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Pour un dialogue inter-religieux

Interview de Richard WERTENSCHLAG

<< Les religions sont porteuses d’un message d’éternité qui dépasse les modes. S’il est vrai que les religions peuvent avoir des positions avant-gardistes sur certains domaines, il en est d’autres où nous ne pouvons pas transiger >>.

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Date : 30/10/2008

Interview de Richard Wertenschlag, Grand Rabbin de Lyon. Propos recueillis par Ludovic Viévard, le 30 octobre 2008. 
Les religions installées sur le territoire de l’agglomération nourrissent au sein des communautés des liens forts entre coreligionnaires. Quel est pour vous l’intérêt d’aller au-delà et de travailler à un dialogue inter-religieux ?

Je pense que ce dialogue va dans le sens de l’intérêt de la cité et de ses habitants puisque, à travers lui, nous cherchons à vivre en harmonie, à créer des sympathies entre communautés, à favoriser la paix civile.
Mais, plus que cela, les responsables religieux ont la responsabilité de faire respecter la dignité humaine. Pour nous tout être humain a été créé à l’image de Dieu et tous nous sommes les descendants d’Adam et Ève. Il y a donc une sorte d’égalité ontologique entre les êtres et personne ne peut se targuer d’une quelconque supériorité. Le partage de la souffrance et la volonté de défendre la veuve et l’orphelin sont un des leitmotivs des textes de références. C’est un devoir qui va au-delà du devoir de solidarité que chacun doit à sa communauté : rendre visite aux malades – quelque soit l’ancrage idéologique ou religieux –, venir en aide aux démunis, etc. Cet amour de la paix que nous partageons nous conduit à nous rejoindre au service de la paix et du respect de tous.
 
Au-delà de cet objectif commun, est-ce que, ce qui vous rassemble d’un point de vue disons plus théologique, ce ne sont pas vos racines communes ? Vous êtes tous des représentants des religions du Livre ?
 
Nous pouvons effectivement tous nous dire les descendants d’Abraham à qui Dieu dit : « Je fais de toi le père de la multitude des nations ». Donc, aussi bien le judaïsme, qui est la religion la plus ancienne, que le christianisme et l’islam, qui en sont les enfants, se reconnaissent dans notre patriarche commun qui nous a montré l’importance de l’hospitalité. C’est une figure d’une générosité extraordinaire. C’est dans cette qualité d’approche que nous agissons, au nom de nos idéaux communs, pas seulement par rapport au passé, mais par rapport au futur et à des valeurs communes.
 
Cela signifie-t-il que ce dialogue inter-religieux pourrait s’établir avec d’autres religions que celles du Livre ?

Tout à fait. Nous ne devons pas seulement avoir des relations pacifiques avec des hommes de religion mais également avec ceux qui n’ont pas les mêmes approches théologiques que nous-même, les bouddhistes ou les hindouistes par exemple, et plus largement tout être humain qui avance avec les valeurs que nous reconnaissons comme les « les sept lois » données aux fils de Noé : l’interdiction de tuer, de pratiquer l’idolâtrie, se garder des unions illicites comme l’inceste ou l’adultère, l’interdiction de blasphémer, de voler, d’arracher un organe à un animal vivant et l’obligation d’instaurer des tribunaux pour faire respecter les lois.
Pour nous, il n’y a pas de différence de nature entre les hommes. Ce que nous souhaitons, c’est qu’en même temps qu’il y a un progrès technique, il faut qu’il y ait un progrès moral de l’humanité. C’est vrai que le XXe siècle a vu deux catastrophes, deux tragédies humaines, la Shoah et la bombe atomique, mais nous croyons dans cet engendrement du fils de l’Homme qui va vers l’amélioration, de générations en générations, pour arriver au temps de la venue du Messie. Lorsqu’il y aura une majorité de gens de bonne volonté, le Messie viendra et viendra alors un temps où « le loup pourra paître avec l’agneau ». C’est cette perspective qui nous amène à participer à ce dialogue inter-religieux, avec la conscience que les querelles entre les religions sont néfastes – qu’il s’agisse de « guerre sainte » ou de Djihad entendu dans son sens politique – et qu’il est dangereux qu’une religion domine. D’où la nécessité d’apaiser les tensions et de montrer l’exemple de cet idéal de fraternité.
 

Kamel Kabtane, recteur de la Grande mosquée de Lyon, a dit dans un discours qu’il régnait à Lyon « un micro climat fondé sur la qualité du dialogue inter-religieux » . Est-ce quelque chose qui vous apparaît également ?

