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L’eau comme bien commun : et si les imaginaires ouvraient les possibles ?

Photo de la table ronde
© Laurence Danière - Métropole de Lyon

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Comment seront nos vies demain, dans un quotidien où l’eau sera plus rare ? L’ambitieuse démarche prospective et participative Eau FuturE répondra à cette question durant l’année 2022.

Participative, car elle s’adresse à une variété de publics au travers de nombreux événements sur l’ensemble du territoire métropolitain.

Prospective, car elle invite les participants à se projeter dans un monde où les ressources en eau sont en tension et à construire un futur désirable.

Ambitieuse, car elle fait le pari de s’affranchir des représentations et projections actuelles qui limitent le champ des possibles.

Le 22 mars 2022, la Métropole de Lyon a ouvert cette démarche par une table ronde de praticiens et de chercheurs visant à discuter des apports des imaginaires. En effet, le besoin de les renouveler gagne en légitimité depuis quelques années, mais quels peuvent être leurs rôles dans la transition écologique ? Comment les travaille-t-on ? À quelles conditions peuvent-ils faire réellement bouger les lignes ?

Pour y répondre, quatre intervenants ont échangé pendant deux heures à propos des questions de Jérémy Cheval, architecte et chercheur à l’École urbaine de Lyon, et des remarques de la salle :
• Thomas Coispel, directeur d’études qualitatives de l’agence Indivisibles et coordinateur du pôle récit pour Alternatiba Paris,
• Chloé Luchs-Tassé, co-fondatrice et co-directrice de l’Université des Pluralités,
• Jean-Philippe Pierron, agrégé et Professeur de philosophie à l'Université de Bourgogne,
• Et Blaise Mao, rédacteur en chef d’Usbek & Rica

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Date : 15/04/2022

Les imaginaires, antichambre de l'action

Les imaginaires sont partout

 

À l’heure où les crises se multiplient, notre époque semble marquée par l’urgence de « faire autrement ». Mais la question « comment voulons-nous vivre demain ? » donne le vertige à nombre d’entre nous. Des chercheurs en sciences sociales, environnementalistes, prospectivistes, designers, auteurs et artistes invitent à s’engager dans une autre voie : mobiliser les imaginaires pour envisager les transformations à accomplir et s’engager dans la transition. Si Rob Hopkins et la démarche des Villes en transition insistent sur la nécessité d’ouvrir nos esprits pour imaginer des futurs désirables, la majorité des récits traduisent les peurs que nous nourrissons à l’égard du futur. Comment faire autrement et mobiliser les imaginaires de façon constructive ?

Vouloir mobiliser les imaginaires pour penser d’autres possibles peut laisser penser qu’ils ne sont pas déjà à l’œuvre. Or, ce n’est pas le cas, rappelle Jean-Philippe Pierron en préambule : « Notre rapport à l’eau est pris dans un imaginaire : celui du contrôle, de la gestion, de la quantification qui pense que maîtriser la nature est la meilleure façon de la gérer ». Aujourd’hui, cet imaginaire est de plus en plus questionné, voire contesté, par d’autres façons d’envisager l’eau : l’eau comme ressource à préserver, l’eau comme bien commun. Autre écueil à éviter : « laisser croire que l’imaginaire serait du côté des poètes, des artistes, des cinéastes… et que les autres ne vivent pas dans et avec des imaginaires ou n’en activent pas ».

 

 

« Imaginer plus pour mieux vouloir »

 

Pour le philosophe, il existe un lien très fort entre imaginaire et politique. On peut renforcer un projet politique à partir d’images et construire une idéologie. On peut aussi se tourner vers l’utopie et explorer des possibles que l’on n’avait jamais envisagés : « Ce n’est pas un déni du réel. Mobiliser l’imagination pour le politique, dans le champ de l’utopie, c’est imaginer plus pour mieux vouloir ». Autrement dit, sortir d’un paradigme gestionnaire et montrer que, derrière les nombres, se racontent d’autres choses sur l’eau.

Cette voie est sous-exploitée d’après Chloé Luchs-Tassé : « Une des grandes problématiques de notre époque est le fait qu’on n’a pas été en mesure de créer des imaginaires sur un futur soutenable ». Si l’on ajoute à cela le fait que les imaginaires évoluent très lentement, à la manière de plaques tectoniques pour reprendre l’image de Thomas Coispel, il n’est pas surprenant qu’ils soient encore peu investis.

