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Axelera, lieu de dialogue entre l’industrie, la recherche, l’institution et le citoyen

Interview de Bruno Allenet

Portrait de Bruno Allenet
Vice-président Délégué Développement Economique d'Axelera

<< Dans moins de dix ans, on pourra manger les poissons du Rhône et s’y baigner >>.

Interview réalisée par Anne-Caroline Jambaud

Date : 30/04/2010

Axelera allie chimie et environnement. Or il y a quelque chose d’assez antinomique entre ces deux termes puisque la chimie a longtemps eu une image assez négative en terme d’environnement…

C’est notamment de là que vient la richesse de notre pôle : on associe deux filières, chimie et environnement. Cela définit plusieurs types d’enjeux. Le fait d’associer les expertises de la chimie et de l’environnement doit effectivement permettre d’aller vers une chimie plus respectueuse de son environnement. Mais en retour, on demande à la filière de la chimie de mettre son expertise au service de l’environnement. La chimie de l’eau et la dépollution des sols sont deux exemples très précis où la chimie est d’un grand secours pour le respect de l’environnement. Voilà pour le donnant donnant de départ.

Par ailleurs, au bout de deux ou trois ans, lorsqu’on est passé à la phase 2.0 des pôles, on a poussé le concept un peu plus loin. On a refait une étude stratégique de marché et affiché de nouvelles ambitions. Comment ces expertises de la chimie et de l’environnement peuvent-elles servir d’autres filières en les aidant à franchir des sauts technologiques qui vont leur permettre de se positionner sur les marchés de demain ? On rentre là tout à fait dans les éco-technologies.

 

En quoi consiste cette phase 2.0, s’agit-il de collaborations accrues ?

La dimension collaborative était présente d’emblée. Mais l’Etat nous a demandé d’aller un peu plus loin dans la démarche collaborative. Au-delà des programmes de recherche collaboratifs qu’on avait entamés dès le départ, nous travaillons notamment à la mise en place de plateformes technologiques d’open innovation. Trois plateformes ont été labellisées, dont une qui a été développée au sein du pôle Axelera : Axel One. Au lieu de faire de la recherche collaborative « chacun dans son labo », on fait de la recherche sur le même lieu et on met ainsi les gens dans le même local. Il y a ainsi un effet dit « cafétéria », qui accélère la mise en commun des savoirs, des savoir-faire et des expertises, pour bâtir des projets qui seront plus rapides à émerger et plus efficaces.

 

Quels sont les axes stratégiques d’Axelera ?

Quatre des cinq axes stratégiques du pôle correspondent à notre cœur de métier : la chimie environnement. Il y a d’abord la préservation des milieux naturels. Ensuite, tout ce qui concerne le recyclage et la recyclabilité des matériaux. Aujourd’hui, on achète, on jette. Demain, on ne jettera plus. On fait de l’économie circulaire, on recycle les matériaux. Le 3e point s’intitule l’usine du futur : elle sera mieux intégrée, moins impactante, et on est bien placés à Lyon, avec la vallée de la chimie, pour savoir combien ces enjeux-là sont importants ! Le 4e axe porte sur les bio-ressources. Enfin le 5e axe stratégique, c’est la chimie environnement  au service des marchés d’application.

 

Sur quels thèmes portent les projets collaboratifs d’Axelera en phase 2.0 ?

On a choisi quatre marchés d’application sur lesquels on pense que Rhône-Alpes est positionnée et doit se positionner encore plus pour être vraiment compétitive au niveau international. Les énergies renouvelables, le bâtiment durable, l’électronique et le transport. On travaille à co-développer ces quatre marchés, avec les pôles de compétitivité dédiés à ces thématiques-là. On amène nos expertises de la chimie par exemple sur tous les matériaux. Comment inventer le matériau du panneau solaire de demain qui sera plus efficace, plus performant, plus recyclable ? Comment alléger les véhicules pour qu’ils consomment moins, recycler les matériaux en fin de vie ? On va aborder chacun des ces marché-cibles avec d’autres pôles de compétitivité - Tenerrdis, Minalogic et LUTB - pour développer ensemble des éco-technologies. On est tout à fait en phase avec le concept qu’on a inventé dans « Eco-tech Rhône-Alpes ». Ce projet vient d’ailleurs être reconnu et encouragé par l’Etat, lors du CIADT (Comité Interministériel pour l’Aménagement et le Développement du Territoire) du 12 mai 2010, comme un réseau de pôles qui mérite de bâtir une feuille de route. Et donc de produire des nouveaux programmes de recherche à la frontière entre les différents pôles.

