Vous êtes ici :

L’action communautaire outil pour refonder l’intervention sociale de proximité

Interview de Claire AUTANT DORIER

enseignante-chercheuse au Centre Max Weber de Lyon-Saint Etienne

<< Pour les travailleurs sociaux, ce n’est pas du tout évident parce qu’ils ont d’abord une grille de lecture en termes d’inégalités qui a tendance à occulter la question ethnique taboue en France >>.

Claire AUTANT-DORIER est enseignante – chercheuse au Centre Max Weber Lyon Saint-Etienne. Elle est spécialiste des migrations turques et travaille sur la reconnaissance des minorités, l’interculturalité dans l’intervention sociale notamment au sein du Master qu’elle a dirigé jusqu’en 2016  «inPACT, ingénierie de projet, action communautaire et territoire » à l’Université Jean Monnet, Saint-Etienne .

Dans cet article, la sociologue explique comment les dynamiques collectives de l’empowerment et les diverses formes d’activation citoyenne peuvent sous-tendre un autre dialogue avec les communautés ethniques et plus largement avec les bénéficiaires de l’action sociale. C’est en créant des projets autour de sujets d’intérêts communs que l’on peut créer de réelles opportunités sociales

 

Date : 01/06/2018

Vous êtes spécialiste des migrations turques, comment expliquez-vous cet intérêt ?

Finalement, le problème qu’on avait défini comme étant lié à la communauté turque, à l’ethnicité, n’était que le symptôme d’une question sociale, et derrière, c’est toute la logique de gestion des ressources humaines qui devait être questionnée

J’ai commencé à m’intéresser à ces questions au début des années 2000 à l’époque où j’avais été sollicitée par le Centre Ressources Enfance Famille Ecole sur un nouveau dispositif porté par la Direction des populations et des migrations qui ciblait la population turque. C’était un dispositif d’agents de développement à l’intégration des familles turques dans des zones rurales hors politique de la ville où il y avait des blocages notamment concernant une affaire de foulard en Rhône-Alpes.

Au départ, la demande était orientée sur de la médiation : d’un côté, il s’agissait d’expliquer aux Turcs comment fonctionne la société française et de l’autre on expliquait aux français ce que seraient les Turcs. Un des problèmes consistait en ce que ces ménages n'accédaient pas aux services de la Protection Maternelle et Infantile ou au RSA. Échappant ainsi à la protection sociale, on s’apercevait qu’il y avait des orientations à l’école vers des classes de SEGPA plus liées à des incompréhensions du fait de leur culture qu’à une situation de handicap réel. À plusieurs niveaux, un schéma d’exclusion s’exerçait et des problèmes ont commencé à apparaître avec la nouvelle génération plus touchée par le chômage. Pour moi, le déclic a eu lieu quand une entreprise qui avait embauché beaucoup de personnes turques s’est trouvée confrontée à des problèmes d’évolution de ses salariés sur les postes parce qu’ils n’avaient jamais vraiment appris le français.  L’agent de développement du programme avait donc mis en place des cours d’alphabétisation au français pour les Turcs. Si bien que les autres employés se sont manifestés : « Nous aussi on a besoin de formation, nous aussi on veut progresser ! Pourquoi il n’y a que les Turcs ? ».  L’équipe a fini par se rendre compte que  l’entreprise n’avait jamais fait de plan de formation depuis 40 ans. Elle a été obligée de remettre à plat les besoins de formation pour tout le monde ! Finalement, le problème qu’on avait défini comme étant lié à la communauté turque, à l’ethnicité, n’était que le symptôme d’une question sociale, et derrière, c’est toute la logique de gestion des ressources humaines qui devait être questionnée. Il est intéressant de percevoir que les problèmes que posent ces populations sont des problèmes communs : la scolarisation des enfants, la question de la formation dans les milieux ouvriers, la question de la désertification des petits centres villes dans des régions désertées au niveau industriel, etc.

Vous avez fondé en 2010 le Master INPACT orienté vers le développement social, quels liens faites-vous la problématique des migrations turques ?

