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Point de vue : Danièle Authier, de FRISSE

Interview de Danièle Authier

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Coordinatrice de l’association FRISSE (Femmes, réduction des risques et sexualités), vice-présidente du Centre LGBTI+ de Lyon

Cet entretien a été mené dans le cadre d’un état des lieux des revendications portées par les associations du territoire de la métropole lyonnaise, en lien avec les questions de genre, d’égalité femmes/hommes et des droits des LGBTQI+.

Cette série d’interviews, qui compile des points de vue parfois opposés, est disponible sur Millénaire 3 au sein de notre chantier Égalité Femmes/Hommes.

Danièle Authier est coordinatrice de l’association FRISSE. Elle intervient dans les formations et dans quelques ateliers. FRISSE fait partie à Lyon des associations qui œuvrent en faveur de la santé des femmes. Sa spécificité étant de s’intéresser à la santé de toutes et tous et de prendre en compte les effets des psychotropes (légaux et illégaux) sur la santé et la sexualité.

Réalisée par :

Date : 23/01/2020

Quel a été votre parcours professionnel et militant ?

J’ai commencé en militant au MLAC, le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception. Il avait une antenne à Lyon, comme un peu partout en France. Nous avions des médecins avec nous, des militantes et des militants, et nous tenions des permanences. Dans l’illégalité totale, puisque nous pratiquions des avortements, ce qui était interdit.

Vous mettiez en contact des femmes qui voulaient avorter et des praticiens ?

Mais tu n’es pas libérée ?

Nous étions hébergés, comme souvent pour les actions militantes, par les protestants, dans ce qui est devenu le centre médical Sévigné. J’étais rattachée à la permanence de Villeurbanne, où les femmes venaient nous expliquer leur situation. En fonction de leur aménorrhée, nous les orientions soit vers l’étranger, soit vers nos permanences d’avortement à Sévigné. Finalement, la loi Veil relative à l'interruption volontaire de grossesse, encadrant une dépénalisation de l'avortement en France a été votée en décembre 1975. Je n’ai d’ailleurs pas forcément une vision idyllique de l’arrivée de la contraception, puisque pour beaucoup de femmes jeunes, comme je l’étais à l’époque, c’était aussi une pression à dire oui à n’importe qui. « Mais tu n’es pas libérée ? » On en parle rarement… Quand la loi est passée, avec des amies de ce mouvement, j’ai été embauchée dans une équipe de l’Université Lyon 1 pour suivre l’application de la loi Veil dans les hôpitaux, puis pour participer à des recherches sur les femmes victimes de violences au cours de leur vie maritale.

La scène lyonnaise féministe était-elle active dans les années 1970 ?

Oui, un Centre des femmes a existé de 1973 à 1976, juste après la dissolution du MLAC, situé dans le 1er arrondissement. Nous avons accompagné l’occupation de l’église Saint-Nizier par des prostituées en juin 1975, qui protestaient contre le harcèlement à leur encontre. Des séminaristes ont permis l’occupation, dont le père Delorme. Il y avait des groupes de réflexion, des associations très actives, comme Stop viol, la mise en place de « commissions femmes » pour reprendre la parole dans les syndicats comme la CGT, la CFDT et les partis de gauche et d’extrême gauche, des grèves et luttes syndicales dans lesquelles les femmes étaient très présentes, comme la grève des Lip à partir de 1973, des luttes dans le textile, dans le secteur public, dans les banques et dans les télécommunications.

Qu’est-ce qui change dans les années 1980 ?

Je vois une grande différence se faire alors entre classes de femmes, des femmes qui n’ont pas les mêmes préoccupations au quotidien

Alors que les féministes venaient de différents milieux sociaux et que c’était très mélangé, la différence se fait entre les féministes universitaires qui arrivent à avoir des postes en fac, et mettent en place les premières études féministes — le premier colloque national sur les femmes et les études féministes, intitulé « Femmes, féminisme et recherche » a lieu à Toulouse en 1982 —, et les autres. Je vois une grande différence se faire alors entre classes de femmes, des femmes qui n’ont pas les mêmes préoccupations au quotidien.

Pourquoi avoir créé l’association FRISSE ?

