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Veille M3/Collapsologie : L'expo « Critical zones » donne l’alerte en alliant Arts & Sciences

Visuel de l'exposition Critical Zones
Critical Zones. Observatories for Earthly Politics© Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes, Axelle Grégoire, ZKM | Karlsruhe

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« Zones critiques », une exposition initiée et conçue par le sociologue et philosophe Bruno Latour pour le centre d’art ZKM, mêle arts et sciences pour alerter le public sur l’imminence de notre fin et l’inciter à réagir. Cette question de la finitude – qu’elle soit fin du monde, apocalypse, anthropocène, effondrement et plus récemment collapse général – a été et est encore un terrain d’inspiration pour les artistes et les institutions culturelles.
Date : 18/01/2021

Sortir d’une approche en silos pour mixer différentes sources de connaissances, et pour cela manier l’approche sensible aussi bien que les données scientifiques : telle est bien l’ambition dont semble vouloir faire preuve Bruno Latour, commissaire de l’exposition Zones Critiques. Depuis longtemps, l’auteur de Face à Gaïa s’intéresse à la manière dont il pourrait diffuser la connaissance au-delà des milieux spécialisés. On se souvient peut-être qu’il s’est inspiré à plusieurs reprises de techniques dérivées du monde de l’art. Ainsi organisa-t-il une conférence à Lyon en forme de happening où les auditeurs, qui n’avaient pas été prévenus qu’un dispositif théâtral les attendait, ont ainsi été rendus plus attentifs au propos.

En termes scientifiques – mais aussi imagés –, la « zone critique » désigne la fine couche terrestre sur laquelle la vie se développe. Au regard de la taille de notre planète, et plus encore à l’échelle de l’univers, cette zone est bien ténue… C’est peut-être dans la prise de conscience de ce rapport d’échelle que peut se faire celle relative à la fragilité de notre monde. Évitant soigneusement l’expression « collapsologie », sans doute trop racoleuse, et celle « d’anthropocène », sans doute trop peu accessible, l’exposition aborde par différents canaux la question de la fin de notre planète, un monde où les ressources ne sont pas illimitées et qui a été considérablement transformé par l’action humaine.

Pour nous faire entrer dans ce questionnement, l’exposition ouverte de mai 2020 jusqu’en août 2021 au Centre d'art et de technologie des médias (ZKM) de Karlsruhe en Allemagne, se déploie in situ et en ligne, via un site internet dédié. Si sa prise en main est quelque peu exigeante, et si les textes ne sont disponibles qu’en anglais et en allemand, cela n’affecte pas son intérêt intrinsèque : combiner, avec des contributeurs de spécialités variées, différentes connaissances et les porter à notre conscience, que ce soit de manière objectivée ou sensible. Plusieurs « chemins » (landscape, coevolution, symbiosis, cycles, alternative cartography, etc.) sont proposés, chacun s’augmentant régulièrement de nouvelles contributions, faisant de Zones Critiques un work in progress.

 

Sarah Sze, Flash Point (Timekeeper), 2018© Sarah Sze, © ZKM | Karlsruhe, photo: Elias Siebert

 

Imaginer d’autres langages pour rendre audible le message

 

Une des originalités est aussi d’impliquer le visiteur tout au long du parcours à un autre niveau de conscience, en lui proposant des « exercices » qui relèvent des techniques de méditation. Ainsi, lui est-il suggéré de « s’allonger une oreille sur le sol et d’écouter attentivement : qui et quoi entendez-vous ? » ou bien encore de se « concentrer sur [sa] posture corporelle pendant un instant. Prenez une nouvelle position ». Autant de propositions, autant de moments où il sera mis dans une disposition d’esprit autre, différente à la fois de l’approche discursive et du choc sensible que peut proposer une œuvre.

Au niveau esthétique, la collapsologie pose en creux la question des moyens mis en œuvre pour atteindre le cœur autant que la raison d’individus qui peinent visiblement à se mettre en mouvement. Plusieurs expositions méritent à ce titre d’être mentionnées ici, leur thème et le véhicule narratif qu’elles développent proposant une nouvelle manière de toucher le public. C’était notamment le cas de l’exposition « Venenum, un monde empoisonné » réalisée en 2018 par le Musée des Confluences de Lyon, l’un des musées qui manie probablement avec le plus d’efficacité ces nouveaux procédés narratifs. Associant là aussi des œuvres, des propos artistiques, mais aussi des objets et des animaux vivants, y intégrant une installation réalisée par un plasticien et une séquence où des scientifiques exposaient leurs points de vue, Venenum avait ceci de particulier qu’après un sas destiné à les mettre en condition, elle immergeait les visiteurs – pour ne pas dire les « spectateurs » – dans un espace où l’intellect et les sens étaient sollicités à part égale. Ici, la congruence entre propos et forme, à travers l’assemblage d’un langage artistique avec des données scientifiques elles-mêmes mises en scène, ont eu un impact réel.

