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Le rôle de la Confédération Syndicale des Familles

Interview de Crystel CORBION et Jacques LESAGE

<< Les militants sont une espèce en voie de disparition >>.

Quel est le rôle de la Confédération Syndicale des Familles et notamment de l'Union Départementale du Rhône ? 

Rencontre avec Crystel Corbion et Jacques Lesage, représentants de la Confédération Syndicale des Familles à la Commission consultative des services publics locaux du Grand Lyon (CCSPL).

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Date : 21/05/2007

Crystel Corbion, vous êtes salariée de la Confédération Syndicale des Familles (CSF) depuis plus d’un an ; Jacques Lesage, vous êtes bénévole à la CSF depuis 1972, pouvez-vous nous présenter la CSF ? 

CC : La Confédération Syndicale des familles est une confédération nationale d’associations familiales, créée en 1946 et agréée comme association de consommateurs. Elle fait partie des 5 principaux mouvements familiaux membres de l’Union Nationale des Associations Familiales. Sa vocation est d’agir avec les familles pour leur défense et leur représentation au quotidien. La CSF soutient les familles dans tous les domaines de la vie quotidienne : logement, éducation, consommation, fiscalité, santé, protection sociale, vacances… Elle propose aussi des services d’aide à domicile, gère et anime des structures d’accueil pour la petite enfance et apporte un soutien spécifique aux familles monoparentales. Par ailleurs, la CSF assure un rôle de représentation des familles dans les principales institutions pour faire avancer leurs droits dans les textes de lois et les réglementations.
Quelle est la spécificité de l’Union Départementale du Rhône, l’UD 69 ?

JL : La spécificité de l’UD 69 est d’avoir concentré son intervention autour de trois axes d’action : le logement, l’éducation et la consommation. 

CC : Ainsi, notre action porte principalement sur le soutien et l’accompagnement des comités de locataires et des représentants de la CSF élus dans les conseils d’administration des bailleurs sociaux (OPAC du Rhône, OPAC du Grand Lyon, SACVL, Alliade…), sur l’aide à l’éducation et à la parentalité à travers une action phare, le forum des métiers et des formations que nous organisons chaque année depuis 20 ans, et l’accompagnement scolaire à domicile. Dans le domaine de la consommation, nous soutenons le traitement de litiges entre habitants et organismes de téléphonie mobile par exemple. Ceci étant, ces priorités voulues localement ne nous dispensent pas de relayer des actions nationales portant sur d’autres thématiques, celle de la santé par exemple.
JL : Notre axe principal pour les années à venir portera probablement sur la consommation, sur tous les actes d’achats. Car, nous assurons également un travail de veille et d’alerte, par exemple sur le thème de l’eau : l’eau a un coût, comment l’utilisez-vous ?

Comment est composée l’UD 69 ?

CC : L’UD 69 fédère une trentaine de sections locales (34) (qui œuvrent de façon globale en faveur de la famille) et de comités de locataires (plus centrés sur les questions de l’habitat). Elle emploie trois salariés, une secrétaire, un adulte relais qui travaille sur l’éducation et l’aide à la parentalité à Villeurbanne, et moi-même, coordinatrice. Notre association peut compter sur plus d’une centaine de militants-bénévoles et rassemble 1400 adhérents.(20 à l’UD et 100 pour tout le département)

JL : La CSF est plutôt bien implantée dans notre département, essentiellement sur le grand Lyon et Villefranche et principalement dans les zones sensibles.

Votre association représente des habitants depuis toujours. Quelle évolution constatez-vous ?

