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Art public et commande publique

Interview de Léa MARCHAND

responsable du pôle sensibilisation pour Robins des villes

<< L’innovation dans l’art public passe par la réinvention de la commande et de la production >>.

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Date : 14/05/2011

Dans les projets d’art public, la dimension de médiation semble de plus en plus prégnante. A quoi est-ce dû ?

Il est vrai que la médiation est de plus en plus évoquée. Le constat d’échec de la démocratisation culturelle a vraiment participé à ce que la médiation devienne un objectif, mais on ne sait pas encore faire ; on n’a pas vraiment les entrées et on est encore souvent sur des formes extrêmement naïves.

Dans l’art contemporain, cette prise en compte de la médiation est particulièrement ambiguë. Dans ce secteur, on est souvent sur des formes très abstraites et dans le même temps perdure parfois la vision assez vieillotte que la beauté a un caractère immédiat. Il suffirait d’établir un contact direct avec l’œuvre pour qu’elle nous parle d’elle même. De là une peur de tomber dans la vulgarité dès que l’on cherche à trop expliquer.

Mais il est naïf de croire que l’art a une accessibilité immédiate ! C’est vrai pour un public qui a déjà des références.

Or ce qui est intéressant dans l’art contemporain, c’est la démarche autant que le résultat. Sans l’explicitation de la démarche via la médiation, l’œuvre, bien souvent, ne fait pas sens. L’art contemporain est généralement conceptuel, il joue souvent sur un positionnement sur l’échiquier de l’histoire de l’art. La question de la référence est donc cruciale. Tant qu’on ne prendra pas conscience qu’on peut être ému par l’intelligence d’un concept ou d’une démarche, on n’avancera pas sur le plan de la médiation.

Prenons l’exemple de la place des Terreaux, je ne suis pas forcément éblouie spontanément par sa beauté plastique, mais je suis sensible à l’intelligence de la démarche de Daniel Buren. L’œuvre et la place sont totalement imbriquées. La création de la place est le résultat de la collaboration d’un artiste et d’un architecte et cette démarche est en soit innovante. De même, on comprend mal l’intérêt de cette place si on ne connaît pas l’œuvre de Buren depuis ses débuts, sa relation au motif des rayures qui devient la base de son vocabulaire artistique, sa relation au contexte et sa recherche d’objectivité… Une médiation sur cette intervention est importante pour qu’on ne soit pas juste sur un jugement de l’esthétique finale de la place mais bien sur une compréhension globale de sa démarche artistique et urbaine.

Que pensez-vous d’un projet tel que 8e art ?

J’étais curieuse de voir comment un bailleur social allait gérer le recrutement des artistes, sans passer commande forcément à un spécialiste, j’étais curieuse de voir si cela pouvait permettre d’aller vers de nouvelles formes d’interventions dans la ville, vers l’invention de nouvelles relations aux habitants. Est-ce qu’on allait sortir du mode de sélection institutionnel par le conseiller artistique de la DRAC ?
Je pense que 8e art n’a pas pu réinventer un autre mode de sélection d’artistes en lien avec le territoire, à partir du moment où l’Etat finançait le projet. C’est dommage. Car l’innovation passe non seulement par la création artistique mais aussi par l’évolution des cadres qu’on donne aux artistes pour intervenir dans l’espace public.
On a vu comment l’art public évoluait grâce à l’injonction à prendre en compte le contexte, le dialogue entre le lieu et la forme proposée. Ça a fait un peu bouger les lignes, même si ça reste encore limité.

L’innovation passe aussi par la réinvention de la commande et de la production. Or on est toujours dans la logique très descendante d’une commande politique portée par la conviction que l’art peut aider à valoriser un site, l’action d’une collectivité territoriale, le mandat d’un élu. Et ce n’est pas une mauvaise chose que l’art public entre en compte dans le rayonnement territorial, c’est même bien ! Ce qui est regrettable, c’est que les logiques plus ascendantes, plus participatives n’ont pas toujours la place ou assez de soutiens pour exister, alors même qu’on est sur des budgets et des formes de productions beaucoup plus légères et mobiles.

Les collectivités ont tout à gagner à  permettre la coexistence de différentes formes d’interventions artistiques et de relation aux publics dans la ville. Cela suppose qu’elles soient à l’initiative de commandes d’art public tout en accompagnant et soutenant des initiatives participatives en prise avec le territoire même si elles n’en ont pas totalement la maîtrise.
Quand on voit les efforts que sont obligés de déployer des structures telles que  de la Galerie Tator, ou KomplexKapharnaüM pour ne citer qu’elles, pour faire valoir leurs projets je ne peux m’empêcher de penser que la ville sous estime un peu le potentiel de ce type d’initiatives.

Quelle est selon vous la spécificité de l’agglomération dans le domaine de l’espace public ?

