modes de production constitue l'autre facette de cette attente : c'est bien beau de dire que l'on a des produits locaux de qualité, encore faut-il le démontrer… et encore faut-il pouvoir accompagner nos producteurs en ce sens.

On voit émerger également les questions d'accompagnement de la transition alimentaire, au sens d'évolution des pratiques alimentaires des habitants. En effet, ce sont les habitants qui ont dans leur assiette les clés du système alimentaire, qu'ils peuvent contribuer à infléchir vers une alimentation qui rémunère mieux les agriculteurs, qui préserve le climat et la biodiversité... Clairement, ce sont des préoccupations qui sont mises sur la table parce que l'on a ouvert le cercle des acteurs impliqués.

Au total, le PAIT contient six grandes orientations :

  • La gouvernance pour construire et faire vivre un système alimentaire : partager, coopérer, accompagner ;
  • La dimension environnementale et sanitaire au cœur de la transition alimentaire : énergie-climat, sols vivants, biodiversité, déchets ;
  • La protection du foncier et des outils productifs agricoles stratégiques : préserver, mobiliser, transmettre ;
  • L’accompagnement des porteurs de projets locaux et des filières-clés depuis la production jusqu’à la commercialisation : produire, transformer, distribuer ;
  • Soutenir l’évolution des comportements alimentaires en vue de pratiques saines, responsables et solidaires en se concentrant sur les plus jeunes et les plus vulnérables : former, sensibiliser, se nourrir ;

La valorisation des savoir-faire et des produits dans l’offre touristique : valoriser, inciter, découvrir.

Fait-elle évoluer également les actions menées ?

Cette gouvernance élargie incite à envisager chaque projet non pas comme des objets séparés, mais comme un cycle mobilisant l’ensemble de la chaîne

L'élargissement de la gouvernance permet aussi de relire l'ensemble des actions définies dans le cadre de la SAAIT et de combler les « trous dans la raquette », en matière de déchets, de social, de santé, etc. Le répertoire d'actions s'est ainsi largement étoffé, dans lequel on vient puiser chaque année les actions prioritaires que l'on souhaite mettre en œuvre en fonction de nos moyens et de notre capacité à faire.

Nos trois actions prioritaires actuelles sont l'accompagnement de la restauration collective aux objectifs de la loi EGAlim, l'accompagnement des producteurs à l'adaptation au changement climatique et aux attentes des consommateurs et l'accompagnement des changements de pratiques alimentaires des habitants. Cette gouvernance élargie incite à envisager chaque projet non pas comme des objets séparés, mais comme un cycle mobilisant l’ensemble de la chaîne des acteurs et du système alimentaire. Ainsi, chaque projet peut et doit idéalement s’inscrire dans plusieurs axes et voir ses effets démultipliés.

La Métropole de Grenoble occupe-t-elle une place particulière dans cette gouvernance ?

Au bout d'un moment, les autres territoires nous ont dit d'arrêter de « faire les timides »

Et bien justement, c'est aussi un point qui évolue. Jusqu'ici, du côté de la Métropole nous avons été attentifs à préserver la collégialité de la décision et de l’action entre tous les partenaires, en nous tenant parfois en retrait, pour ne pas donner l'impression que c'est la Métropole qui décide et qui fait. Au bout d'un moment, les autres territoires nous ont dit d'arrêter de « faire les timides », que la Métropole a un leadership naturel et qu’il est normal qu'elle pilote le PAIT. Bref, assumez vos responsabilités ! La Métropole a dit banco et nous sommes justement en train de recruter un chargé de mission dédié à l'animation du PAIT. Bien entendu, tout cela a un coût. C'est la raison pour laquelle la Métropole se montre assez active pour rechercher des financements auprès de programmes européens.

Finalement, quel est l'apport d'un projet alimentaire interterritorial pour la Métropole de Grenoble ?

Lorsqu'on se rappelle que l'insécurité alimentaire est le plus vieux déclencheur de désordres publics, cela interpelle !

