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Les recherches de l’INRP pour les enseignants de terrain

Interview de Emmanuel FRAISSE et Monique REBOUL

<< l’INRP est un organisme de recherche et ne dicte en aucune façon la politique éducative >>.

Entretien avec Emmanuel Fraisse – directeur de l’Institut de recherche pédagogique (INRP) et Monique Reboul – chargée de communication de l’INRP.

Depuis la rentrée 2003, l’Institut National de Recherche Pédagogique a déménagé dans les locaux de Saint-Fons avant de s’installer définitivement dans ceux de Gerland, à côté de l’ENS-Sciences Humaines et Lettres. Ce déménagement, loin d’être un acte anodin a engendré un certain nombre de bouleversements au sein de l’institut. 
Aussi, comment l’INRP va-t-il appréhender ces changements ? 
Comment va-t-il orienter ses recherches et ses positionnements avec les autres institutions présentes à Lyon ? 
En ces temps de questionnements sur le système éducatif, comment les recherches de l’INRP peuvent-elles être utiles aux enseignants de terrain, comment faire un lien entre théorie et pratique ?
Rappelons que les recherches de cet institut concernent les enseignements dispensés en maternelle, primaire, collège et lycée. 

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Date : 03/11/2003

L’Institut National de recherche Pédagogique (INRP) existe depuis de nombreuses décennies. Cependant, avec son déménagement à Lyon on a l’impression d’un changement dans le projet d’établissement, dans les politiques de recherche.
C’est exact. L’INRP, est issu d’une fondation créée par Ferdinand Buisson dans les années 1880. A l’époque, cette fondation avait deux vocations celle de la recherche et celle de la documentation. Il en fut ainsi jusqu’en 1976, année où la documentation fut confiée à un organisme nommé le Centre National de Documentation Pédagogique (CNDP) – il existe d’ailleurs un Centre Régional de Documentation Pédagogique (CRDP) dans chaque région française – et où la recherche en éducation fut confiée à l’INRP.
Un déménagement n’est pas une pure translocation, un pur changement de lieux. C’est bien plus profond que cela dans le sens où c’est aussi une occasion de redéfinir nos objectifs et de les moderniser. C’est aussi pour cette raison que je n’aime pas beaucoup le terme de « délocalisation » souvent employé. Il ne s’agit pas de délocaliser : on ne change pas de lieu d’implantation pour avoir une main d’œuvre moins chère ! Nos chercheurs sont payés de la même façon à Lyon et à Paris ! En revanche, il s’agit bien de re-penser notre manière de fonctionner dans nos recherches.
Jusqu’alors, l’INRP était juge et partie dans ses recherches : les chercheurs entreprenaient des travaux qu’ils évaluaient eux-mêmes. Depuis mars 2003, l’INRP est entré dans une démarche de contrat d’établissement avec les ministères de l’enseignement supérieur, celui de l’enseignement scolaire et enfin celui de la recherche. De fait, il partage ses recherches avec ses partenaires, qui sont entre autres l’Ecole Normale Supérieures Sciences Humaines et Lettres de Lyon et de Cachan, certains IUFM et universités. Ce nouveau statut place l’INRP au service de la recherche en sciences de l’éducation via sa bibliothèque, son musée national de l’éducation – qui contient 750.000 objets en exposition et archive à Rouen – et ses chercheurs.

Quelles sont aujourd’hui les orientations prise par l’INRP en terme de recherche ?
Il y a des champs que l’on peut qualifier de pôles d’excellence de l’INRP et qui sont traditionnellement explorés par nos chercheurs. Sur le plan institutionnel, nous avons, à ce jour, deux points forts qui sont l’histoire de l’éducation et la sociologie du monde de l’éducation (recherches réalisées par l’Unité Mixte de recherche : Education & Politique avec l’Université Lyon2). Par ailleurs, nous intervenons également beaucoup en didactisme des disciplines scientifiques et notamment par l’initiative de la « Main à la pâte »1 . Malheureusement, nos positions sont plus fragiles en matière de didactisme des lettres, de la littérature, des arts, de l’EPS, de  l’histoire géographie. Ce sont, sans doute, des domaines que nous relancerons dans les prochaines années.
En outre, nous avons ouvert un champ de réflexion très important depuis de nombreuses années autour des TIC. Cela nous permet d’avoir des équipes communes avec l’Université Claude Bernard (Lyon1 ) et plusieurs IUFM. Il y a certains champs que nous n’explorons pas du tout, comme la psychologie : nous n’avons pas de tradition en ce domaine.
Nous avons, par ailleurs, deux autres fonctions qui sont aujourd’hui en développement. En effet, l’INRP a également mis en place une activité de veille scientifique dans le domaine de l’éducation. Il s’agit d’aller explorer ce qui se fait à l’étranger, identifier des sites Internet ou des ouvrages pédagogiques et les labelliser le cas échéant. Par ailleurs, en relation avec les IUFM, l’INRP forme à la recherche en éducation.

