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L'innovation dans un service urbain de Propreté

Interview de Isabelle FONTANY

<< A la direction de la Propreté, les gains de productivité sont intimement liés à l'innovation organisationnelle >>.

Date : 11/05/2009

Entretien avec Isabelle Fontany
Nous interrogeons Isabelle Fontany sur les innovations réalisées à la direction de la Propreté, où elle occupait, jusqu’en juin 2009, le poste de responsable de la communication. Depuis lors, Isabelle Fontany est chef de projet cleantech à la Délégation générale au développement économique et international (DGDEI).
Propos recueillis le 12 mai 2009Quels sont, à la direction de la Propreté, les principaux déclencheurs de l’innovation ?

L’évolution des modes de vie avec le développement durable, les exigences très fortes en matière de résultats de propreté, la tension sur les coûts, la volonté d’améliorer la performance… font de l’innovation une nécessité.

Pouvez-vous être plus précise ?

Tous ces facteurs se combinent et nous imposent de rechercher de la performance : alors que nos budgets sont stables et que les prix globaux des marchés augmentent, nos services entretiennent une surface qui augmente de l’ordre de 3% chaque année, en raison de création d’espaces, comme les berges du Rhône ; pour répondre aux exigences de plus en plus fortes des citoyens et des élus, notre service est aussi chaque jour un peu supérieur, de nouveaux projets sont engagés, de nouveaux services sont ouverts aux habitants avec des déchèteries, des recycleries, la multiplication par deux de la fréquence de collecte sélective… Il faut sans cesse réfléchir à des innovations de service et d’organisation pour améliorer les résultats.

Quelles dimensions vous paraissent les plus importantes dans l’innovation ?

A la direction de la Propreté, forte de plus de 2000 agents, les gains de productivité sont intimement liés à l’innovation organisationnelle. Nous sommes aujourd’hui dans une période d’innovation organisationnelle assez forte, notamment en termes de partenariats avec les habitants, communes et autres partenaires, comme l’illustre l’organisation de la « Faites de la propreté ». Il est important de définir une responsabilité partagée en matière de propreté. Elle n’est plus seulement du ressort de la direction de la Propreté ; elle est partagée notamment avec les communes avec lesquelles nous sommes sur le point de contractualiser. Leur rôle est de sensibiliser l’habitant, de sanctionner si besoin à travers leur pouvoir de police… En contrepartie, notre devoir est de nettoyer l’espace public. Le plan stratégique [document cadre stratégique à la gestion du nettoiement qui définit les changements en matière d’organisation] définit aussi le fait que nous allons désormais travailler non plus dans une logique de moyen mais de résultat. On veut rendre un espace propre, et non pas nettoyer un espace avec une fréquence pré-établie. C’est une remise en cause importante de notre mode d’organisation… L’idée est d’éviter de nettoyer du propre, et de responsabiliser chaque agent, pour qu’il ait non plus une obligation de passage par exemple, mais la responsabilité d’un secteur.

Et sur les aspects techniques ?

En termes techniques, beaucoup d’innovations sont liées au développement durable, objectif central de notre direction. Nous avons beau avoir, par exemple, beaucoup évolué en matière de désherbage, il nous reste une marge de progression dans le domaine des solutions innovantes, non chimiques. Nos préoccupations portent aussi sur la viabilité hivernale (répartition, qualité du sel…), les techniques de collecte et de nettoiement. Avec le camion de collecte à moteur hybride testé par l’exploitation, on est encore dans de l’innovation technique. En matière de traitement des déchets, les problématiques sont différentes, on innove plutôt pour devancer la réglementation, très stricte.

Qu’impose la réglementation ?

Les évolutions réglementaires de 2005/2006 ont notamment engendré des investissements de 35 millions d’euros pour mettre aux normes l’usine d’incinération Sud. A la suite du Grenelle de l’environnement, les contraintes de valorisation des déchets s’accroissent encore, il devient de moins en moins possible d’avoir recours à l’enfouissement. Forcément, cela entraîne de l’innovation, technique et d’organisation, comme la diminution du délestage.