JL : Notre travail est syndical. Notre vocation première est de défendre les plus défavorisés, les classes populaires, de leur permettre l’accès aux droits et à la parole. La parole : la démocratie commence par là et s’arrête là, le jour où vous n’écoutez plus. Nous cherchons à favoriser les prises de conscience individuelles et collectives pour mener des réflexions collectives et construire des revendications. Et en trente ans, j’en ai vu des combats !
L’action syndicale, comme tout engagement démocratique, demande des orientations que l’on se doit d’appliquer, et ce n’est pas toujours facile de s’entendre sur ces orientations. Contrairement aux USA, où il y a 20 ans, le consommateur arrivait à bien se faire entendre, en France, nous n’avons pas progressé et nous avons progressivement perdu de l’influence.
En 1981, nous étions encore une très forte confédération syndicale. Nous avons beaucoup travaillé, consulté les locataires, fait des synthèses, élabore des propositions et nous sommes arrivés en 1982 à la loi relative aux droits et obligations des locataires et des bailleurs, dite loi Quillot. Cette dynamique ainsi lancée a donné lieu par la suite à de nombreux textes législatifs et réglementaires qui ont progressivement précisé les actions à mettre en oeuvre en matière de droit au logement, dans le but d'assurer une protection croissante aux familles en situation locative difficile : loi de 1998 sur la réforme des procédures d'exécution, loi de 1990 dite loi Besson visant à la mise en oeuvre du droit au logement…
Quand on parle de démocratie, c’est là un bel exemple. C’était la première fois que le logement était reconnu comme un droit.
En 1989, nous étions déjà moins influents et ceux qui détenaient le pouvoir étaient de plus en plus passifs. Nous avons par exemple travaillé pendant dix ans sur des accords de vétusté. De façon très précise, nous avons étudié le vieillissement des matériaux, des sols, des sanitaires, …. dans les logements locatifs. Nous avons négocié avec les bailleurs pour que ces critères soient reconnus et les remplacements de matériaux vétustes à la charge des bailleurs. Nous n’avons jamais rien signé. Or, dans un combat militant comme le nôtre, quand le syndicat signe, c’est la garantie d’un progrès. La signature d’un accord est un acte démocratique fort. La passivité est devenue une technique. Dans les différents organismes, de nombreuses personnes "écran" sont salariées à cet effet.
Aujourd’hui, un autre phénomène bloque l’action. C’est celui de l’individualisation de notre société. Le militant est une espèce en voie de disparition. Certes, les gens réagissent encore, parfois même de façon massive, mais de façon ponctuelle sans engagement dans la durée et pour des intérêts sectoriels plus que pour des intérêts collectifs. Je peux vous citer un exemple récent. Une des deux barres qui va être prochainement démolie à la Duchère, mais qui est encore habitée, est moins entretenue qu’auparavant. Les habitants étaient tellement exaspérés par les pannes répétitives d’ascenseur dans cet immeuble de 15 étages, qu’ils ont manifesté de façon forte pour interpeller le bailleur. Ces mêmes habitants, capables de se regrouper pour une action ponctuelle, ne s’investissent pas pour autant sur des enjeux plus généraux, ni dans le temps. L’idéal pour les années à venir serait de pouvoir mobiliser ces personnes sur des causes plus générales. Mais nous n’avons pas de moyens de communication suffisants et de fait, de capacité réelle de mobilisation. Nous ne pouvons pas lutter contre la publicité qui induit une vision de la société très individualiste, où l’individu est réduit au consommateur. L’accès à l’information m’inquiète profondément. Outre la prégnance de la publicité, la presse propose peu, beaucoup trop peu, d’articles de sensibilisation qui permettraient d’autres prises de conscience. Cette presse, la télévision, Internet transforment nos relations sociales. Pour m’adresser à mon voisin, suis-je obligé de passer par Internet ?
Ces évolutions entraînent des mutations internes profondes. Nous ne pouvons pas fonctionner comme avant. Internet remplace le porte à porte, les relations directes. C’était grâce à ces relations que nous étions connus dans les quartiers, que nous pouvions sensibiliser et mobiliser nos voisins. Certes, Internet est un outil d’information et de mobilisation efficace, mais il est plus neutre.

CC : Nous ne défendons pas des intérêts individuels mais des intérêts collectifs, à partir des groupes de personnes qui ont ou qui vivent de mêmes problématiques : les locataires ou les parents d’élèves. Nous cherchons à aider les gens à se regrouper, à échanger, à s’exprimer et à formuler des avis et des critiques constructives, à poser des revendications. Quand nous sommes mieux informés, mieux formés, nous sommes plus à même de faire des propositions de changement. Cet investissement collectif a aussi des répercussions sur les individus qui acquièrent de plus grandes capacités à lire, à analyser, à prendre de la distance, qui se dotent de nouvelles pratiques, d’un autre regard, d’une nouvelle culture.

Comment vous situez-vous dans la multitude et la diversité des instances de représentation et de participation des habitants à la vie de la cité mises en place ces dernières années ?