 

De quelle nature sont vos liens avec les collectivités locales et territoriales membres du pôle ?

C’est d’abord une relation financière puisque les collectivités nous financent tant pour notre fonctionnement que pour nos programmes de recherche. Elles ont choisi de financer les centres de recherche publique ou les PME, et pas les grands groupes. Mais c’est un bon complément puisque l’Etat finance plutôt les programmes des industriels.

Mais il y a une relation particulière dans les éco-technologies urbaines que nous visons, puisque souvent le Grand Lyon se positionne comme un expérimentateur des nouvelles technologies. Dans « Rhodanos » par exemple, on a identifié des stations d’épuration sur l’agglomération lyonnaise pour voir comment l’on pouvait appliquer des nouveaux procédés. Le Grand Lyon met ainsi à disposition des ouvrages pour tester les éco-technologies qu’on développe.

 

Les collectivités ont-elles des besoins, des demandes particulières ?

Absolument. Elles attendent de nos actions des retombées en terme de dynamisation du tissu économique et à terme d’activité économique et d’emplois. Par ailleurs, le marché de l’environnement, c’est 50% collectivités, 50% privé. Par définition, ces nouvelles technologies qu’on va développer dans l’environnement intéressent donc grandement les collectivités locales.

 

Cela vous intéresse aussi : ce sont des débouchés en terme de marché !

Cela nous intéresse effectivement. L’enjeu est aussi de développer des nouvelles technologies dans la région qui soient utilisables pour les installations du Grand Lyon mais qui soient aussi exportables en tant que nouvelles technologies françaises, lyonnaises, rhônalpines.

 

Concevez-vous le pôle comme un lieu de dialogue entre l’industrie, la recherche, l’institution et le citoyen ?

Il y a plusieurs niveaux. Au départ, le triptyque constitué reposait sur la recherche publique, la recherche privée et la formation. Tout cela étant aidé par l’Etat et les collectivités. On a donc à établir des passerelles qui n’existaient pas auparavant entre la recherche privée et la recherche publique, les PME et les grands groupes, les PME et la recherche… On fait également des passerelles, notamment en ce qui concerne l’environnement, entre le monde de la recherche publique et privée et les collectivités territoriales en tant qu’applicateurs.

 

Comment l’utilisateur final est-il intégré dans cette démarche ?

En fait le consommateur sera concerné par les procédés et les services qui vont sortir de ces pôles de compétitivité. Il y a donc un temps de latence, qui est dû d’abord à la durée de la recherche, ensuite au processus de mise sur le marché de nouveaux produits ou services. Il peut être intéressé individuellement quand on parle de produits ou de services, mais aussi collectivement. Par exemple, si demain on invente un nouveau procédé, comme un nouveau pot catalytique, qui permet de diminuer par deux le taux de rejet des véhicules, il profitera d’une amélioration générale de la qualité de l’air.

C’est plutôt dans une 2e phase, après la recherche, que la consultation du consommateur intervient. Dans la phase de mise sur le marché, il y a toujours l’analyse de marché et l’acceptabilité par l’utilisateur. C’est dans la phase marketing, une fois le programme prêt à être mis en œuvre qu’on va consulter l’utilisateur final. Mais dès la phase de recherche, on  est très attachés à l’impact environnemental. Tous nos programmes doivent faire valoir, avant d’être labellisés, leur amélioration de l’impact environnemental.

 

Peut-on imaginer que demain, l’agglomération lyonnaise soit enfin réconciliée avec son couloir de la chimie ?