Tout est parti d’un colloque, « Femmes infections à VIH en Europe », organisé par le Ministère de la santé à Paris en 1997. Les épidémiologistes avaient démontré que l’épidémie se féminisait en touchant des femmes hétéro. Il fallait donc sortir d’une « homosexualisation » du VIH. Il fallait s’en préoccuper et le ministère de la Santé a appelé à la mise en place de programmes. Pendant deux ans, un groupe de militantes lyonnaises a monté bénévolement un programme d’action sur les effets des rapports sociaux de sexe sur la prévention chez les femmes. Le Planning familial s’est aussi engagé dans ce travail à nos côtés. Nous visions les professionnels de santé et les militants associatifs. Il n’a pas été facile de faire reconnaître la nécessité d’une approche genrée de l’épidémie, parce que les homosexuels étaient persuadés qu’ils étaient seuls à être touchés et que les hétérosexuels ne se sentaient pas du tout concernés par les campagnes de prévention. De plus, quand il s’est avéré qu’il n’y avait pas ou très peu de transmission du VIH entre femmes, on a complètement zappé qu’en terme d’économie sexuelle, à la fin d’une soirée, il y a des lesbiennes et des gays qui ont des relations sexuelles. Il a été démontré que les lesbiennes avaient davantage de partenaires que les hétéros, dont un nombre important d’hommes, et qu’elles étaient deux fois et demi plus concernées par les IST. Pour aborder ce genre de questions, Frisse a soutenu en 2005 la publication de la brochure Gouixx, une brochure gratuite pour organiser des rencontres et des discussions ; et plus récemment, participé à la réédition en 2019 de la brochure de santé sexuelle à destination des femmes lesbiennes et bies Tomber la culotte ! , publiée avec le soutien de Santé Publique France.

Quelle est l’action de FRISSE ?

Nous essayons de faire changer les représentations et les pratiques des professionnels à travers un cursus de trois sessions de formation : « Genre, santé sexuelle et réduction des dommages », « Approche genrée de la promotion de la santé », « Santé Sexuelle et transidentités ». Nous travaillons auprès du public, avec et auprès de femmes réfugiées dans différentes structures, auprès des mineurs sous mesure de justice dans les centres d’éducation fermés ou renforcés, dans des lycées professionnels, avec des personnes en situation de handicap visible et invisible. Pour faciliter la parole et susciter l’intérêt de toutes et tous, nous avons une panoplie d’outils : voici un test VIH que vous pouvez acheter en pharmacie ; un test cannabis pour expliquer qu’il peut être utile de faire un test urinaire avant de prendre le volant ; une représentation grandeur nature de clitoris ; un anneau vibratoire ; un stérilet dans une représentation à taille réelle de l’utérus; des serviettes hygiéniques et tampons pour parler des règles et des consultations gynécologiques…. Les groupes sont non mixtes, femmes et hommes. Aux côtés de MDM nous travaillons avec des publics précaires.

 

Qu’est-ce qui vous préoccupe aujourd’hui ?

Nous ne sommes pas assez nombreux sur le terrain pour travailler sur la réduction des dommages, c’est-à-dire tous les comportements possibles en termes de sexualité, c’est un vrai souci. De ce fait, nous refusons les conférences, et nous n’intervenons plus sur les formations en dehors de la région Auvergne Rhône-Alpes.

Les associations féministes se déchirent aujourd’hui sur la question du voile islamique, les unes considérant que chacun est libre de s’habiller comme il l’entend, d’autres que c’est une forme d’oppression, quel est votre sentiment ?

L’oppression commence souvent par des réflexions comme, « tu as vu comment tu es habillée »

Se dénuder, se mettre en maillot de bain, entrer dans la norme d’une femme impeccable, maquillée, disponible, est la première des oppressions. Il n’y a pas que le voile. L’oppression commence souvent par des réflexions comme, « tu as vu comment tu es habillée ». Et il faut remettre en cause l’idée que les vêtements que l’on porte peuvent être une cause de violences sexuelles et de viol. Ce que fait une chouette exposition, « Et tu étais habillée comment ? ». Elle tire son nom d’une question trop souvent posée aux victimes de viol : comment était-elle habillée ? Conçue par une femme, organisée par le Centre d'Education et de Prévention contre les Agressions Sexuelles du l'Université du Kansas sous le titre What Were You Wearing ?, elle continue d’être adaptée un peu partout dans le monde.

