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Impact des évolutions sociétales sur la santé des enfants

Interview de Michel SERVILLAT

<< Les enfants sont les premières victimes de notre société qui les fait grandir trop vite >>.

Interview de Michel Servillat, pédo-psychiatre.

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Date : 26/03/2006

L'évolution de la Société entraîne aussi de  nouveaux types de maladies et de souffrances psychiques.  Quels sont leur impact sur la santé mentale des enfants ?  On parle beaucoup du mal-être et d’une évolution inquiétante de l’état de santé mentale des Français. Pensez-vous réellement qu’aujourd’hui, la société impacte plus qu’auparavant la santé mentale de la population ?

Il est difficile de répondre à cette question car la notion même de santé mentale n’est pas précise ni clairement définie ; elle évolue sans cesse. Aussi je préfère dire que c’est la souffrance qui a évolué. Elle est, en effet, plus diffuse et complexe à l’image du monde qui nous entoure. Un monde qui bouge, et de plus en plus vite. Dans ce monde, il y a ceux qui suivent et les autres, les exclus…
Nous vivons dans un pays nanti sur le plan matériel, mais avec des écarts qui se creusent, les riches sont de plus en plus riches, on constate l’apparition de nouveaux pauvres, le pays est en proie aux doutes sur le plan moral. Les liens sociaux s’effritent pour de multiples raisons : du fait de la mobilité géographique, qui induit notamment le relâchement des liens familiaux, les divorces et la recomposition des familles et  du fait de bien d’autres raisons encore (affaiblissement des repères culturels, religieux). Avec l’individualisme, on a gagné en liberté mais tellement perdu en solidarité. L’accroissement de la précarité et l’échec de l’intégration des jeunes en particulier ont anéanti tout espoir en l’avenir, toute croyance en un projet de société, et laisse la population dans une ambiance de « no future » profondément déstabilisante (quel avenir pour leurs enfants et dans quel environnement ?).

 

Dans un tel contexte, il est d’autant plus difficile d’être parent. L’angoisse de ces derniers se reporte sur les enfants.Cette situation induit-elle de nouveaux types de maladie ou de souffrance ?

C’est certain. Les gens sont aujourd’hui différemment malades. À l’époque de Freud, on s’interrogeait sur l’anorexie des jeunes filles frigides… Aujourd’hui, on rencontre moins de névroses et beaucoup plus d’états limites par exemple. Le nombre de psychoses semble relativement constant. Cependant, ce qui caractérise le mieux notre époque est probablement l’absence de pathologie bien claire. En fait, les personnes souffrent de problèmes de liens, de relations ou d’état d’angoisse assez diffus.

 

Chez les enfants, la maladie « à la mode » est l’hyperactivité qui se double d’un trouble de l’attention.Quel est l’impact de ces évolutions sur la santé des enfants ?

Les enfants sont les premières victimes de notre société qui les fait grandir trop vite. Avec la  télévision, les ordinateurs, les portables, etc., ils sont sans cesse sollicités par des images et des sons et, le plus souvent individuellement. Cette sollicitation permanente qui frôle la saturation n’est pas sans générer de la fatigue voire des troubles de sommeil souvent renforcés par un rythme de vie particulièrement dense pour des enfants. Si le contexte affectif et social ne permet pas d’endiguer les effets néfastes de cette surexposition, on peut rencontrer des situations particulièrement graves. Et, souvent c’est le début d’une spirale infernale. Car, très vite, les troubles de comportement et de conduites que présentent les enfants conduisent à leur marginalisation scolaire, voire à leur exclusion car l’école ne sait, ou ne peut, pas gérer ces nouveaux comportements.