Pour que de nouveaux imaginaires viennent questionner, bousculer ou transformer ceux qui dominent aujourd’hui, Chloé Luchs-Tassé conseille d’en faire une pratique très concrète : « En se rencontrant, en en discutant, en comprenant les imaginaires sur le futur et la transformation écologique et sociale, en les comparant… ». Cela exige de « rassembler d’autres collectifs, d’autres pratiques créatives, pour générer des récits ».

 

Incarner le changement par une multitude de récits

 

Recourir aux récits permet de mobiliser autrement les individus et d’agir sur les représentations. Ce sont leurs forces. En multipliant les « Et si… ? », d’autres futurs sont mis au jour. D’autres manières de vivre peuvent être envisagées. Pour Thomas Coispel, trois raisons expliquent l’efficacité de la fiction :

« Cela permet d’avoir de l’empathie avec des situations que l’on ne connaît pas. Cela permet aussi de normaliser des comportements qui aujourd’hui sont minoritaires, mais qui peut-être demain deviendront indispensables pour que la société fonctionne (ex. faire de la voiture individuelle une exception). Cela permet de dessiner en pointillés une autre norme, un autre espace qui devient normal. Enfin, cela permet de s’entraîner aux différentes possibilités, on sort de l’approche binaire pour ouvrir les possibles ».

Véritable antichambre de l’action, les récits permettent de rendre visibles et désirables des changements qui semblent difficiles ou impossibles. Pour Blaise Mao, « le futur n’est pas ce qu’il va se passer, mais ce qu’on va faire. L’anthropologue Anna Tsing dit qu’il faut regarder autour plus que devant. On a tendance à mettre des distances alors qu’il faut rendre le futur palpable dans le présent. C’est en apprenant à regarder autrement qu’on peut trouver des germes du futur ».

 

© Laurence Danière - Métropole de Lyon

 

Des pratiques plutôt qu'une méthode stabilisée

Entrer par le quotidien

 

Pour mobiliser les imaginaires au service de la transition socio-écologique, les principaux défis sont sans doute de ne pas penser la catastrophe comme inéluctable et de parvenir à croire ce que nous savons. Les rapports du Giec se succèdent, les informations sont connues. Pour Thomas Coispel, il est temps de changer de paradigme : de l’urgence de l’information (« Il faut que les gens sachent »), il faut passer au temps de l’action (« Prenons des routes qu’on n’a jamais pratiquées »). 

À présent, « il s’agit de traduire les informations en événements », développe Jean-Philippe Pierron. « Qu’est-ce que cela veut dire pour mon quartier que le débit du Rhône sera réduit de 30% à l’horizon 2050 ? Si je donne une forme à cette information dans ma biographie ordinaire, elle devient un événement. Comment font les 3 000 personnes sans-abri n’ayant pas accès à l’eau ? Un travail est réalisé actuellement par LALCA pour connaître les usagers des bains-douches, leurs itinéraires, ce qu’entraîne ce problème d’accès à l’eau. Lorsque nous trouvons des moyens de traduire sensiblement ce qui est souvent présenté par des chiffres, les imaginaires deviennent opérants ».

 

Faire émerger le commun, vivre une expérience, expérimenter

 

À la question des méthodologies à mettre en œuvre pour travailler avec les imaginaires, les intervenants évoquent plutôt des pratiques et des états d’esprit à adopter. Plutôt que d’élaborer de grands scénarios de prospective décourageants et paralysants, ou de proposer une méthode figée, Chloé Luchs-Tassé recommande de s’inscrire dans des méthodologies inhabituelles (« queer methodologies ») et de miser sur la pluralité des formats (images, textes…), sur l’expérimentation d’animations et sur la pluridisciplinarité.

Thomas Coispel, quant à lui, propose de réveiller l’empathie des citoyens au moyen de récits centrés sur des persona. « Faire un personnage, c’est aller un cran plus loin et se demander : quel est son problème ? Qu’est-ce qu’il va apprendre, lever comme obstacle ? C’est ce qu’on mobilise lors de la lecture d’un roman ou du visionnage d’un film : on partage en accéléré l’apprentissage de quelqu’un, on apprend des réalités des autres et on ressort grandi de cette expérience. On peut avancer et embarquer les citoyens en revenant à des échelles plus humaines ».