Quelle est votre perception de l’approche intersectionnelle ?

À force de ne pas décliner ce que veut dire l’intersectionnalité, cela peut devenir un concept écran. Quand on parle d’intersectionnalité, il faut tout décliner. Cela prend du temps de faire une analyse transversale, de prendre en compte le contexte, le milieu d’une personne, etc. Ce n’est pas facile pour le professionnel qui reçoit la personne, s’il n’a pas en tête toutes ces données.

Quelles sont les positions de FRISSE sur des thématiques médiatisées comme l’accompagnement sexuel et le harcèlement de rue ?

Concernant l’accompagnement sexuel on travaille avec l’APPAS (Association pour la Promotion de l’Accompagnement Sexuel), nous n’avons pas de problème sur ce sujet. Concernant le harcèlement de rue, nous ne sommes pas pour la pénalisation, mais pour aborder les sujets de manière pédagogique. Nous invitons les personnes qui craignent le harcèlement à se rapprocher des associations d’auto-défense féministes.

Percevez-vous l’impact du mouvement #MeToo à votre niveau ?

Oui. Le mouvement contribue à libérer la parole. Je prends un exemple. Avec le Collectif Lesbien Lyonnais, nous avons organisé des « ateliers du faire » : création de clitoris et de vulve en pate Fimo maison, pour connaître son corps, savoir quelle place prennent le clitoris et la vulve dans notre corps, pour parler du plaisir, des zones érogènes. Une femme est venue, très stressée, elle voulait nous voir à part. Elle a alors détruit sa boule de pâte Fimo parce que sa vulve lui fait penser à son agresseur. Depuis son agression, elle n’en avait jamais parlé à personne, alors le plaisir ! C’est lié à MeToo, elle ne serait jamais venue avant.

Qu’est-ce qui différencie votre féminisme de celui d’autres associations comme Regards de femmes, Osez le féminisme, Filactions, … ?

Regards de femmes ce n’est pas « mon monde », pour des questions de classes (ce sont toutes des chefs d’entreprise ou des cadres) et parce que nous n’avons pas les mêmes positions sur la prostitution. Les combats ne sont pas du tout les mêmes. Je ne veux pas forcément mettre toutes les femmes au boulot, ou les pousser à ce qu’elles créent des entreprises. Je veux qu’elles aient le droit de choisir, et les moyens de choisir, ce qui est complètement différent. On se croise très-très peu, lors des grandes réunions du Conseil de l’égalité de la Ville de Lyon. D’une personne à l’autre, les idées du féminisme sont complètement différentes. Nous sommes au côté des travailleuses du sexe, qui disposent de leurs corps, comme toute femme devrait pouvoir le faire. La différence entre FRISSE et des associations qui sont dans la lutte contre les violences sexistes et conjugales, comme Filactions et VIFILL, c’est aussi la question de la prostitution. Ce qui n’empêche pas qu’elles font un excellent boulot auprès des femmes victimes de violence, et des formations auprès des jeunes. La fondatrice de Filactions, décédée, était une amie, elle avait contribué au Centre des femmes.

Vous parlez de choix à disposer de son corps, mais des prostituées n’ont pas ce choix.

Il existe des associations bien subventionnées pour les accompagner, qu’elles fassent leur travail. Et que ces femmes aient des papiers, ce qui n’est pas vraiment le cas. Pour les travailleuses du sexe, ce qui est contradictoire, c’est qu’il n’est pas interdit de se prostituer, la pénalisation touche les clients. Mais qui a le plus de PV ? Ce sont les travailleuses du sexe. PV sur leurs camionnettes, PV pour des tas de choses. Cela rapporte énormément d’argent aux villes, bien plus que leurs clients, parce que les flics ont autre chose à faire.

Le Centre LGBTI+ de Lyon dont vous êtes vice-présidente porte-t-il des revendications communes aux associations qui y participent ?

