Vous êtes ici :

Un témoignage sur l'été chaud des Minguettes de 1981 et la marche pour l'égalité de 1983

Interview de Dr Fawzia MEKNACHE

<< À travers ces mobilisations, enfin, nous avions le droit à la parole, la possibilité d’occuper l’espace médiatique, l’impression d’être vus, d’être nous-mêmes et de pouvoir prendre notre destin en main >>.

Entretien avec Fawzia Meknache, médecin, qui a milité à Lyon au début des années 1980. 

Réalisée par :

Date : 29/06/2008

Vous étiez présente sur la thématique des banlieues et dans le quartier des Minguettes au moment de ce que l’on a appelé l’été chaud de 1981 et lors de la marche pour l’égalité en 1983, quel souvenir gardez-vous de cette période ?

Je pouvais enfin être moi sans m’amputer de mes origines

Je n’habitais pas à Vénissieux, mais j’ai effectivement suivi de près cette dynamique parce que je me sentais concernée. Je suis arabe et j’ai grandi à Bron Parilly. Ça a été pour moi un moment de changement, comme si je recollais des morceaux. Je pouvais enfin être moi sans m’amputer de mes origines. Je pouvais réunir les différentes facettes de ma personnalité, être femme, arabe, élevée en banlieue et dans la mouvance militante et intellectuelle que je côtoyais à Lyon 2. Peut-être comme les femmes militantes communistes quand elles ont découvert les mouvements féministes, je pouvais enfin militer sans laisser une partie de moi-même. C’est une question d’intégrité. Les habitants des banlieues, et donc des Minguettes, partageaient un fort sentiment de rejet de la société. À travers ces mobilisations, enfin, nous avions le droit à la parole, la possibilité d’occuper l’espace médiatique, l’impression d’être vus, d’être nous-mêmes et de pouvoir prendre notre destin en main. Nous retrouvions un sentiment de fierté. Et ce sentiment est resté, il n’a pas disparu. Il a fait naître une nouvelle forme de racisme toujours faite de mépris mais aussi de peur, une peur qui force le respect, et de fait un respect qui a le mérite d’exister.

Comment se posait alors la question de l’immigration et pourquoi en est-on arrivé à de telles tensions ?

Les fils de militants et les fils de harkis ont été victimes d’injustices terribles

Les Minguettes, à cette époque, n’étaient pas un quartier populaire classique, ce n’était pas le monde ouvrier français. Beaucoup d’habitants avaient connu la guerre. Harkis ou militants du FLN, ils avaient participé à de violentes luttes et se retrouvaient fermés à la Société Française. Les fils de militants et les fils de harkis ont été victimes d’injustices terribles. C’est un point particulièrement important. Plus que négligés, les fils de harkis ont été, eux, leurs pères et leurs familles, totalement méprisés. Alors, puisque l’on était tous traités de la même façon, on a effacé les combats des parents pour en conduire un nouveau. Ça ne pouvait pas se passer autrement. Le mépris, le racisme mais aussi les problèmes de travail, l’insuffisance de services et la dégradation des logements sont à la source de ces tensions.

Qu’est-ce qui a permis qu’une telle mobilisation pacifique soit possible ?

Rappelons que ça a commencé par des mouvements qui n’ont pas été pacifiques. Ceci dit, en 1983, quand la marche s’est organisée on avait déjà mesuré les limites de la lutte armée et de l’action directe. Même si ce n’était pas clairement affiché comme tel, on pensait plus à s’inscrire dans l’esprit de Martin Luther King, de la marche de 1963 vers Washington qui avait réuni plus de 250 000 marcheurs de la paix, d’une mobilisation non violente pour le respect des droits de l'homme. De plus, l’arrivée de la gauche au pouvoir avec l’élection de François Mitterrand en 1981 avait suscité de grands espoirs.

Comment, avec le recul, interprétez-vous le comportement des personnalités comme Christian Delorme, Jean Costil, Andrée Chazalette, ou encore des acteurs associatifs, des élus, des habitants ?

Ils sont présents tous les jours dans les quartiers, proches des gens, d’une proximité incroyable

Christian Delorme était très présent, plus proche des jeunes que Jean Costil par exemple. Il était réellement influent.