La vallée de chimie a beaucoup travaillé à limiter ses effluents. Maintenant, on travaille plus au fond, par exemple sur l’intensification des procédés : comment réduire la taille, et en réduisant la taille, comment limiter l’utilisation de la chaleur donc de l’énergie et des produits pétroliers qui s’y attachent ? Pour cela, on travaille sur l’invention de nouveaux catalyseurs qui favorisent les réactions chimiques sans utiliser trop d’énergie. On peut imaginer que demain la vallée de la Chimie soit mieux intégrée parce que plus compacte et mieux maîtrisée. Cela va dégager des surfaces, et il faut qu’on puisse réutiliser ces surfaces pour garder la continuité urbaine entre l’industrie et l’habitation qui est une réalité aujourd’hui. On essaie de faire tous les progrès qu’il faut pour continuer à apporter de l’emploi à proximité de la ville et mieux intégrer l’usine dans le tissu urbain.

 

Que faire des surfaces libérées sur le couloir de la chimie, et au-delà, des friches industrielles laissées par la fermeture d’usines chimiques ?

On travaille à recycler ces friches industrielles. Dans un 1er temps, on restaure leur état et dans un 2nd temps, on essaie d’y remplacer des activités à caractère chimique par des activités à caractère environnemental. Un exemple très simple : on va bientôt inaugurer un projet qui s’appelle « Re-source » qui est une usine de retraitement tri-valorisation des déchets d’équipements électriques et électroniques : SITA DEEE à Feyzin. On a créé sur un site de Rhodia Belle Etoile une entité de traitement et de valorisation des DEEE où on crée une cinquantaine d’emplois et on va essayer de recycler certains plastiques qui sont contenus dans ces déchets pour les introduire dans le process de Rhodia afin de faire de l’économie circulaire. Cela permet de réutiliser les espaces non utilisés dans la vallée de la chimie et d’y intégrer des politiques liées à l’emploi et à l’insertion. On fait du réaménagement des friches industrielles avec le Grand Lyon. La chimie n’étant plus sur certains secteurs compétitive, plutôt que de fermer des sites on implante des activités liées à l’environnement. Le pôle est intéressant pour cela, parce que chimie et environnement se complètent bien.

 

Pour le recyclage, vous dites : « demain, on ne jettera plus ». On en est encore loin… Qu’est-ce qui bloque ?

La difficulté qu’on a aujourd’hui dans le recyclage, c’est la traçabilité des composants des produits, machines à laver, frigidaires, etc. Pour anticiper, il faut avoir une vraie traçabilité des produits. On a donc développé tout un programme sur le tri et la valorisation des plastiques qui pourra être appliqué sur le projet « Re-source » dont je parlais. Il y a des dizaines de milliers de typologies de plastique. Donc, quand vous travaillez en mélange, vous ne valorisez rien du tout. Or il y a sans doute dans ces plastiques des matériaux qui ont beaucoup plus de valeur ajoutée et qu’il faudrait pouvoir recycler dans l’industrie ou vers d’autres usages.

Toute cette notion de recyclage et de recyclabilité fait partie de nos gènes. Désormais, on analyse, avant de concevoir les produits, leur recyclabilité. C’est ce qui se fait aujourd’hui dans l’industrie automobile, puisque la réglementation impose de pouvoir recycler 85% en poids des véhicules automobiles, bientôt 95%. Il faut passer par les analyses de cycles de vie, la traçabilité, les circuits et filières de récupération…

 

Qu’en est-il du 4e axe stratégique d’Axelera, les bio ressources ?

Comment intégrer des bio ressources non concurrentes de l’alimentation dans les matériaux et les matières, c’est ce que l’on travaille chez Axelera. L’enjeu pour nous est plutôt d’aller chercher dans les résidus de l’agriculture ou dans les surfaces non exploitées comme le bois et les forêts, les ressources qui vont être intégrées dans les produits de demain. On peut faire des plastiques intégrant 30 ou 40% de bio matériaux qui ont les mêmes capacités, les mêmes caractéristiques de résistance que des produits classiques. L’intérêt, c’est d’économiser les ressources. Encore qu’on ne soit pas l’un des grands utilisateurs des ressources pétrolières puisque la chimie ne concerne que quelques pourcents de l’utilisation des ressources naturelles, le carburant étant un des principaux utilisateurs.