A Lyon, il y a eu des actions très innovantes : dans les parcs de stationnement avec Lyon parc auto, sur les places comme celle des Terreaux, et également dans des logiques d’événementiels. « L’art sur la place », c’était la première manifestation d’art contemporain avec une telle dimension participative. De même pour le défilé de la biennale de la danse, la fête des lumières, et cette particularité qu’a la biennale d’art contemporain d’investir des friches industrielles. La mise en lien de l’art et la politique de la ville, avec la charte de coopération culturelle me paraît également innovante. 

Aujourd’hui, j’ai du mal à voir qu’elle est réellement la spécificité de l’agglomération. Si on prend les deux plus grands projets d’art public, Rives de Saône et 8e art, je ne vois rien de particulièrement inventif concernant les formes de production et d’intégration au site, par rapport à ce qui peut se faire dans d’autres villes.

L’innovation réside dans l’association des artistes en amont des projets d’aménagements urbains : ils conçoivent leur intervention en lien avec les architectes, paysagistes et aménageurs du site. C’est encore assez rare…

Oui c’est vrai que cette association artistes-paysagistes en amont est innovante mais comment rend-on cette innovation visible, compréhensible pour le public ?
Soit on se dit que ce sera perceptible dans le résultat : on sentira une qualité due à l’intelligence du travail en amont. Mais quand on est public d’un travail fini et qu’on le découvre, il y a plein de choses dont on n’a pas conscience. Tout ce qui est là ne va pas de soi. On revient là encore au besoin de médiation non seulement sur l’œuvre produite mais sur la démarche globale.

Quelles sont les pistes d’innovation dans le domaine de l’art public qu’il vous paraîtrait intéressant d’explorer dans l’agglomération lyonnaise ?

Sur ces logiques de commande publique, ce qui m’intéresserait, c’est d’introduire des œuvres qui ne soient pas forcément pérennes, que la commande publique intègre des formes issues des arts de la rue, des arts audio-visuels, de la chorégraphie… Qu’un brassage des genres et des temporalités puisse exister. Par exemple, pour la construction du 104 à Paris, le 1% a porté sur des interventions éphémères : une série de concerts à date fixe. Dans ce domaine de la commande publique non pérenne, il y a vraiment des choses à inventer. 

Je trouve qu’à Lyon il manque parfois de possibilités d’appropriation et de transformation, et notamment collectives, de l’espace public par des pratiques qui n’auraient pas été pensées, anticipées. Les espaces publics offrent parfois peu de marges de transformation. On pourrait laisser des espaces en friche, et générer des structures associatives pour faire vivre et animer ces espaces. Le financement d’un poste pour animer un espace collectif, ce n’est pas forcément plus cher que le coût d’un revêtement en granit ! Sans compter les habitants qui sont prêts bénévolement à s’investir pour animer et entretenir des espaces collectifs et conviviaux. L’ilot mazagran à Lyon 7ème en est un bon exemple… Or rien ne garantit qu’il sera maintenu dans le cadre du projet de transformation urbaine qui touche le quartier !

C’est stimulant que l’espace public intègre des interventions artistiques, mais en même temps, il peut y avoir un côté dangereux à trop sacraliser, magnifier les choses. Il ne faut pas que la qualité se fasse au détriment de la convivialité et de la possibilité d’appropriation des espaces par les usagers. Ce serait bien, sur certains espaces, d’expérimenter d’autres types de gestions, de lâcher prise, quitte à ce qu’il y ait un peu de conflits d’usages.

Il vaut mieux parfois anticiper les usages et créer les infrastructures pour réduire les nuisances que de faire comme si certaines pratiques n’avaient pas de raison d’être. Par exemple sur les berges du Rhône les usagers ne sont pas sensés consommer d’alcool. Or c’est devenu en soirée un lieu de rencontre extrêmement prisé, on vient y boire l’apéro, y manger jouer de la musique… Mais rien n’est prévu pour trier les déchets et l’espace est ainsi chaque matin saturé de déchets ; les surcoûts d’entretien sont par conséquent très élevés.
 
Plus généralement, j’ai parfois l’impression qu’en France, on pense les espaces publics pour qu’ils s’adressent au plus grand nombre, et on a peur qu’ils s’adressent à certains groupes ou individus en particulier. Cela peut paraître généreux et démocratique mais cela a ses limites également. La peur de l’appropriation peut conduire à une uniformité paysagère ou une sur-occupation absurde de l’espace : partout on va planter du gazon et un arbre plus ou moins moribond, comme s’il on avait peur des espaces libres, vacants, sans usages prédéfinis… Au contraire, cela pourrait être mobilisateur d’impliquer davantage les habitants dans la conception des espaces publics, mais aussi leur entretien, leur animation. Cela ne veut pas forcément dire qu’ils vont être privatisés. On a trop tendance à confondre ces deux notions d’appropriation et de privatisation.

C’est important de considérer que les habitants ont une expertise de leur ville, une compétence urbaine due à leur pratique quotidienne de cet environnement. C’est bien qu’on cesse de dire : on fait « pour les habitants » et qu’on commence plutôt à « faire avec les habitants ». Cette approche vaut aussi bien pour l’art dans la ville !
Comment peut-on créer d’autres cadres d’intervention pérennes ou éphémères dans l’espace public ?