Lyon a été pionnière en la matière même si on ne peut pas prétendre être les seuls et qu’il faut se garder de tout chauvinisme. Mais c’est vrai qu’ici les différentes religions vivent en bonne intelligence et quand bien même il y aurait parfois quelques tensions nous essayons de les apaiser rapidement pour conserver ce capital d’amitié.
Cela s’enracine dans une longue histoire de fraternité humaine qui remonte à l’époque de Charlemagne où la cité n’organisait pas de marché les samedis pour que les Juifs puissent observer le shabbat. On note à Lyon toute une série d’événements ou de prises de positions qui témoignent des marques de solidarité entre les religions. On peut rappeler l’évêque Leydrade (?743-817) qui autorisa la construction d’une synagogue à mi pente de Fourvière car vivait à Lyon depuis le premier siècle une communauté juive, laquelle a été plutôt préservée par les autorités religieuses locales. On peut évoquer la période de l’Occupation durant laquelle des gestes exceptionnels d’aide et de solidarité ont émané de la communauté catholique. Citons le père Chaillet et l’abbé Glasberg qui ont sauvé 100 enfants juifs de la déportation après la rafle de Vénissieux du 26-28 août 1942, le cardinal Gerlier, dénonçant en chaire le traitement inhumain fait aux Juifs, ou encore la mère Élisabeth Rivet, résistante déportée, qui a pris la place d’une femme juive pour mourir dans les chambres à gaz. Depuis, les cardinaux qui se sont succédés à Lyon ont tous été proches de notre communauté. Du côté des Musulmans, je veux témoigner de l’action de l’imam de Lyon Belhadj El Maafi, qui était là bien avant la seconde guerre mondiale, et qui a donné des certificats de religion musulmane à des enfants d’Afrique du Nord, les soustrayant ainsi à la déportation. Pour ce qui nous concerne, nous avons par exemple soutenu dès le départ le projet de construction de la grande mosquée de Lyon. C’est au nom de toute cette histoire de solidarité entre les mondes catholiques, protestants, musulmans et juifs que nous poursuivons notre travail, un travail qui a été facilité par la conférence de Seelisberg qui, au sortir de la guerre, a réfléchi aux causes de l’antisémitisme chrétien et qui a souhaité écarter tout esprit de syncrétisme ou de prosélytisme du dialogue entre les religions. Je crois que c’est ce qui nous caractérise : la volonté de discuter avec l’autre dans la fidélité même à ce qu’il est. « Soyez ce que vous êtes », pour reprendre les paroles du cardinal Decourtray qui a donné un nouvel élan au dialogue inter-religieux à Lyon.
Aujourd’hui nous avons des relations inter-religieuses beaucoup plus régulières, notamment grâce au cardinal Balland qui avait instauré des rencontres annuelles, avec la création du G9 puis après l’incendie criminel de la synagogue de la Duchère (en 2002), l’initiative de Gérard Collomb qui  réunit, depuis lors, chaque année, les responsables religieux du G9, à la mairie, dans un groupe informel nommé « Concorde et solidarité ».
 
Qui participe à ce G9 ?

Les représentants des différentes obédiences chrétiennes, c’est-à-dire, les Catholiques, les Protestants, Anglicans, Calvinistes et Luthériens, les Orthodoxes, les Musulmans et les Juifs. Nous nous réunissons, soit lorsqu’il y a des événements qui risquent d’opposer des communautés, soit lors de manifestations importantes où nous tenons à rappeler nos valeurs, comme notre engagement pour la paix au moment de la guerre d’Irak. Nous projetons par exemple un voyage en Israël pour aller à la rencontre des leaders religieux et politiques et montrer l’exemple lyonnais.
 

La nature du dialogue inter-religieux est-elle différente selon les religions et, surtout, comment, localement, arrivez-vous à vous mettre à l’abri des événements internationaux qui pourraient compliquer vos relations. Je pense au pape Benoît XVI évoquant « la prière pour la conversion des juifs » ou la situation israélo-palestinienne ?

Il est vrai que remettre en scène la prière pour la conversion des Juifs ne simplifie pas le dialogue. Pour autant, chacun a le droit d’avoir ses rêves, même si nous n'y adhérons pas. Nous savons bien que l’islam rêve d’un monde tout entier musulman ou que le monde chrétien cherche à évangéliser et évangéliser en particulier le peuple dont est issu le fondateur du christianisme. La mentalité chrétienne est agacée ou gênée, en tout cas, par le refus du peuple juif de reconnaître dans le fondateur du christianisme, le messie et le Sauveur de l'humanité, d'autant plus qu'il est issu de ses propres rangs. Mais il faut aussi admettre que le judaïsme a ses raisons, tout à fait respectables, tout comme le pape a le droit et même le devoir d'être fidèle à ses dogmes. Maintenant, comme je l’ai dit, nos relations doivent être basées sur l’absence de syncrétisme comme de prosélytisme car ce sont des conditions du dialogue. Or je suis heureux de voir qu’à Lyon le problème ne se manifeste pas et qu’il y a ici un immense respect vis-à-vis du Juif tel qu’il est, dans sa religion et sa pratique religieuse.
 

De la même manière, comment arrivez-vous à vous mettre à l’abri des tensions israélo-palestiniennes ?