CC : Nous ne sommes pas si nombreux et l’essentiel de nos missions repose sur l’investissement des bénévoles. De fait, nous ne pouvons pas être partout. Aussi nous privilégions notre implication dans les instances associatives et institutionnelles telles que les CCAS, les centre sociaux, la commission départementale de conciliation, la commission du numéro unique, certaines associations comme le CLLAJ, l’ADIL. A l’échelle du Grand Lyon, nous nous investissons en priorité dans les conseils d’administration des organismes de logement social et dans la Commission consultative des services publics locaux du Grand Lyon. Dans de telles instances, nous nous retrouvons effectivement avec plusieurs associations. Cependant, nos prises de position et nos actions restent très cloisonnées. Si je prends l’exemple de la collaboration avec une association qui dans ses objectifs est proche de nous, la CNL (Confédération Nationale du Logement), je ne peux que regretter qu’elle ne soit pas plus importante. Aujourd’hui il serait intéressant de reconstruire des liens. Cela nous permettrait d’avoir plus de poids, notamment face aux bailleurs sociaux. D’autant plus que l’investissement des bénévoles impliqués dans les CA demande du temps, des compétences, beaucoup de travail et de toujours se tenir informés des évolutions et des projets. Nous pourrions nous répartir le travail pour être plus efficaces.

Comment percevez-vous votre rôle au sein de la Commission consultative des services publics locaux du Grand Lyon (CCSPL) ?

JL : Dans un premier temps, nous nous sommes vraiment réjouis de la loi qui a imposé ces instances et de la volonté de Gérard Collomb de mettre en place la CCSPL. Mais en fait, nous n’avons participé qu’à la première négociation sur l’eau. Nous avons alors fait un très bon travail avec les autres associations de la commission. Cette année, nous participons toujours aux réunions, mais ne sommes pas associés à la nouvelle négociation sur l’eau. Le Grand Lyon négocie directement avec les concessionnaires. S’il y a eu une évolution en 5 ans, ce n’est sûrement pas dans le sens de la démocratie !

CC : Je ne participe pas depuis très longtemps à la CCSPL, seulement depuis une petite année. Ce n’a pas été très facile au début pour moi. Les questions abordées étaient complexes, le vocabulaire incompréhensible et le groupe était constitué de personnes qui avaient l’habitude de travailler ensemble. Heureusement, Jacques Lesage m’accompagnait. Il m’a permis de mieux comprendre les questions abordées, de situer les enjeux pour nos adhérents, d’acquérir ce langage spécifique. Son savoir et son expérience m’ont grandement servi. Il n’y a pas d’accueil particulier des nouveaux membres au sein de la commission. De plus, je me sentais en décalage car nous n’avions pas consulté nos adhérents sur les sujets abordés et je ne pouvais donc pas rapporter leurs propos, leurs perceptions et leurs attentes. C’est la raison pour laquelle nous avons mis en place cette année une enquête auprès de nos adhérents sur la question de l’eau. Elle nous permettra d’avoir des éléments concrets et de pouvoir présenter l’expression de nos adhérents au sein de la commission, mais aussi de mettre en place des actions appropriées aux attentes de terrain. Nous travaillerons de la même façon pour la question des déchets et celle du chauffage urbain. La consultation est indispensable pour bien représenter le public pour lequel on travaille. Les diagnostics de terrain permettent d’aborder des questions concrètes. Dans un autre domaine, celui de l’éducation, nous procédons également de cette façon sur le coût de la scolarité et de son évolution.

Dans quelle mesure vos propositions ont-elles effectivement influencé les prises de décisions de la CCSPL ?

CC : Si la première négociation sur l’eau a permis aux membres de la commission de construire une réflexion partagée et de fait d’influencer la décision, ce ne semble plus être le cas dans la deuxième négociation, actuellement en cours. De plus, seuls les membres qui ont une grande compétence sur cette question et une grande expérience de ce type de réunion peuvent intervenir. Car les dossiers étant distribués au dernier moment, il est impossible pour la majorité des membres de réagir. Nous n’avons pas la possibilité de préparer des avis. J’espère qu’à l’avenir, la commission deviendra vraiment une commission de consultation et pas seulement une instance d’information.

On souligne souvent la crise de la démocratie. Comment la caractérisez-vous au niveau de votre association ?