Il existe des initiatives, notamment celle des Nouveaux commanditaires de l’art. Ils inversent la logique de commande : ce sont les citoyens qui deviennent les commanditaires d’une œuvre d’art. A travers ce programme, ils sont mis en relation avec les artistes contemporains. Par la suite, une méthodologie est déployée pour co-construire la commande et le projet artistique. Ces démarches sont à valoriser et posent de manière novatrice les questions de la médiation et de l’expertise artistique.

Un autre exemple est la démarche menée par l’artiste plasticien Stefan Shankland à Ivry-sur-Seine, avec qui j’ai collaboré avant de venir sur Lyon. Ses problématiques sont les suivantes : comment avoir une pratique artistique sur la durée quand la ville est en transformation ? Comment créer les conditions d’une collaboration entre une équipe artistique et les acteurs de l’aménagement (collectivité, aménageur, professionnels du chantier) ? Comme il n’existait pas de cadre pour ce type d’intervention, il a inventé un cadre spécifique : la démarche HQAC (Haute qualité artistique et culturelle) qui a été validée en conseil municipal. Le chantier de la ZAC du Plateau à Ivry-sur-Seine fait ainsi officiellement l’objet d’un accompagnement artistique et culturel. C’est un cadre qui rend possible la réalisation d’interventions artistiques aux différentes étapes du chantier, la mise en place de projets participatifs avec les habitants et de projets pédagogiques avec les écoles primaires alentour, et diverses universités. La ville en transformation devient ainsi non pas une parenthèse, une nuisance mais un temps d’expérimentation artistique et culturel singulier.

Ce type de démarche a vraiment du sens à être développé parce que cela apporte à la pratique artistique mais également aux projets urbains et aux professionnels de l’aménagement.

Les approches artistiques peuvent potentiellement s’intégrer aux différentes étapes d’un projet urbain. En effet, une équipe artistique peut tout à fait participer au diagnostic d’un territoire ; son regard, son expertise sensible ont un intérêt pour comprendre l’identité d’un site – sans eux, certains enjeux seraient peut être passés inaperçus  - mais également pendant les phases de programmation, les différentes étapes du chantier et à la livraison du projet. La prise en compte des enjeux de mémoire, d’identité, de dialogue et de rencontre entre anciens et néo-arrivants sont autant de problématiques propices à un croisement entre approches artistique et urbaines.

Il faut sans cesse interroger la pertinence des cadres d’interventions proposés et se donner la possibilité d’en inventer d’autres.

Quelles sont pour vous les fonctions de l’art public ?

Elles sont multiples et elles n’ont cessé d’évoluer !
Il s’agit d’abord de sortir les œuvres des musées pour que les gens soient directement en contact avec elles. De cela, on en est un peu revenus ! En tout cas on prend conscience que sans médiation la rencontre a rarement lieu. Bien souvent ce qu’on ne dit pas c’est l’oubli, la mise en invisibilité progressive des œuvres dans la ville.
Il y a toujours une dimension esthétique : enjoliver l’espace public, émouvoir le spectateur, le passant.

Une tradition de mémoire et de commémoration forte existe. Elle renvoie à toute la statuaire de type « monuments aux morts » ou « mémorial ».

L’art peut également servir à interroger, interpeller car la pratique de l’espace public est quand même une pratique d’habitude, avec des objets et des équipements qui sont fonctionnels. Dans ce contexte, l’œuvre peut interroger beaucoup de choses car elle n’est pas sur cette contrainte d’être utile, fonctionnelle ; elle ouvre à d’autres registres et valeurs.

L’art public a pour fonction aussi de faire signe, de créer des repères et cette fonction elle-même évolue. Il n’y a plus d’objets posés dans l’espace public, mais des œuvres qui intègrent un bâtiment, un site, avec la fonction de qualifier les lieux. Il faut accepter que les références s’émoussent et que l’art se désacralise car on entendra plus souvent « rendez-vous à la Cté internationale devant le livreur de pizza géant » plutôt que « rendez vous devant la sculpture de Xavier Veilhan ! ». Mais les artistes, à l’image de ce dernier intègrent eux même cette désacralisation en choisissant des sujets aussi quotidiens qu’un livreur de pizza ou qu’une personne faisant du roller !

Beaucoup d’autres fonctions pourraient être citées, notamment dans le cadre de transformations urbaines. Un projet urbain est souvent vécu par les habitants comme une nuisance et une source d’inquiétude. En contrepoint, la présence sur le terrain d’une équipe artistique peut créer une médiation d’un nouveau genre sur les transformations à venir et permettre d’établir d’autres relations aux habitants. Cela peut aussi révéler les qualités de certains espaces, d’en préfigurer les usages et d’activer des lieux en attente pour en faire des espaces de projets collectifs comme des interventions artistiques éphémères dans des parcelles en friche.