Qu’est-ce que  le délestage ?

L’arrivée des flux de déchets est assez irrégulière dans les usines d’incinération, avec des pics à certaines saisons, des creux à d’autres. Or, les usines ne peuvent traiter en continu qu’un certain flux de déchets. Nous devons alors délester durant les périodes de pics. De même, deux fois par an environ, l’obligation d’arrêt des fours pour entretien nous impose d’enfouir en centre d’enfouissement technique. Ce délestage est limité aujourd’hui par des conventions passées avec d’autres incinérateurs, à Bourgoin, la Plaine de l’Ain, Villefranche-sur-Saône. Nous pouvons délester l’un sur l’autre, nous prêter du stockage, faire de l’échange de déchets… Ce partenariat entre collectivités nous situe vraiment du côté de l’innovation organisationnelle.

Le développement durable est-il un objectif partagé par les agents de la Propreté ?

Il me semble globalement partagé car il apporte un argument de valorisation du travail. Il est important de savoir pour quelle cause on travaille, non ? Cela me rappelle la mise en place de la collecte sélective qui avait apporté un bol d’air aux métiers : quand on travaille pour la valorisation des déchets, dans le recyclage, on n’est plus dans un métier « sale », il ne s’agit plus, ou plus seulement, de ramasser les ordures dont les gens se débarrassent, mais de travailler au service de l’environnement. Finalement, on ne peut qu’adhérer au développement durable, car il rend le métier plus valorisant. Les cantonniers se rendent compte qu’ils ont un rôle environnemental et social, en étant les premiers représentants du Grand Lyon, ceux que l’on voit toute la journée sur le terrain, qui répondent aux questions des passants sur le fonctionnement de la ville…

Voyez-vous des freins à l’innovation dans le champ de la propreté ?

Aujourd’hui en tant que service urbains, nous ne sommes pas très armés pour établir des partenariats « public privé ». Nous sommes en effet tenus par une obligation d’équité liée aux marchés publics, il semble donc malaisé d’établir des collaborations ou partenariats privilégiés avec telle ou telle entreprise susceptible  de répondre à une offre. Il nous est difficile d’être en même temps client et partenaire. C’est pour nous un frein à l’innovation.

Quelle issue voyez-vous ?

Une solution qui s’offre à nous consiste à travailler en collaboration avec la DGDEI. Son rôle est de contribuer au développement de l’agglomération, notamment en offrant un service aux entreprises. Elle n’a pas un lien contractuel direct avec ces dernières. En développant ce partenariat inter services, la direction de la Propreté pourrait favoriser l’innovation. A la Propreté nous pourrons alors solliciter les entreprises sur la recherche, sur des techniques de désherbage alternatif par exemple, sur la diminution des consommations de sel lors du traitement hivernal de la chaussée, ou sur des techniques plus efficaces de nettoiement de telle ou telle surface spécifique.

Cela suggère que les marchés publics ne suffisent pas pour imposer les techniques que vous attendez…

C’est le seul biais que nous ayons, mais il sous-entend que nous ayons déjà connaissance de ce que l’on veut. Or, même en assurant une veille technologique, il y a des innovations dont on a pas connaissance aujourd’hui. Il semble alors difficile aujourd’hui de rédiger des cahiers des charges exhaustifs de prestation, souvent axées sur les techniques déjà connues.

La cellule recherche & développement, récemment mise en place à la DGDEI, sera-t-elle cette interface avec les entreprises ?