Par ailleurs, je connaissais bien Andrée Chazalette, très impliquée aussi, car j’ai travaillé avec elle au GSU (Groupe de Sociologie Urbaine). Il faut dire que j’ai un itinéraire de formation et professionnel un peu atypique. Dans un premier temps, j’ai fait une formation en langues mortes. Puis, j’ai suivi un cycle en sociologie qui m’a conduit à travailler pour le GSU, l’Alpil ou encore le GETUR. Cependant j’ai eu du mal à être entre le marteau et l’enclume, à conduire des études qui servent de caution.
Je me souviens notamment d’une enquête auprès d’habitants des Buis, un quartier de Montbéliard. Nous les interrogions sur les aménagements qu’ils souhaitaient dans l’espace public alors que leur première et profonde demande portait sur l’isolation des logements pour pouvoir dormir. Le quartier abritait de nombreuses grandes familles, les pères faisaient les trois huit et, les cages d’escaliers comme les logements étaient très mal isolés. Nous avons proposé d’isoler au moins une chambre par appartement, souligné cette aspiration légitime des habitants à pouvoir dormir, mais on n’a pas apprécié qu’on ne réponde pas directement à leur demande. L’étude a terminé dans un tiroir.
Je me souviens aussi d’avoir conduit une étude à Chambéry qui a contribué à vider le centre des personnes âgées, des pauvres et des Arabes. C’est peut-être dans l’ordre des choses, mais je n’avais pas envie de cautionner. En 1985, j’ai commencé à me consacrer uniquement à la médecine et à mettre un terme à ce travail de sociologie urbaine. Trop de gens grenouillent dans cet univers uniquement dans le but de récupérer de gros salaires, où mènent des études qui ne servent à rien. Les études de l’Alpil ne sont pas meilleures, ni pires que celles d’autres bureaux d’études. Cependant, les gens de l’Alpil savent de quoi ils parlent. Ils sont présents tous les jours dans les quartiers, proches des gens, d’une proximité incroyable. Quant aux élus, oui, on les voyait, mais il fallait leur courir après ! Ils ont fait contre mauvaise fortune, bon cœur. Ils ont pris le train en marche. En fait, ils étaient dépassés, débordés. Des élus de gauche n’allaient pas appeler la police devant les journalistes ! Il fallait gérer autrement. La situation était difficile, mais le Maire de Vénissieux a vraiment soutenu la mobilisation de ses concitoyens.

Ces personnalités étaient issues du catholicisme social et de courants politiques forts. Pensez-vous que ces réseaux ont encore de l’influence ?

À Lyon, c’est historique, il y a une habitude des Chrétiens de soutien aux Arabes, depuis la guerre d’Algérie. Certains ont même été enfermés à Saint-Paul pour leur position. Des Chrétiens de gauche pour la plupart, des prêtres ouvriers, des curés défroqués. André Gachet est un exemple de ces courants, mais c’est sûrement moins fort aujourd’hui. Et puis, il y avait la Cimade qui était vraiment un haut lieu de la mobilisation.

Que sont devenus Toumi Djaïda et les autres militants de l’époque et où en est la dynamique militante ou associative aujourd’hui ?

Je ne sais pas. Ils ne veulent plus parler et ils ont raison. Partout en France, on constate un désengagement militant, les banlieues ne font pas exception.

Peut-on dire que les dispositifs institutionnels et que les professionnels mis en place dans le quartier ont relayé ou remplacé les dynamiques locales ?

Oui et non. On a donné des postes à des personnes issues de la militance, écrêté les mouvements. Je vous livre une vision assez négative, mais en fait, à la fois, tout n’était pas si noir et les choses ont vraiment évolué. Quand j’étais toute petite, on habitait à Saint-Clair dans un trou à rats. Par manque de lumière, les enfants étaient rachitiques. Quand on est arrivé dans ces beaux logements avec les toilettes à l’intérieur, une salle de bain, de grandes pièces, de la lumière, c’était fantastique. Et la vie dans le quartier, pour les enfants, c’était le paradis. On était tout le temps dehors, on jouait dans les allées, à cache-cache dans les caves, on pouvait faire un jeu à 50, les femmes étaient dans les coursives, aux pieds des immeubles et il y avait des solidarités. Mais, l’habitat s’est vite dégradé ainsi que la vie sociale. Cependant, ces mobilisations ont vraiment permis des prises de conscience et ont fait avancer les choses, en bien. Même si le racisme est très violent aujourd’hui, on a le droit à la parole.

Des tentatives pour créer une nouvelle association de militants, Mizan, ont échoué, pourquoi ?

Mizan, c’est une histoire bien compliquée. Nous nous sommes effectivement retrouvés, quelques anciens militants, et réunis très régulièrement pendant un an et demi autour d’un projet par rapport à la discrimination à l’emploi. On a bien rigolé, bien discuté, mais on n’a pas pu s’entendre. Certains voulaient agir dans le sens d’une mobilisation des intellectuels, des entreprises, des élus pour infléchir la politique de l’emploi. D’autres voulaient commencer par une petite action concrète dans un quartier pour donner aux jeunes les codes d’accès à l’emploi. Le principe que je défendais était de dire que la discrimination existe, c’est vrai, elle s’exerce auprès des Arabes, mais aussi des vieux, des handicapés…
On peut lutter contre, mais on ne peut pas l’enrayer. C’est un fait. Il faut donc aussi se donner les moyens de franchir les portes du monde du travail, et pour cela, il est préférable d’en avoir les clefs. Notre idée était de tenir des permanences dans un quartier pour aider les jeunes à se repérer dans les filières et les réseaux. Nous n’avons pas réussi à faire aboutir notre projet, mais peut-être qu’un jour on en reparlera….