Autre piste pour rapprocher les imaginaires des actes : les provoquer, voire les expérimenter. Pour illustrer cette idée, Blaise Mao évoque des expériences transformatrices, comme assister au lancement de la fusée Ariane pour modifier son rapport à l’espace, ou croiser le regard d’un cachalot, une expérience qui a changé l’océanographe François Sarano et sa façon dont il appréhende le vivant.

Mais comment mettre en œuvre cela concrètement pour la transition socio-écologique ? En organisant par exemple une déambulation à pied pour découvrir autrement un territoire familier et sa biodiversité, ou en découvrant très concrètement ce que vivent les personnes n’ayant pas accès à l’eau. Il s’agit de créer les conditions favorables pour poser un regard neuf sur le monde, s’affranchir des récits dominants ou binaires, des aprioris.

 

Mobiliser d’autres savoirs et les arts

 

Un autre levier de la transition socio-écologique consiste à renouveler les savoirs que l’on mobilise. Dans le champ de la gestion de l’eau, les sciences de la nature et les sciences de l’ingénieur expliquent le cycle de l’eau, objectivent ses caractéristiques physico-chimiques, etc. À leurs côtés, les sciences humaines éclairent nos manières de vivre avec cet élément sous toutes ses formes (pluie, sécheresse, fleuve, brouillard, etc.) et nos liens au vivant, terreaux de nos « écobiographies » comme les appelle Jean-Philippe Pierron.

Mettre en dialogue les disciplines fait aussi partie de l’ambitieuse démarche du Parlement de la Loire, visant à définir le fonctionnement d’un parlement pour une entité non-humaine, la Loire, où la faune, la flore et les différents composants matériels ou immatériels seraient représentés. Des professionnels d’horizons divers (philosophes, anthropologues, écologues, biologistes, juristes) et des usagers du fleuve ont imaginé ensemble les contours de cette institution potentielle et sont ainsi parvenus à sortir de la conception d’usagers de la nature.

De même, les arts rebattent les cartes. « On ne veut pas des artistes qu’ils soient des politiques, on n’attend pas de la sagesse poétique qu’elle soit une sagesse politique, mais ce qu’on peut attendre d’elle, c’est qu’en décalant notre manière de poser le problème politique, elle aille chercher ailleurs que là où d’ordinaire on va chercher », propose le philosophe.

Actuellement, « l’imaginaire de la montée des eaux est très fort dans l’art contemporain », souligne Chloé Luchs-Tassé. Des artistes matérialisent le niveau de montée des eaux dans les villes ou dans la nature pour interpeller et ouvrir le dialogue sur le sujet. Avec Rising, l’artiste Marina Abramović va plus loin, en se plaçant dans une cage de verre où l’eau monte et menace de la noyer. En s’engageant à prendre soin de la planète, le spectateur peut abaisser le niveau d’eau.

Aussi marquantes soient-elles, ces démarches comportent un risque : ne toucher que certains publics. Pour Thomas Coispel, les démarches dites de « prospective-participative » doivent veiller à atteindre aussi les « indifférents ». Pour cela, il conseille de « multiplier les propositions où on fait ensemble (ciné-débats, BD, ateliers collectifs…) et dimensionner l’effort pour permettre à chacun de participer au niveau où il le souhaite ».

 

Photo de la table ronde
© Laurence Danière - Métropole de Lyon

 

Imaginer... et après ?

Le chemin des imaginaires

 

Comment savoir si les imaginaires marquent les esprits et font évoluer les choses ? D’abord en veillant à « se tourner vers des imaginaires nouveaux, c’est-à-dire des imaginaires les moins technologiques et les moins occidentaux possibles car nous en sommes abreuvés », met en garde Blaise Mao. S’affranchir des imaginaires dominants donne plus de place à la réflexion et à l’action.

Certaines démarches prévoient dès le début la façon dont les imaginaires mis au jour vont être utilisés.