Toujours dans le cadre du développement de nouveaux langages combinant arts et sciences, « Vivant », un cycle d’expositions, de performances, de conférences réalisées dans le cadre de la « saison culturelle pour la biodiversité » annonce explicitement vouloir « mobiliser, par l’art, l’opinion et la sphère publique sur les enjeux de biodiversité ».

 

Julian Charrière Future Fossil Spaces 2017 Installation, lithium-brine, salt lumps and An Invitation to Disappear 2018© Julian Charrière, © VG Bild-Kunst, 2020 © ZKM | Karlsruhe, photo: Elias Siebert

 

Une peur vieille comme le monde

 

Si ces expositions novatrices attestent de la vitalité des questionnements sur un possible effondrement, leurs démarches sont le prolongement d’une myriade de créations qui ont nourri sans cesse cette problématique, quelques soient les époques ou les sociétés considérées. Dans cette préoccupation ontologique, les artistes ont ainsi joué un rôle clé pour incarner, représenter, et même véhiculer nos angoisses existentielles.

Dans la chrétienté notamment, les artistes ont été des auxiliaires très performants pour traduire ces inquiétudes et ainsi persuader les fidèles, souvent en leur faisant peur à l’aide de représentations particulièrement effrayantes. On pense par exemple au peintre Hans Memling dont le Jugement dernier a traversé les siècles pour devenir une représentation iconique d’un enfer qui attendrait le pécheur, chutant sans retour possible dans un gouffre de flammes, ou étant au contraire sauvé. Dans un genre moins horrifique, la fresque immense imaginée par Michel-Ange pour la Chapelle Sixtine n’est pas moins frappante et rappelle à tous une finitude, béate ou infernale, c’est selon.

 

 

Plus de 70 dix ans après la création de l’Horloge de la fin du monde (qui « mesurait » à son origine le risque d’une guerre nucléaire), on retrouve cette thématique dans de nombreux genres ou disciplines artistiques, des plus « classiques » (théâtre, arts plastiques) comme dans l’entertainment mainstream. On citera par exemple le réalisateur Roland Emmerich, spécialiste du genre (The day after tomorrow, Farewell Atlantis, ou encore Godzilla). On pourrait aussi évoquer Steven Spielberg (La guerre des mondes), John Hillcoat (La route) ou l’ensemble de la saga de la Planète des singes. Le plus souvent, l’apocalypse a déjà eu lieu et il s’agit d’y survivre… 

L’univers de la bande dessinée, et plus spécifiquement celui de la science-fiction, est aussi un espace de création où fin du monde et apocalypse se déploient avec beaucoup d’efficacité. Sheltered de Johnnie Chrismas (un récit chez les survivalistes) ou encore Androïdes 05 - Synn (dessins et scénario de Louis), en sont de bons exemples. On n’oubliera pas non plus l’incontournable Walking Dead (scénario Robert Kirkman, dessin Tony Moore), comptant à ce jour pas moins de 33 albums, au fil desquels les personnages essaient d’échapper à des mort-vivants issus d’une pandémie et qui les traquent sans relâche… 

 

En 2006, près de 900 personnes participaient à la marche des zombies de Monroeville. En France, la première fut organisée à Lyon en 2008.© MissDeeCS

 

Au cœur des arts plastiques, d’indispensables intuitions pour actionner la réflexion

 

Si les artistes plasticiens et l’art contemporain ont parfois si mauvaise presse, c’est peut-être parce qu’ils refusent de rester à la place qu’on leur a assignée. En s’emparant des enseignements des sciences sociales et humaines pour les transmettre, à l’aide de moyens visuels sans doute plus percutants que de longs discours, ils tournent le dos à la figure de l’artiste chargé de dispenser le beau et la distraction, pour entrer dans le cercle des intellectuels critiques. Dans ce processus pour changer de statut, on peut identifier plusieurs postures. On en présente ici trois, en guise de première ébauche d’une catégorisation.