Ces recherches sur la communauté turque m’ont amenée à travailler sur l’accompagnement des travailleurs sociaux, sur toutes ces questions de reconnaissance, d’interculturalité, de discriminations suivant ce focus : comment le travail social prend t-il en compte les discriminations ?  Je pense que les pouvoirs publics doivent être attentifs à la question de la reconnaissance des minorités, des différences. C’est dans cette logique qu’avait été créé le Master inPACT. L’action communautaire comme l’entend notre propos désigne  toute initiative, issue de personnes, de groupes communautaires, d’une communauté (géographique locale, régionale, nationale ; d’intérêts ; d’identités) visant à apporter une solution collective et solidaire à un problème social ou à un besoin commun. Ces pratiques sont très répandues au Québec où les financements de la recherche sont obtenus seulement si les chercheurs sont en lien avec des praticiens, quel que soit le domaine de recherche. En sciences sociales en particulier, il est impossible de recevoir des financements sans associer ce qu’on appelle « les milieux de pratiques » et les « ressources communautaires » et les représentants des usagers concernés.

 

 

Aujourd’hui, les travailleurs sociaux expriment souvent des difficultés à travailler avec des communautés ethniques, comment avez-vous procédé pour toucher ces personnes ?

Dans la communauté turque effectivement,  les individus peuvent être dans des logiques très internes. Travailler avec ces groupes s’est se poser la question de ce qui les intéresse vraiment et ce sur quoi ils ont l’impression de pouvoir agir sinon c’est peine perdue. Dans la culture turque, il y a beaucoup de ressorts d’entraide, d’auto-organisation, de « débrouille », d’entreprenariat. Les Turcs étaient très peu pris dans les filets de l’assistance sociale, c’était aussi ça qui faisait peur : « Qu’est-ce qu’ils font ? On ne les connaît pas bien. Ils ne viennent pas au rendez-vous… ». C’est souvent une population qui échappe aux services sociaux mais avec des dynamiques associatives très fortes y compris religieuses et nationalistes qui ne sont pas toujours celles qui intéressent la société française. Or en partant de leurs propres dynamiques, on trouve des portes d’entrées sur des questions qui vont les intéresser, sur lesquelles ils vont être concernés (la fête des enfants, les activités commerçantes). Le Séminaire pour les Interventions Sociales Communautaires (SPISC) , un groupement d’acteurs du développement social créé en 2006, est intervenu dans différentes instances sur la dimension de l’action communautaire en disant qu’il faut repartir de cette question d’ethnicité, de communauté, le terme « communauté » n’étant pas employé comme équivalent à « ethnicité ». Nous avons eu de grands débats sur comment on construit une communauté d’intérêts et ensuite d’actions en prenant en compte les réseaux d’appartenance dans lesquels les personnes sont prises.

 

Le Master inPACT que vous avez fondé est à destination des travailleurs sociaux, comment intègrent-ils ces pratiques collectives dans leur quotidien ?

Pour les travailleurs sociaux, ce n’est pas du tout évident parce qu’ils ont d’abord une grille de lecture en termes d’inégalités qui a tendance à occulter la question ethnique taboue en France. C’était tout l’enjeu d’inPACT en disant « action communautaire et développement local, territorial, social », quid de l’ethnicité et des discriminations dans les pratiques du travail social ? Aujourd’hui, le travail social est en pleine mutation. L’Inspection Générale du Travail social dans un rapport récent déplorait le manque d’action collective. De même en 2014, lors des Etats Généraux du travail social[1], cette réflexion sur l’action collective est remontée dans un cadre plus global où la perte de sens du travail social était mise en évidence par nombre d’acteurs. Le rapport Bacqué-Mechmache pour le renouveau de la politique de la ville avait remis également l’accent sur l’importance de ces démarches. Que ce soit dans le champ de la protection de l’enfance ou dans celui du sans-abrisme l’actualité de l’immigration vient faire de nouveau irruption et impose aux professionnels comme aux chercheurs de penser ces enjeux.

 

 

Si l’action communautaire est une ressource pour aborder les questions d’ethnicité et de multiculturalisme, comment cette pratique s’inclut-elle dans les systèmes d’aides existants ?