 

Dans les autres pôles de compétitivité, on insiste beaucoup sur le fait que les innovations ne devraient introduire aucune rupture nette dans les usages…

Dans les 10 ans qui viennent, il n’y aura sans doute pas de rupture d’usage spectaculaire et très visible. Les ruptures technologiques sont plutôt de l’ordre de nouveaux procédés, par exemple chimiques pour nous. Dans le programme « l’usine du futur », il y a des procédés de rupture qui consistent à travailler non pas dans ces cuves de grosse capacité que vous voyez sur le bord de l’autoroute et dans lesquelles on met des produits, on ajoute des catalyseurs, on fait bouillir et puis il en sort des produits. On va travailler sur de la réaction filaire, dans des tubes capillaires de 1 mm de diamètre. Est-ce que pour autant le client final va s’apercevoir qu’il y a eu rupture technologique ? Non ! En revanche, il y en aura bien eu une. L’une de nos ambitions c’est, par exemple, d’avoir demain une station d’épuration dont le volume de résidus (les boues) sera divisé par deux. On appellera ça une rupture mais l’utilisateur final ou les services de la ville ne le verront pas.

 

Est-ce qu’il y aura des choses visibles qui changeront les modes de vie des citoyens ?

A l’horizon de 5 ou 10 ans, c’est difficile. Par exemple, regardez la pile à combustible. Dans l’automobile, on en parle beaucoup, il y a déjà des tests grandeur nature ; sur les salons, il y a des véhicules automobiles qui en ont. C’est quelque chose d’extrêmement propre car le résidu n’est autre que de l’eau. Mais il est très difficile d’arriver à sortir un produit économiquement viable en assurant la production d’hydrogène, le stockage dans des conditions de sûreté suffisantes, la fabrication de la pile à combustible, son utilisation. On considère que pour avoir un système économiquement viable sur la pile à combustible dans l’automobile, il faut encore compter 15 ou 20 ans. C’est une rupture technologique qui existe mais qui sera longue à s’imposer au plan économique.

Autre exemple : la domotique. On ne peut pas dire qu’elle a vraiment envahi nos maisons. On a bien des régulateurs sur les températures, mais ça ne va pas bien loin. Je pense que l’avènement des nouvelles énergies renouvelables va nous obliger à intégrer plus les TIC (technologies de l’information et de la communication), l’informatique et l’automatisme dans nos maisons. Le fait que les nouvelles habitations vont être basse consommation, vont produire de l’énergie, vont devoir s’équiper en matière de recharge de batteries pour véhicules électriques, peut entraîner des révolutions en matière de domotique ou d’immotique si on s’adresse à des bâtiments tertiaires. C’est quelque chose qu’on pressent depuis longtemps mais qui n’a jamais vraiment démarré. Mais je pense que les conditions seront réunies dans les 4-5 ans pour que des progrès soient vraiment faits dans ces domaines-là, que ce soit un peu « révolutionnaire » et que la technologie va nous permettre de changer nos habitudes de vie.

Mais dans les métiers de la chimie environnement, on restera sans doute sur des réalisations pas très  visibles par le consommateur final.

 

La ville de demain sera-t-elle vraiment plus propre, moins polluante ?

On y travaille tous les jours. Par exemple avec le projet « Rhodanos » qui s’attache à améliorer la qualité des eaux du Rhône et donc, par delà, des fleuves en général. La logique du projet consiste à améliorer les teneurs en polluants dans les milieux naturels et donc nécessite de développer leur mesure. On est en train d’inventer la station de surveillance du futur du Rhône. On en a une qui est en aval du Rhône. Un jour il sera intéressant d’en mettre une en amont pour voir l’impact d’une agglomération comme Lyon sur la qualité des eaux du Rhône dans différentes situations.

On travaille aussi sur les PCB. C’est une pollution ancienne puisqu’aujourd’hui les rejets PCB dans le Rhône sont quasiment nuls. Mais il faut essayer de s’en libérer. Pour que les poissons du Rhône redeviennent comestibles et que ça ne perturbe pas l’ensemble du cycle de la nutrition sur le Rhône. Et au-delà puisque tout cela se retrouve en Méditerranée. On peut imaginer dans moins de dix ans que les poissons du Rhône redeviennent comestibles. On pourra alors pêcher et se baigner dans le Rhône.