Oui, les entreprises désireuses de s’installer sur le Grand Lyon et porteuses de propositions innovantes pourraient demander, par le biais de cette cellule recherche & développement, si les services urbains sont intéressés pour être terrain d’expérimentation dans tel ou tel domaine, un peu à la manière de ce qu’a réalisé Renault Trucks pour tester la benne hybride. Par ce biais, les services urbains pourraient avoir recours à l’expérimentation et les entreprises, de leur côté, amélioreraient leurs techniques par les retours des services, se feraient connaître de futurs clients potentiels, les services urbains étant de gros consommateurs de technologies et d’écotechnologies, obtiendraient une promotion par voie de presse et lors de réunions avec d’autres collectivités…

Si la technologie est probante, le Grand Lyon ne sera-t-il pas obligé de l’acheter ?

Non, pas du tout, les règles des marchés publics l’interdisent.

Dans quelle mesure les cleantech, technologies environnementales, vont-elles apporter des innovations ? Comment le Grand Lyon se positionne-t-il dans ce domaine ?

Les cleantech, ce n’est pas seulement les technologies environnementales, c’est globalement toutes les méthodes ou technologies alternatives aux techniques actuelles qui permettront de moins polluer et de consommer moins d’énergie. Mon rôle en tant que chef de projet cleantech à la DGDEI sera de faire de l’agglomération lyonnaise une référence en matière de cleantech, et je vais m’y atteler. L’économie au Grand Lyon sera demain la santé (LynBioPole), le numérique (Numéris), la chimie-environnement (Axelera) et les cleantech. La demande politique, très forte, est d’identifier le Grand Lyon comme moteur et générateur d’éco-technologies. Les entreprises qui souhaitent se développer sur le Grand Lyon sur la base de technologies alternatives aux technologies actuelles, moins polluantes, moins bruyantes, moins consommatrices d’énergie, d’eau, moins pourvoyeuses de déchets, seront aidées si elles souhaitent s’implanter sur Lyon, sur le foncier, l’immobilier, l’aide au recrutement, etc.

Peut-on voir dans ces technologies une filière, alors qu’elles sont utilisées dans les autres pôles, comme l’indique le camion hybride de Renault Trucks ?

Effectivement, c’est à la fois une filière, et à la fois transversal. Il faudra travailler avec Axelera sur la chimie-environement, avec Lyon Urban Trucks & Bus sur les transports, et pourquoi pas avec Numeris sur la gestion des déchet ainsi que sur des filières non identifiées dans les pôles de compétitivité, comme le bruit, la dépollution des sols, le traitement de l’air.

Vous prenez le poste de chef de projet cleantech. Concrètement, cela consiste en quoi ?

Je piloterai des groupes de travail et donnerai une visibilité à tout ce qui se fait en matière de cleantech : ce qui se fait déjà, par l’intermédiaire des pôles de compétitivité, et ce qui reste à explorer. Je devrai travailler en partenariat avec une multitude d’acteurs. Enfin, mon rôle sera de faire la passerelle entre la DGDEI et les services urbains, que je connais, pour que des entreprises développent des expérimentations dans les services urbains.

Les sciences humaines et sociales ont-elles une place à tenir dans ce schéma ?

La prise de conscience de l’intérêt à prendre en compte les sciences humaines et sociales me semble très pertinente. Entre les sciences humaines et sociales et nous, services techniques, la culture initiale est radicalement différente. Jusqu’à présent, on avait tendance à faire de l’innovation à partir de notre vision, technique, en pensant qu’il suffisait qu’une solution marche techniquement pour qu’elle soit bonne, alors même qu’une solution technique peut être refusée par des habitants ou usagers. Dans les domaine de la propreté et des transports, comment mettre en place de l’innovation technique sans avoir étudié les comportements, déterminants dans ces domaines, la manière dont l’innovation peut être acceptée, refusée, adaptée ? On fera chou blanc si l’on cherche à innover sans considérer ces dimensions. Ce n’est pas un hasard si le service « communication » de la direction de la Propreté s’appellera demain « communication, marketing et innovation » : cela traduit la volonté générale au Grand Lyon de mieux prendre en compte l’avis de l’usager, ce qu’il souhaite en terme de services.