Il est normal qu’il y ait des solidarités naturelles. Il est exact que le fait de défendre la cause palestinienne est un élément fédérateur du monde musulman et que d’autres causes musulmanes ne trouvent pas un tel écho. Il y a un attachement profond à la terre d’Israël qui est revendiquée par les Musulmans – un ambassadeur d’Iran, à l’époque du Shah, m’avait dit que l’État juif situé en plein proche orient est comme une épine qui pose problème à l’extension de la Oumma. C’est une réalité incontournable. Ceci-dit, au niveau local, je dois rendre hommage aux autorités musulmanes qui ont toujours œuvré pour que nous ayons de bonnes relations. L’imam Belhadj El Maafi était toujours présent lors des cérémonies de commémoration de la création de l’état d’Israël et aujourd’hui, les responsables musulmans se font un devoir d’être présents aux cérémonies en mémoire des déportés de la Shoah. Je dois dire également que Kamel Kabtane a été très courageux de se rendre rapidement à la synagogue de la Duchère après l’attentat. Cela a permis d’éviter un clash entre les communautés. Durant les quatre ans, très difficiles pour nous, de ce que j’appellerai une Intifada à la française, les dirigeants musulmans ont tout fait pour calmer les tensions. Il faut savoir dépasser les clivages et les antagonismes pour aller plus loin.
 
A plusieurs reprises, vous avez fait des déclarations communes, notamment sur des sujets de société. Comment comprenez-vous votre rôle dans une société en débat ?

La France a à la fois une tradition religieuse et laïque. Il se trouve que la position républicaine et laïque se méfie parfois des religions, acceptant mal leurs interventions dans le débat public et voulant les cantonner à la sphère privée. Cela n’empêche pas qu’il existe des liens entre l’État et les religions. Nous sommes invités aux cérémonies officielles de l’Élysée pour le nouvel an, on nous appelle lorsqu’il y a des problèmes entre communautés et que l’on considère que nous pourrions avoir un effet pacificateur, etc. Je crois qu’on se rend compte que les religions ont un rôle social à jouer. Nous pouvons être des garde-fous dans une société qui oublie parfois les faibles, sans papiers, sans logis, etc., et nous pouvons également être un aiguillon vis-à-vis du pouvoir. On a donc besoin de ce dialogue entre le pouvoir et les hommes de religions tant sur le plan social que sur le plan de la cohésion civile.
 
Vous avez également pris des positions communes concernant les mœurs. Je pense à une déclaration commune en faveur du mariage qui a provoqué de vives réactions [2]. Votre rôle est-il d’aller jusque là ?

Les religions sont porteuses d’un message d’éternité qui dépasse les modes. S’il est vrai que les religions peuvent avoir des positions avant-gardistes sur certains domaines, il en est d’autres où nous ne pouvons pas transiger. Quand il s’agit de l’inceste ou de l’euthanasie par exemple ! Dans cette déclaration, nous avons tenu à rappeler l’importance du rôle d’un homme et d’une femme qui se complètent dans le mariage soulignant aussi qu’un enfant est le fruit de leur union. Nous avons insisté sur le fait que le mariage est une richesse qui repose sur cette complémentarité. Après, nous avons été embarqués sur des sujets différents comme l’homosexualité. Nous n’avons pas à juger les gens sur leur comportement ; il s’agit de la liberté humaine qui a été accordée par le créateur. Chacun peut vivre comme il l'entend dans la mesure où la pratique n'est pas délictueuse aux yeux de la loi républicaine et nous ne cherchons pas à imposer des règles de vie à qui que ce soit. Mais nous avons aussi le droit de rappeler nos valeurs éternelles et de donner des orientations morales s'appuyant sur les textes fondateurs de nos traditions révélées, donnés pour l'humanité toute entière et pour tous les temps. Notre seule préoccupation est le bien de l'humanité. C’est dans cet esprit que nous avons rappelé qu’il est important pour un croyant de vivre l’expérience du mariage. Il ne s’agit pas pour nous de culpabiliser qui que ce soit mais de souligner les choses positives.
 
Pourtant cela a eu pour conséquences que le dialogue œcuménique a paru être « instrumentalisé », selon le mot de Christian Terras, ou même que les religions « faisaient front contre la modernité », pour reprendre les propos de Michel Onfray.

On a le droit de donner des positions dans tous les domaines. On nous consulte régulièrement à l’Assemblée nationale sur les problèmes d’éthique. Le pouvoir décide, mais il nous consulte, nous ainsi que les philosophes, les médecins, etc. Nous sommes des citoyens qui payons nos impôts, qui avons le droit d’avoir des opinions et il est donc normal que les religions qui sont dépositaires d’une sagesse de vie, qui donnent une vision de l’humanité avec une expérience de plusieurs millénaires soient entendues sur des questions comme la contraception, l’avortement, la bio-éthique, etc.
 
Ces sujets là font-ils l’objet d’une consultation inter-religieuse ? Non seulement parce que ce sont des sujets importants mais parce que porter une position commune donne plus de force à votre voix dans le débat public ?

Nous avons des débats réguliers à l’occasion de colloques, tables rondes, de réunions organisées par les hôpitaux, les professionnels de la santé pour que les responsables religieux donnent leur point de vue. C’est un dialogue fructueux qui permet à tout le monde de s’enrichir. Si nous nous retrouvons sur des points communs, il y a parfois des variantes, mais c’est ce qui fait la richesse du débat.