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Le quartier de la Place du Pont - La dimension cachée de l'espace public

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Date : 01/01/2001

Dans ce témoignage portant sur l'action du Comité de quartier de La Place  du Pont (quartier Moncey de Lyon) au cours de la période 96-2001, on mettra  l'accent sur le fait que cette lutte citoyenne en faveur d'un projet global  de réhabilitation et de requalification sociale du quartier a souvent pris en  compte, au-delà des enjeux urbanistiques, sociaux et culturels classiques la  dimension sacrée du lieu. Cet arrière plan commun aux habitants et aux usagers  du quartier, au delà des cultures et des religions, se manifeste dans une perception  du territoire et un mode d'implication spécifiques que l'on essaiera de définir  à travers trois actions symboliques:
- La pérennité du rassemblement des Hommes debout au pied du CLIP et des  activités d'échanges de tous ordres, prétexte à de régulières stigmatisations  ou actions répressives a été , d'une certaine manière, recadrée par les  élus puisqu'ils ont décidé en novembre 2000 de voter l'aménagement dans un rez-de-chaussée  du CLIP d'un équipement de proximité (Point Services avec toilettes et permanence
d'écrivain public - médiateur ).
- La mobilisation pour défendre le secteur du quartier menacé de démolition  dans le cadre de l'achèvement de la Percée Moncey a abouti en février 98, à  une décision de réhabilitation et de requalification globale. En effet, chacun  a compris que frapper le quartier au coeur , au sens fort du terme, représentait
une déstabilisation fatale pour l'ensemble.
- L'action des habitants en faveur du transfert du nom du philosophe lyonnais  chrétien et ésotérique Pierre Simon Ballanche (1776-1847) sur l'espace résiduel  laissé par la construction du CLIP a été entérinée le 23/02/98 par le Conseil  Municipal de la Ville de Lyon. La petite place derrière le CLIP a été ba'tisée  , à l'initiative des habitants, Place Ballanche . Ces trois actions ont mis en évidence trois formes de représentation sacrée  du territoire :
- Les générations d'hommes qui se rassemblent , quoi qu'il advienne, sur La  Place du Pont depuis la fin du 18 ème siècle signalent ce lieu comme un haut  lieu, gardé depuis des décennies par des veilleurs venus d'ailleurs que  certains s'évertuent encore à lire comme des envahisseurs. A leur manière, ils  focalisent l'attention de tous sur leur forum immémorial alors que les urbanistes  ont imaginé que l'écrasante bâtisse du CLIP fonctionnerait comme un monument  -signal ! ! ! Ils rappellent chaque jour que leur rassemblement d'hommes issus  de l'immigration est un élément du patrimoine de la Ville et de l'agglomération.
- L'attachement indéfectible au quartier relève davantage du souci du collectif,  de la recherche d'une transcendance et de la responsabilité dans le maintien  d'un équilibre social que de la sanctuarisation spécifique au ghetto  ou à la cité ou du repli communautaire d'un quartier ethnique.
- La sensibilité patrimoniale exacerbée (toponymes, immeubles, rues ... ) montre  que ce lieu d'accueil de différentes vagues de migrants est ressenti comme un  espace peuplé d' ancêtres de toutes cultures et toutes religions , sous  la protection desquels il convient de se placer, pas seulement par superstition.