Votre question renvoie à un enjeu apparu ces dernières années dans le débat public et que la crise sanitaire a exacerbé : celui de l'autonomie et de la sécurité alimentaire des territoires. Il y a quelques années, c'était des sujets que l'on évoquait parmi les enjeux globaux, dans le chapitre introductif de nos documents stratégiques. Depuis la crise Covid-19, l’enjeu de la sécurité alimentaire est devenu un principe de réalité de manière assez brutale. La mise à l'arrêt de l'économie au printemps 2020 nous a mis face à une situation critique, lorsque l'on s'est rendu compte qu'à un moment donné, il ne restait plus que deux jours de stocks alimentaires dans les magasins sur Grenoble.

Lorsqu'on se rappelle que l'insécurité alimentaire est le plus vieux déclencheur de désordres publics, cela interpelle ! On a pu le mesurer lorsqu'on a dû mettre en place des distributions d'urgence avec des gens qui se bousculaient dans la file d'attente. Imaginons une crise sanitaire où la circulation des marchandises serait affectée… Aujourd'hui, nous avons des plans de prévention des risques avec un plan blanc pour l'hôpital, un plan Orsec pour les catastrophes naturelles, etc. mais le grand absent c'est l'alimentation.

La résilience alimentaire est donc un enjeu du PAIT ?

Un système alimentaire durable ne se pilote pas à l'échelle de la métropole

Il devient indispensable pour une métropole de raisonner en termes de sécurité et de résilience alimentaires. Dans l'urgence, nous avons pu mettre en relation des CCAS et des producteurs pour fournir des produits, nous nous sommes mobilisés pour maintenir ouverts les marchés de plein vent, nous avons pu réorienter nos agriculteurs qui fournissent la restauration collective (qui s'est arrêtée du jour au lendemain) vers d'autres marchés pour écouler leurs produits parce qu'on les connaissait.

Les comités techniques du PAIT et du Pôle agroalimentaire se réunissent tous les mois. Lorsqu'il y a eu une réunion de crise à organiser, nous avions les contacts de tous les acteurs à mobiliser. Parce que l'on se connaissait, que l'on a l'habitude de travailler ensemble, nous avons pu réagir rapidement. Quand les maillons d'un système se connaissent, ce système est plus solide. C'est bien un apport des coopérations nouées dans le cadre du PAIT.

Au-delà de la gestion de crise, la résilience alimentaire pose une question d'échelle territoriale. Il faut regarder la fonctionnalité des territoires pour définir quel est le "territoire alimentaire" pertinent de l'aire métropolitaine pour concevoir un système alimentaire durable. Quelle est la contribution des différents territoires du point de vue de la production, de la transformation et de la consommation ? C'est aussi une question de gouvernance. Un système alimentaire durable ne se pilote pas à l'échelle de la métropole. L'idée n'est pas que la métropole aspire la production alimentaire des territoires qui l'entourent au détriment de la consommation de leurs habitants. Les coopérations à l'échelle de la région grenobloise doivent nous permettre de construire une résilience alimentaire au bénéfice de tous les territoires.

Quelles sont les principales difficultés rencontrées pour développer ces coopérations ?

Parfois, il faut continuer à avancer sans certains acteurs qui ne répondent pas aux premières invitations

La première, c'est que l'on est sur une thématique qui embarque beaucoup d'acteurs. Prendre en compte tous les enjeux, répondre aux attentes de chacun, atteindre le consensus, c'est un défi. Si l'on vise en permanence la perfection du système, on ne fait rien parce que c'est sclérosant. Il faut savoir se satisfaire de quelques compromis.

Parfois, il faut continuer à avancer sans certains acteurs qui ne répondent pas aux premières invitations, accepter les critiques, et se dire qu'il est toujours possible de raccrocher les wagons plus tard. Après, ce qui est difficile aussi, c'est d'avoir une animation commune régulière, efficace, qui ne laisse pas filer les délais. D'où l'importance du recrutement d'un chargé de mission dédié à l'animation du PAIT. Enfin, une autre difficulté c'est le financement de nos actions. On ne peut pas compter que sur les ressources de chaque collectivité. Il faut pouvoir aller chercher d'autres financements, ce qui demande là aussi du temps et un effort de coordination important.