 

Claudia González Godoy Hidroscopia Loa 2018© Claudia González Godoy, © ZKM | Karlsruhe, photo: Elias Siebert

 

Sensibiliser par l’expérience, transmettre par résonnance : cette démarche prend sans doute sa source dans le Land Art qui naît dans les années 60 avec un double objectif : faire en sorte que l’œuvre échappe au marché – en la « construisant » dans la nature – et favoriser le développement d’un regard nouveau sur notre environnement en « sculptant » le paysage lui-même. Prolongeant ces démarches, des artistes essayent à leur tour aujourd’hui de nous faire entrer dans un dispositif où ils ont parfois reproduit un paysage dans l’espace d’exposition. Ainsi le plasticien Olafur Eliasson qui, en 2003, enveloppa le visiteur dans une brume orangée (The weather project), aussi séduisante qu’inquiétante. On peut voir actuellement une exposition monographique d’Eliasson au Guggenheim Bilbao. D’autres plasticiens recherchent cette dimension expérientielle tout en s’inspirant, pour concevoir leurs œuvres, de connaissances scientifiques. Fujiko Nakaya a, au milieu des 60’, rejoint Experiments in Art and Technology (EAT), un groupe réunissant ingénieurs et artistes. Elle réalisa alors des brouillards artificiels qui cocoonent certes, mais qui par leur instabilité, inquiètent aussi. Adoptant une démarche assez proche, Alistair McClymont cherche lui à recréer indoor des phénomènes météorologiques naturels, comme des orages ou des typhons, manière aussi de nous mettre physiquement en garde sur les effets du dérèglement climatique.

 

Lancer l’alerte, prendre part à la lutte : cette posture est sans doute celle qui a parfois le plus de difficulté à être considérée comme véritablement artistique, tant elle peut parfois adopter les codes du militantisme et des manifestes politiques. Pourtant là aussi, les démarches sont nombreuses depuis les années soixante, bien qu’elles ne portent pas nécessairement sur des questions de fin du monde mais plutôt sur des questions de genres (Guerrilla Girls), les régimes totalitaires (Ilya et Emilia Kabakov par exemple) ou de remise en cause de l’ordre établi (Actionnistes Viennois). Aujourd’hui, une performeuse comme Maria Lucia Cruz Correia s’appuie elle sur la dramaturgie du procès, pour essayer de faire reconnaître les droits de la biosphère. Elle milite notamment pour que « l’écocide » soit considéré comme un acte criminel au même titre que le génocide ou le crime de guerre. Et lorsque l'artiste japonais Tadashi Kawamata figure une apocalypse avec de simples cagettes, lorsque le plasticien américain Mark Dion reconstitue une ville envahie par ses poubelles, tous deux nous empoignent pour que nous réfléchissions – tant qu’il en est encore temps – à nos modes de consommation si manifestement irresponsables.

 

Partir en éclaireur pour proposer des pistes : C’est une inflexion à noter, la figure de l’artiste critique connaît elle aussi une transformation. Alors que tout un pan des sciences sociales et de l’activité artistique a consisté à « déconstruire », à « désenchanter » le monde pour en dévoiler les structures de domination par exemple, des artistes se posent parfois en apporteur, sinon de solutions, au moins de pistes d’actions positives et inspirantes. Autrement dit, ils considèrent aussi possible de nous faire entr’apercevoir la fin du tunnel… Ainsi en va-t-il pour Teresa Van Dongen : Armée de son double cursus de biologiste et de designeuse, elle a par exemple travaillé sur la capacité de bactéries à produire de la lumière pour concevoir des lampes ne nécessitant aucune électricité. Une œuvre à la dimension allégorique probable, au potentiel poétique certain, et ayant une utilité certes marginale à ce jour, mais réelle.

 

 

Dans ce même ordre d’idée, où l’artiste nous alerte mais aussi nous montre des chemins possibles, le film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, par la compilation d’expériences positives qui cherchent à repenser notre modèle pour le rendre plus soutenable, se présente sans doute comme une œuvre à la fois engagée, militante, mais qui ne cultive pas le catastrophisme. Une optique qu’on a tout lieu de souhaiter, tant les discours collapsologiques sont susceptibles de manquer leur cible, à force de mettre en scène parfois de manière outrancière le danger de l’effondrement qu’ils redoutent.