La perception du quartier de La Place du Pont comme haut lieu , transcendant et habité est amplifiée par la présence de signes et de symboles qui peuvent  faire sens à différents niveaux.
Celui de l'implantation près du Rhône, fleuve indompté et impétueux jusqu'à  la fin du XIXè, près du seul Pont sur le Rhône, le Pont de la Guillotière, construit  au XIIIè, au coeur de la commune de la Guillotière, près d'un carrefour en étoile.
Celui de l'orientation Est/Ouest de la rue Paul Bert, anciennement rue de Chartres.  Chartres, comme le tracé labyrinthique des rues du quartier à l'intérieur du  triangle parfait délimité par les rues Paul Bert, Villeroy et le Cours de la  Liberté et dont le sommet se situe sur la célèbre Place Gabriel Péri, toujours  dénommée Place du Pont . Dédale inquiétant avec l'ouverture minimale et progressive
du triangle sur les rues adjacentes, l'étroitesse des rues, la densité du bâti  et la hauteur des immeubles début 19ème siècle. Cadre idéal pour l'organisation  villageoise avec la configuration géométrique du territoire favorisant les parcours  d'évitement, les usages très codifiés de l'espace public et les circulations  entre cours intérieures, allées et montées d'escaliers fantomatiques.
Celui de la double isotopie des noms de rues. Guerre (Moncey, Villeroy, Turenne,  Marignan) et Paix (Paul Bert, Gutenberg, St Jacques, de l'Epée, Ballanche),  sous le signe de la dualité et de la résolution ternaire avec le triptyque vertueux  du secteur de l'ancien Eldorado (Bonne foi, Vigilance et Humilité).
Celui des évocations mythologiques (Eldorado, Elysée, Neptune, Orphée ... ),  des faits héroïques de la Résistance inscrits ou non sur les plaques commémoratives,  des souvenirs encore vivaces de la Guerre d'Algérie, des souvenirs collectifs,  individuels ou familiaux des différentes vagues de migrants, de la mémoire des  murs, de la mémoire de l'eau (la Rize souterraine et le Rhône repoussé plus
loin ), des symboles cachés dans les façades (triangle, pentagramme, cercle,  statuettes ), de la fonction immémoriale d'accueil et d'asile, des frontières  invisibles mais prégnantes qui construit une mémoire commune transculturelle  et transgénérationnelle.
Celui des pratiques religieuses diverses ( présence d'une vingtaine de nationalités,  de plusieurs religions) plus ou moins affichées. Les boucheries Hallal ou Kasher,  les librairies musulmanes, le rôle du lieu de culte, les bazars spécialisés  en produits rituels, les odeurs d'encens, l'implantation centrale du Taleb,  la présence de marabouts africains, les rites de naissance, mariage, mort, les  fêtes religieuses, les costumes traditionnels, le désormais célèbre Marché du  Ramadan imprègnent le quartier d' un climat spirituel subtil et transversal.
Bref, la vie quotidienne se déroule dans ce bain symbolique qui renforce la  magie du lieu et le sentiment d'être chez soi , dans une survivance urbaine  de ruralité méditerranéenne.

C'est ainsi que l'identification au quartier pour toutes sortes de raisons
personnelles, familiales et sociales s'accompagne souvent du sentiment d'avoir  à défendre un patrimoine immémorial et transculturel, un microcosme habité , protégé et magique , un lieu sacré en quelque sorte. Cet état d'esprit a surtout enrichi le débat public dans la mesure où les habitants concernés se perçoivent davantage comme des gardiens du Temple , des passeurs que comme des défenseurs d'intérêts particuliers ou d'un territoire sanctuarisé.  Le souci de l'équilibre et la défense d'une vision transcendante quartier a, dans la plupart des cas, permis de réguler l'espace public par le biais d'une  chimie sociale souvent étonnante. Bien évidemment, ce n'est qu'a fil du temps que cet arrière plan, à la fois  puissant et fragile, a pu être pris en compte. Dans ce domaine, il convient  d'être prudent, attentif et modeste. Il est aussi dangereux de tenter de l'éradiquer  par un certain type de politique de peuplement par exemple que de tenter de  la récupérer par des concepts à la mode, des gadgets ou du folklore.

Que faire alors de cette ressource collective ?
Laissons la s'exprimer, écoutons la et respectons la, et particulièrement dans  ce quartier dit difficile où les initiatives spontanées de créativité sociale  sont souvent négligées.
Mettons en place un Conseil de Flamboyance ou Conseil de Sages qui offrira  une reconnaissance à ce Collège invisible de citoyens de tous âges, toutes  cultures, tous milieux qui agit au quotidien avec responsabilité et dignité.
Construisons collectivement l'avenir sur des valeurs puissantes, universelles  et fédératrices comme, l'équilibre, le respect et la tolérance.