C’est le cas d’une démarche menée par Usbek & Rica avec la Cité de l’économie et des métiers de demain de la Région Occitanie visant à identifier les métiers de demain. S’appuient sur les imaginaires locaux, les travaux produits ont vocation à « ruisseler dans les cursus universitaires en cours de préparation ». Le rédacteur en chef évoque aussi des effets totalement inattendus, comme ce lecteur d’un dossier sur le bien-être animal qui s’est inscrit au Parti animaliste dans la foulée. Mais « les usages peuvent aussi se construire petit à petit » rebondit Chloé Luchs-Tassé. « En travaillant les formes imaginatives, on trouve des formes de subversion allant à l’encontre du statu quo ».

 

Des imaginaires éminemment politiques

 

La multiplication des récits nécessite d’avoir une réflexion sur le risque d’instrumentalisation. On l’observe actuellement avec le greenwashing dans lequel des acteurs privés s’engouffrent car ils voient leur intérêt à mobiliser l’imaginaire de l’entreprise engagée.

Pour servir réellement les enjeux de la transition socio-écologique, « l’État et les collectivités territoriales ont la responsabilité de produire de nouveaux récits. Il ne s’agit pas d’organiser des démarches descendantes où le scénario est déjà écrit, mais des temps où les individus tissent des récits. Il ne suffit pas, ou rarement, de voir un film, de lire un livre, pour changer complètement d’orientations politiques ou de vision du monde. En revanche, si vous êtes entourés de récits orientés vers d’autres directions, vous avez tendance à suivre ce décalage collectif. La force du récit collectif est immense », estime Thomas Coispel.

Une autre responsabilité pour l’État et les collectivités territoriales est de repérer et de faire connaître des démarches plus confidentielles, comme celle de ce professeur qui engage sa classe de 4ème dans un travail de fond sur l’avenir de l’intelligence artificielle, évoqué par Blaise Mao. Ces leaders peuvent servir de « rôles modèles » qui motivent, inspirent et engagent à l’action.

Pour Jean-Philippe Pierron, au fond, il s’agit « d’articuler le public et l’intime, ces récits officiellement acceptés et ces récits intimes, tus, masqués, invisibilisés, mutilés ou humiliés, marqueurs de nos identités individuelles et collectives. Rendre visible ces liens, c’est politique ».

 

Qu’est-ce qui peut faire bouger les lignes ?

 

Vivre une expérience transforme davantage que le résultat : écrire une histoire plutôt que de la lire, travailler les imaginaires de l’eau avec un plasticien en utilisant des pigments, des matières, des collages, plutôt que de découvrir l’œuvre finale. La diversité des voix et des cultures est également féconde pour entrer en discussion et se confronter. Cela permet par exemple d’aborder un imaginaire bien ancré chez certains occidentaux -l’eau ne serait pas potable- qui conduit à une consommation d’eau en bouteilles.

Mobiliser la diversité des affects, ajoute Jean-Philippe Pierron. « Autour de la transition, on mobilise la peur, la culpabilité, mais le rôle des arts est de donner l’occasion d’expérimenter et de pluraliser d’autres affects : la joie, la mélancolie, la tristesse, l’enthousiasme, la colère… Il faut travailler les affects et en prendre soin ».

Car tout semble affaire de dosage. Si la peur à petites doses suscite l’attention et met en mouvement, elle peut aussi être contre-productive. Thomas Coispel l’illustre avec cet exemple récent : « l’imaginaire catastrophique, véhiculé par le film Don’t look up est inutile pour affronter une catastrophe déjà en cours : la peur paralyse, le récit n’est pas opérationnel et invisibilise l’action publique ». Mieux vaudrait raconter autrement les trajectoires du Giec en proposant des futurs alternatifs où l’on peut faire face aux problèmes rencontrés.

Mais attention à ne pas mobiliser les imaginaires uniquement à l’occasion de démarches exceptionnelles, ponctuelles ou récréatives. Blaise Mao nous invite à regarder autrement l’actualité, les fictions et toutes les expériences du quotidien pour y déceler de nouveaux imaginaires du futur, s’y confronter et passer à l’action. Alors, seriez-vous prêts par exemple à faire l’expérience d’une eau plus rare ?

 

Bonus : plongez-vous dans les imaginaires de l’eau, grâce aux œuvres citées par les intervenants !

Livres

Films

Performances

  • Rising, de Marina Abramović, artiste performeuse (2018)
  • Highwaterline, d'Eve Mosher, artiste peintre (2007)

 

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Pour tout savoir sur la démarche Eau futurE et ses suites, rendez-vous sur jeparticipe.grandlyon.com.

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