Alors, on soigne les enfants hyperactifs à grands coups de Ritalyne (amphétamine) et, pour un temps, on limite les dégâts…La France est le plus grand distributeur de médicaments des pays d’Europe.Pourtant, il existe diverses thérapies voire des possibilités d’accueil et de soins dans des structures spécialisées…

Dès que l’on repère des difficultés cognitives, des troubles du comportement, des troubles de sommeil ou un repli sur soi de l’enfant, il convient d’intervenir car ce sont des signes, des alertes. Le recours à un psychothérapeute ou aux services d’un centre médico-psychologique (C.M.P), ou un centre d’action médico-social précoce (C.A.M.S.P.) permet un accompagnement des enfants généralement en leur permettant de rester vivre dans leur contexte social et familial. Pour certains enfants, un accueil en centre spécialisé (instituts médico-éducatifs (I.M.E), instituts thérapeutiques éducatifs et pédagogiques (I.T.E.P)..) est préférable. Néanmoins, il faut savoir que lorsque l’Education nationale fait un signalement et que le besoin d’entrée en institution est démontré, l’enfant n’est pourtant pas obligatoirement orienté. En effet, et de plus en plus, le pouvoir des parents étant plus important, ces derniers s’y opposent. Il est difficile d’admettre le handicap ou la maladie de son propre enfant.

 

L’organisation et les moyens de la psychiatrie publique vous semblent-ils réellement adaptés aux nouvelles formes de pathologies que l’on rencontre dans la société d’aujourd’hui ?

La psychiatrie est une discipline assez récente et qui n’a cessé d’évoluer. Elle a connu une première grande révolution avec la mise en place de la sectorisation dans les années 1970. On a alors supprimé un grand nombre de lits et diminué les temps d’hospitalisation en faveur de dispositifs plus souples permettant aux malades de rester insérés dans leur milieu de vie. C’est une véritable avancée notamment pour les malades chroniques qui, ainsi, ne sont pas coupés de  la vie sociale. Les centres médico-psychologiques se sont pleinement insérés dans leurs différents territoires et fonctionnent en réseau avec les autres professionnels au profit des populations suivies. La proximité a favorisé leur accès, c’est évident. De son côté, l’hôpital a aussi, et de fait, évolué. Il est devenu plus complexe et regroupe plus d’une centaine de métiers. Engagé dans des procédures de démarche qualité, d’évaluation et de contrôle, il s’est beaucoup technicisé, peut-être un peu trop, peut-être au détriment d’une certaine humanité…

Quant aux moyens, ils sont toujours perçus comme insuffisants. Cependant je ne pense pas que les problèmes de la psychiatrie publique se réduisent aujourd’hui à une affaire de moyens. La profession est aussi victime d’une évolution démographique médicale néfaste. Les médecins qui partent en retraite ont du mal à se faire remplacer. La psychiatrie publique doit aussi faire face aux conséquences de la féminisation et à une mauvaise répartition territoriale des spécialistes. Or, plus un territoire est sinistré, plus la situation s’aggrave. Enfin, et je crois que cet élément est fondamental, la profession a du mal à se positionner dans une société qui la somme de réparer tous ses maux.

 

Le rôle et les limites de la psychiatrie publique restent trop flous et fluctuants. Pour vous, qu’est-ce qui reste essentiel ?

La meilleure thérapie consiste d’abord à  prendre le temps de construire un lien, une relation. La notion de transfert reste fondamentale : qu’est-ce que le patient déclenche chez moi? A quelle  place m’identifie t-il ? La psychanalyse a beaucoup apporté à la psychiatrie. De nouvelles formes de soins apparaissent aujourd’hui et sont intéressantes si le praticien et le patient se retrouvent dans une relation constructive et si les querelles de clocher ne prennent pas le pas sur l’intérêt du patient de bénéficier d’une offre de soin diversifiée, créative. Le meilleur thérapeute est celui avec qui le patient se sent bien. 