Pour l’instant, l’action communautaire est encore un modèle marginal, la recherche se penche sur des initiatives sur différents sites. Le SPICS rassemble notamment des chercheurs travaillant sur les questions d’ethnicité (…). Depuis 2005, ceux-ci ont défendu l’idée qu’il faut cesser l’intervention sociale aveugle et plutôt aller chercher les ressources communautaires sur les quartiers pour les tourner dans le « bon sens » puisqu’elles sont bien présentes. Différentes recherche-action ont été lancées sur des projets déjà avancés : l’association Soeur Emmanuelle sur Paris, une association créée par des jeunes au départ à Nanterre « Z’y va ». A Marseille, le SPICS a suivi une étude sur des associations/mosquées, des groupes de solidarité religieux qui font un travail sans jamais demander de subventions Politique de la ville. Elles drainent pourtant une population importante en proposant un accompagnement en amont. C’est-à-dire que les personnes arrivent devant l’assistante sociale ou devant leur référent RSA et sont prêtes à demander leurs droits. Ce sont souvent des personnes qui ont des difficultés de langue, de compréhension et de confiance dans le système. Ces associations les aident également sur d’autres versants de la vie : l’accès à des lieux conviviaux, les moyens d’entreprendre par exemple des actions de solidarité pour le pays d’origine. Les réseaux comoriens sont très organisés et les professionnels se sont dit « il faut qu’on arrête de subventionner des initiatives qui vivotent à côté, il faut qu’on aille voir comment eux travaillent, qu’on change notre logique d’appel à projets qui ne leur convient pas et que l’on voit comment on prend en compte cette réalité ! Parce que c’est ça qui tient notre territoire, ce n’est pas nous ! Ce ne sont pas les trois ou quatre associations culturelles-sociales qui reçoivent vingt personnes qui font le gros du boulot ! »

En Rhône-Alpes, l’exemple le plus abouti d’action communautaire reste le Centre Culturel Œcuménique (CCO) de Villeurbanne. Fondé en 1962, le CCO était le lieu d’accueil des associations et des mouvements oecuméniques catholiques et protestants. Avec les mouvements sociaux de 1968 sont arrivés des étudiants étrangers originaires d’Amérique Latine, puis des Kurdes (etc.) ainsi que  des mouvements politiques, des réflexions sur la colonisation. Le Religieux s’est vite fait déborder par la diversité des adhérents tant religieuse que culturelle. Ainsi le CCO a émargé au dispositif Développement Social des Quartier (DSQ) avec une dimension sociale, culturelle et politique. Aujourd’hui, le CCO est un lieu d’accueil de plus de 200 associations communautaires et autres (militantes, culturelles, …). Elles y trouvent une adresse, des salles où se réunir facilement. Sans conditions. L’association fait un travail d’accompagnement, de structuration associative, de formation (...) et un accompagnement à l’ouverture aux autres avec des événements fédérateurs où se crée une autre façon de travailler ensemble.

 

 

 

Les pratiques d’action communautaire peuvent-elles s’inscrire dans tous les contextes d’accompagnement social?

Ce n’est pas un besoin égal une réponse mais plutôt comment on fabrique ensemble du bien commun, parce que quand on a fabriqué du bien commun, on a résolu les trois quart des problèmes !

Effectivement et qu’ils soient « ethniques » ou non. Ainsi, au sein d’un groupe, ce ne sont plus seulement les problèmes communs, les manques, les défauts qui sont observés mais plutôt les ressources. L’idée est vraiment de laisser la place à «  ce à quoi on tient », et à « ce que l’on veut défendre ensemble ». On retrouve la notion de bien commun que peuvent aussi développer Laval et Dardot[1]. Le paradigme de l’action sociale sur les territoires change c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas seulement de trouver des solutions à des problèmes ou d’apporter une réponse à une demande mais de partir d’un désir de faire, d’améliorer voire d’anticiper les manques. Ce n’est pas un besoin égal une réponse mais plutôt comment on fabrique ensemble du bien commun, parce que quand on a fabriqué du bien commun, on a résolu les trois quart des problèmes ! Lors des États généraux du travail social, un rapport avait été écrit « Merci de ne plus nous appeler usagers! ». Les participants invitaient à une réflexion sur la participation et la question du pouvoir d’agir, question assez peu abordée dans le réseau « travail social » mais plutôt dans la prévention spécialisée et dans les centres sociaux. Il existe toute une dynamique avec des acteurs qui ne sont pas travailleurs sociaux à la base, comme des collectifs d’initiatives avec des architectes, des artistes qui attrapent la question du lien social, de la solidarité des quartiers avec d’autres outils. Ainsi, le réseau Pouvoir d’agir draine une mouvance associative d’expérimentation. Cela vient questionner leur rôle sur le territoire et leur rôle par rapport aux autres acteurs. Les centres sociaux sont nombreux à se demander comment sortir du centre social et de leurs offres  d’activités pour travailler en plus grande collaboration avec les assistantes sociales de secteur et les éducateurs de rue. Du côté de la prévention spécialisée, les acteurs se disent que pour être efficace, il faudrait retravailler avec les parents, avec les établissements scolaires, avec les acteurs de l’insertion. C’est le paysage global de l’action et du développement social qui tend à se recomposer.

 

 

Cette proposition demande une forte évolution des paradigmes de l’action publique dans l’aide sociale ? Quelles sont aujourd’hui les possibilités pour que les collectivités territoriales puissent se saisir de ces moyens d’action ?