Aujourd’hui, comment l’INRP peut-il faire en sorte que les recherches entreprises en son sein soient utiles aux enseignants ? Comment faire pour que la théorie ne soit pas coupée de la pratique ?
C’est certainement une des questions qui nous touche le plus. Nous devons à la fois répondre aux demandes de nos tutelles tout en construisant notre propre problématique de recherche. Par exemple, il se peut qu’il nous soit demandé d’entamer des réflexions autour du développement durable : est-ce que l’on enseigne de la même façon la géographie, la physique ou les sciences de la vie ? ou encore sur les zones prioritaires d’éducation (qui est un thème majeur du Centre Savary). Mais, ce qui est sûr est que l’INRP est un organisme de recherche et ne dicte en aucune façon la politique éducative. La décision politique reste aux mains des politiques et l’INRP est un moyen, un rouage qui permet d’éclairer cette prise de décisions. L’INRP n’a pas vocation à couvrir tous les champs, ni d’être le seul à les couvrir : les IUFM, les autres types d’organismes de recherche lui sont complémentaires. Aujourd’hui, notre objectif est aussi de définir ce que l’on peut apporter, ce que l’on peut faire. Par ailleurs, il est vrai que l’INRP est constitué d’un tissu très vaste de personnes. Son rayonnement est très large. En effet, des chercheurs en sciences de l’information sont également présents au sein de l’INRP ainsi que des enseignants associés qui font, entre autres, le lien entre la théorie et la pratique. S’ils appliquent des théories dans leurs classes, ils font aussi remonter leur propre expérience. Plus ce maillage est ténu et important et plus la recherche s’améliore. Par ailleurs, comme je l’ai précédemment signalé l’INRP forme à la recherche en éducation et contribue à orienter les enseignants du secondaire vers une activité de recherche. Mais encore une fois, il ne faut pas oublier que l’INRP est une institution de recherche est qu’il doit être considéré comme tel.

Pour en revenir au déménagement de l’INRP, pensez-vous que le fait que l’INRP se trouve dans un ensemble contenant l’ENS Lettres et Sciences Humaines, dans une ville où l’on trouve l’ENSATT, l’ENSSIB, ENS-Sciences, et un ensemble de grandes écoles puisse être bénéfique en matière de foisonnement intellectuel pour la ville ? Pensez-vous que cela puisse être bénéfique pour l'INRP et de quelle manière ?
Le lieu est, en effet, très important. Dans le cas de l’INRP, l’importance des lieux est double. Tout d’abord, la région Rhône-Alpes offre des atouts indéniables. Les champs de recherche traditionnellement explorés à Paris – l’INRP était jusqu’alors installé rue d’Ulm – sont exploitables ici, mais cette région offre aussi de nouvelles possibilités. Elle est finalement assez centrale : on n’est pas loin de Lausanne, de Genève, de Marseille, de Grenoble, de Montpellier, de Saint Etienne et même de Paris qui n’est qu’à deux heures de TGV.
C’est finalement une zone nationale et internationale. De plus, la Ville de Lyon et le Grand Lyon sont largement intéressés par la venue de l’INRP dans la région. Le financement du déménagement, de la construction des locaux, de l’accueil des chercheurs s’élève à 8.000.000 d’euros. C’est un investissement considérablement si l’on se replace au niveau de la recherche pédagogique. On peut dire qu’on se trouve, aujourd’hui, dans une phase favorable. Par ailleurs, il est vrai que le rassemblement géographique de l’INRP, des Ecoles Normales Supérieures, de l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (ENSSIB), d’une des plus grandes bibliothèque d’Europe (la bibliothèque municipale de la Part-Dieu) mais également de l’Agence Nationale Contre l’Illettrisme et des universités ne peut être que propice à un foisonnement intellectuel, à la création de partenariats, de collaborations. Ce sont d’ailleurs des institutions avec qui l’INRP a des travaux communs et entretient des échanges fréquents.
La bibliothèque du site de Gerland est une bibliothèque commune qui est occupée pour moitié par l’INRP, pour ¼ par les universités Lyon1 et Lyon2 et pour ¼ par ENSLSH. La salle de lecture de la partie réservée à l’INRP contient 30.000 usuels, 600.000 ouvrages et fascicules périodiques. Dès l’ouverture les chercheurs ont fréquenté la bibliothèque sur des périodes longues ou de plusieurs jours consécutifs. Notre objectif est de faire vivre cette bibliothèque et de créer à terme une animation culturelle forte avec des expositions, des rencontres, etc. C’est un lieu qui s’y prête facilement. Dès janvier 2004, nous lançons des animations. C’est aussi pour nous, le moyen de valoriser notre activité d’édition. L’INRP édite, en effet, 8 revues papier dont la Revue française de Pédagogie et une cinquantaine d’ouvrages par an.

1. « La main à la pâte » est une initiative lancée notamment par le Prix Nobel de Physique Geroges Charpak et qui consiste en une initiation aux sciences par la pratique. Certaines écoles maternelles et primaires pratiquent cette pédagogie.