L’évaluation des différentes techniques de soin psychique est très utopique (qui évalue quoi, avec quel outil ?), l’accès à un soin psychique relève souvent du parcours du combattant pour le patient qui a du mal à se repérer dans les différents soins proposés (psychanalyse, thérapies cognitivo-comportementales, thérapies familiales, psychodrame, art thérapie, thérapies émotionnelles, etc).
Notre société, dans un souci de prévention, voudrait même prétendre repérer dès leur plus jeune âge des enfants à risque, on pourrait ainsi essayer de repérer les enfants qui deviendront des suicidants potentiels à l’adolescence, ceux qui risqueraient de développer des troubles du comportement et des conduites, ceux qui seraient de futurs délinquants, de futurs toxicomanes, pourquoi pas de futurs cosmonautes ? Ce repérage précoce permettant alors la mise en place de soins spécifiques adaptés qui pourraient permettre à l’enfant d’échapper à son destin. Cette idée très simpliste dérivée de travaux scientifiques « vulgarisés » est typique de notre époque qui voudrait pouvoir trouver des équations qui permettraient de résoudre les problèmes de l’humain, sans tenir compte dans l’équation du caractère très dangereux de cette malédiction qui viendrait dès l’âge de trois ans peser sur certains enfants, « tu seras délinquant mon fils, le docteur me l’a dit quand tu avais trois ans », ni de la complexité de l’humain qui heureusement vient tous les jours nous surprendre, nous interpeller et qui rend notre métier si passionnant. Il n’y a pas de « recette » pour soigner un enfant; des enfants qui ont toutes les raisons d’aller très mal sur le plan psychique au vu de tous les traumatismes potentiels qu’ils auraient subis, vont très bien, d’autres décompensent sans que l’on découvre de facteur déclenchant prédictible.

Ce qui me semble important c’est que la société réfléchisse au sens de cette volonté de détecter et de prévenir très précocement les troubles des enfants. Pourquoi créer ainsi des boucs émissaires ?  Notre société prétend-elle ainsi créer une société « normativée », d’adultes qui seraient tous en bonne santé psychique ? Qu’elle réfléchisse aussi à la multitude de facteurs qui jouent dans le déclenchement d’un trouble chez l’enfant ou chez l’adulte; cette multitude de facteurs qui interagissent entre eux est telle que l’on ne pourra jamais dire que le tout n’est que la somme des parties. Notre société est très souvent préoccupée par la notion de rentabilité et notre médecine, y compris la psychiatrie risque alors fort de ressembler à une nouvelle médecine de guerre, « je soigne efficacement » celui qui a le plus de chance de retourner le plus vite au combat économique, je veux « créer des adultes » qui seront rentables pour la société en terme de productivité. Ces notions de rentabilité, d’efficacité si importantes dans une société qui a tendance à tout vouloir poser en terme de prédiction, d’évaluation, sont très éloignées des préoccupations du soin.

Prendre soin psychiquement d’un enfant, d’un adulte, c’est parier sur les capacités de cet enfant, de cet adulte à se réparer, ce pari n’est jamais gagné, jamais sûr, mais celui qui prétend soigner n’a pas le droit de définir des priorités, d’avoir des a priori aussi réducteurs que dangereux qui l’empêcheraient de voir en l’enfant autre chose qu’un futur délinquant. Si l’adolescent présente des troubles du comportement, des conduites, il est fondamental de penser le sens de ce trouble pour cet enfant, cet adolescent, ce sens caché qui permettra de le comprendre au-delà de son symptôme et de ne pas réagir uniquement en fonction de ce symptôme.

Pour les enfants, il est essentiel de bénéficier d’un environnement affectif sécurisant dès leur naissance. Tout ce qui est de nature à perturber les liens affectifs de l’enfant avec ses parents entraînera forcément à terme des difficultés pour l’enfant.

Les parents sont actuellement très démunis dans le domaine éducatif, ils laissent trop souvent leur enfant faire ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut, où il veut, dans une peur que leur enfant ne les aime plus s’ils lui donnent des limites, des sanctions. Ils donnent ainsi naissance à des enfants rois, des enfants tyrans qui sont très malheureux. Il est très important de poser des cadres éducatifs adaptés à l’âge de l’enfant, expliqués à l’enfant, compréhensibles pour l’enfant et qui soient cohérents. La cohérence éducative des deux parents est très importante pour arriver à sécuriser l’enfant.