Il y a des tentatives, notamment sur le RSA activité qui a été une des premières politiques à donner une place aux bénéficiaires en termes de participation. Au cours d’une étude que nous avons menée au sein d’un Département, nous nous sommes rendu compte que les groupes constitués dysfonctionnaient, que les allocataires censés représenter les autres allocataires n’étaient pas formés, que les conditions logistiques étaient insuffisantes, que ces personnes n’étaient pas défrayées. Deux groupes de professionnels sur deux terrains  faisaient de l’action collective en secret car ces démarches n’étaient pas  forcément validées par l’institution même si demandées par le législateur. Sans réels précédents, la collectivité territoriale n’avait pas forcément la culture ni les savoir faire à la contribution des bénéficiaires. Il y a des efforts à produire sur la convivialité et l’accueil des usagers-citoyens qui interviennent.  Nous avons cherché dans le Droit et trouvé un statut de « collaborateur bénévole » qui permet au moins de défrayer les personnes. Les professionnels de l’insertion ont également exprimé le besoin d’être accompagnés sur les pratiques d’animation de l’action collective qui ont déserté leur quotidien depuis vingt cinq ans. Nous avons donc accompagné ces agents en menant des rencontres en « pairs à pairs » avec des professionnels d’un autre Département afin de produire de l’émulation et de créer une dynamique. Force est de constater que le problème porte sur l’échéance d’évaluation des politiques publiques.  Le spectre des indicateurs quantitatifs indiquant le nombre de rendez-vous obligatoires fait mirage devant la réalité des possibilités d’accompagnement réelles et de leurs effets sur des bénéficiaires tellement fragilisés qu’ils peuvent décrocher complètement.

 

L’accompagnement social est souvent perçu comme une relation d’individu ayant droits à accompagnateur social, quelles sont alors les marges de manœuvre pour les travailleurs sociaux ?

Dans les mesures avec « soutien de proximité », proposées par l’association auprès de laquelle je mène actuellement une recherche,  les éducateurs voient les familles une fois par semaine et peuvent passer plus de temps avec elles.

Par exemple, dans le domaine de l’aide éducative, les éducateurs ont 28 mesures chacun. Ils doivent voir les personnes une fois par mois dans les mesures qu’ils appellent « classiques » où ils travaillent à l’entretien : ils vont chez les gens, s’assoient et discutent avec les parents, avec l’enfant. Mais il n’y a pas d’espace où ils les voient vivre, il n’y a pas de temps où il y a d’autres propositions concrètes liées à la vie quotidienne. Exceptionnellement, ils vont emmener un enfant à une activité ou partager un temps plus ludique avec lui. Mais pour l’essentiel, la conduite de l’aide éducative est basée sur du discours. Or ce que l’on peut dire à l’oral n’est pas exactement ce que l’on fait, et l’éducatif passe beaucoup par un ensemble de gestes qu’il faudrait observer. Je suis assez frappée par cette prégnance du discours et de l’analyse psychologique qui en découle. Dans les mesures avec « soutien de proximité », proposées par l’association auprès de laquelle je mène actuellement une recherche,  les éducateurs voient les familles une fois par semaine et peuvent passer plus de temps avec elles. Ils ont la possibilité d’emmener l’enfant en hébergement dans les moments où c’est plus compliqué. Dans ce cadre-là, il y a des outils d’action collective possibles, des propositions d’actions où ils voient les parents et les enfants ensemble en train de faire des choses. On n’est plus dans l’entretien, il y a du partage et des échanges dans un cadre plus informel, plus convivial. Mais cela nécessite plus de moyens : un éducateur est référent pour 8 enfants et 8 parents seulement. L’identification du besoin réel du foyer en difficulté est parfois interprétée en fonction des modalités d’aides existantes. Par exemple, l’accompagnement éducatif vient à défaut d’un accompagnement conjugal sur un divorce ou une vie de couple qui se passe mal. Pour les éducateurs, l’enjeu est d’obtenir les moyens techniques pour travailler autrement en proximité, en envisageant un cadre plus large par exemple avec la notion de tiers dignes de confiance[1]. Dans certains cas, les gens sont tellement isolés suite à des ruptures, un changement de région qu’il serait important de leur permettre de re-fabriquer du lien social parce que la « pathologie » éducative vient du fait que la personne se retrouve seule, sans famille ni amis. L’approche sociale classique reste basée sur l’existence d’un mandat public dans tel dispositif avec tel problème et forcément les travailleurs sociaux ont peu de marges de manœuvre même s’ils se démènent.