La majorité des quelques 30 associations [...] veulent avant tout qu’on les laisse tranquilles dans leur alcôve. Ils ou elles parlent de « droit à l’indifférence »

Il essaye ! Il est né en 2015 de la fusion du Forum Gay et Lesbien qui rassemblait 5-6 associations, et l’association ARIS qui regroupait 11 associations. Depuis cette date on a réécrit ses statuts pour lui donner un caractère revendicatif plus clair. Mais à l’intérieur de la « communauté » LGBTI+, il y a évidemment des rapports de genre, de race et de classe. La majorité des quelques 30 associations organisent des activités culturelles ou sportives, et nous avons du mal à les mobiliser sur des actions politiques, elles sont peu dans la militance. La plupart d’entre elles ne sont pas dans la critique, tout leur va très bien. Elles veulent avant tout qu’on les laisse tranquilles dans leur alcôve. Ils ou elles parlent de « droit à l’indifférence », de pouvoir vivre leur orientation sexuelle tranquilles. J’ai entendu ces mots en 2010, prononcés par des jeunes femmes, quand nous avons fêté les 10 ans de FRISSE à l’ENS. Il y a un manque d’échange et de solidarité. Récemment une association a fait une formation d’auto-défense pour les gays, sans en informer le centre, alors que nombreux sont les jeunes gays concernés. En revanche les personnes trans et racisées sont bien plus militantes. Pourquoi ? Parce qu’elles sont les plus opprimées. Parmi elles, des demandeurs d’asile et des personnes qui font la critique de notre système, ce qui ne passe pas forcément. Je ne vais pas rester vice-présidente du centre LGBTI+ Lyon, parce que c’est trop hard. Je le regrette, il y a peu de solidarité envers les LGBT demandeurs et demandeuses d’asile. Il est difficile de bien décrypter pourquoi, peut-être la peur d’être envahi. Une association a réservé tout le local pour ne pas être embêtée par les demandeurs d’asile qui passent. Il y a une homophobie et un sexisme intériorisé, au sein des associations présentes au centre LGBTI, assez violente.

L’idée d’inclusion réunit-elle toutes les associations LGBT ? Ou des revendications, comme il y a quelques années, celle du mariage pour tous ?

En théorie, sauf que certains considèrent qu’inclure signifie assimiler. Je n’ai jamais été pour le mariage, je ne me suis jamais mariée, donc le mariage pour tous, je dois avoir fait une seule manif.

Que se passe-t-il du côté de la Lesbian & Gay Pride de Lyon (LGP), organisatrice de la Marche des Fiertés ?

L’ancienne équipe laisse la place à une nouvelle à la suite des heurts de la Marche des fiertés 2019. Sans doute aussi qu’ils voulaient passer la main, après plus de 20 ans. La nouvelle association va avoir son AG la semaine prochaine. L’association choisira un autre nom : le premier reproche qu’on leur adresse depuis longtemps est que dans leur nom LGP, il n’y a ni le T pour trans, ni le B pour bisexuels. La demande de nouveau collectif, qui fait écho à ce qu’on entend en participant à la fédération des centres LGBT, est le besoin de revenir à une marche des fiertés sans parti politique qui vient prendre toute la place, sans char commercial, de revenir à une marche avec des revendications, et pas un défilé fiesta, avec des jeunes hétéros qui viennent pour danser autour des chars commerciaux. C’est devenu épouvantable !

Les associations LGBT sont très visibles et actives sur internet et les réseaux sociaux. Sont-elles les plus revendicatives en matière de nouveaux droits ?

Il n’y a pas besoin de nouvelle loi en la matière, puisque l’égalité est déjà dans la loi. En revanche il y a besoin de campagnes officielles

Je ne parlerais pas de nouveaux droits. Certes, les lesbiennes ne seront pas remboursées de la PMA, ce qui est une injustice profonde. Il fallait bien faire une différence, et la représentation que les lesbiennes sont riches perdure. La question est surtout de rendre effective l’égalité des droits. On en a marre de se faire emmerder parce qu’on est un petit « pédé », une « gouine », ou une jeune ou une vieille « trans ». Il n’y a pas besoin de nouvelle loi en la matière, puisque l’égalité est déjà dans la loi. En revanche il y a besoin de campagnes officielles. Une convention va être signée début février et une campagne lancée sur les violences faites aux LGBT, avec des visuels sur la Métropole et des formations, pour que dans chaque commissariat il y ait un référent pour reconnaître le côté homophobe des agressions. Tout un programme se met en place, qui associe la préfecture, le Centre LGBTI+, la police, SOS Homophobie, le Rectorat, etc.