JL : Je vous le redis : les militants sont une espèce en voie de disparition. L’action syndicale doit se renouveler et devenir plus lisible.

CC : Pour illustrer les propos de Jacques Lesage, je vais vous donner un exemple. Récemment, un collectif d’habitants s’est constitué dans un des quartiers de Lyon. Comme ils avaient payé une adhésion à la CSF, ils nous ont demandé de faire des interventions pour eux. Ils nous ont considéré comme un prestataire de services. Or, la culture de la CSF n’est surtout pas de faire à la place des habitants mais de donner des clefs de compréhension, d’accompagner les comités de locataires dans leur démarche, leur proposer des formations, les mettre en relation avec d’autres comités… Cet exemple montre l’écart entre la culture syndicaliste de la CSF et les locataires qui sont de plus en plus d’abord des consommateurs. J’ai payé donc j’ai droit à…
Les nouvelles générations ont moins la culture du syndicalisme et sont beaucoup plus individualistes. C’est très difficile de les sensibiliser sur des revendications collectives, de les amener à s’impliquer dans nos commissions de réflexion et d’évaluation. Je connais des militants qui sont engagés depuis des dizaines d’années, il y en a même un qui est bénévole à la CSF depuis 60 ans ! Cet investissement au service des autres, ce sens du collectif sont tout à fait remarquables. Mais même leurs enfants ne suivent pas cette dynamique militante.
C’est grave, pour la CSF et plus largement pour le monde syndical et associatif, parce qu’il y a là une transmission des savoirs faire qui disparaît. Les militants syndicaux, animés par un engagement politique fort, ont développé, au fils des années, des compétences pour défendre les intérêts des locataires, des parents d’élèves, des familles… Ces compétences à appréhender la loi, à élaborer des revendications, à installer une veille permanente, à construire avec rigueur des propositions pour aboutir à des accords ou au vote de nouvelles lois, cette capacité à interpeller les pouvoirs en place, à influencer les décisions par la négociation voire l’opposition, bref, ce qui constitue la culture syndicale se perd aujourd’hui dans la revendication ponctuelle d’intérêts particuliers. Bien sûr, dans une telle situation, les syndicats comme les associations ont tendance à se professionnaliser et à n’exister qu’à travers leurs salariés. Mais, avec une telle évolution, on perd l’âme même des syndicats, de la CSF fondée sur un engagement politique et une répartition des investissements entre l’ensemble des militants. Les équipes locales des sections et des comités de locataires sont inquiètes et s’interrogent sur les relèves possibles. Nous réfléchissons à ces mutations de notre société et des formes d’engagement. Nous nous interrogeons sur comment garder ou renouveler le sens collectif.
Un mouvement syndical ou associatif est par définition mouvant et en perpétuelle évolution. Certes, aujourd’hui nous traversons une crise, mais il faut voir plus loin. Je suis certaine qu’un renouvellement s’opérera, qu’il conjuguera de nouvelles formes de bénévolat et de nouvelles missions pour les salariés. Ces derniers seront probablement amenés à porter une certaine stabilité, à faire vivre très concrètement les orientations politiques voulues par les bénévoles et à garantir une certaine dynamique. Car si la baisse de l’investissement des bénévoles est grave, l’absence totale de salarié dans un mouvement comme le nôtre est également fort préjudiciable au dynamisme de l’action et au développement de l’association. J’ai vraiment le sentiment que de nouveaux équilibres vont se trouver.

Les questions que vous abordez sont très souvent complexes comme l’est également le processus de décision et les différents acteurs impliqués. Pensez-vous nécessaire de faciliter des formations à la "chose publique" et si oui, sous quelle forme ?

C’est pour nous une question essentielle. Par exemple, en matière de logement, notre volonté a toujours été d’apporter les éléments d’information pour que les locataires puissent comprendre et agir, connaître leurs droits et leurs devoirs. C’est pourquoi nous organisons régulièrement des formations. Ces dernières sont assurées par des militants éclairés ou par des intervenants spécialistes des questions que nous souhaitons aborder. Le programme de cette année a porté sur différents thèmes : le rôle du représentant de la CSF élu dans les Conseils d’administration des bailleurs sociaux, les droits et devoirs des locataires, l’eau chaude sanitaire, les accords collectifs et les charges locatives.