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Pour que la ville ne nous échappe pas

Interview de Itziar GONZALES

Itziar Gonzales,copyright Lorenzo Duaso
urbaniste

<< L'enjeu majeur de Barcelone aujourd'hui est de reconnecter l'administration publique avec l'énergie et le désir des citoyens. >>.

Itziar González Virós est urbaniste. Elle a enseigné à l’école d’architecture de Barcelone jusqu’en 2005, tout en intervenant sur plusieurs projets de transformation urbaine en Catalogne et en Europe. Elue conseillère municipale du district de la « Vieille Ville » de Barcelone en 2007, elle a pris en charge le vaste chantier de réhabilitation de ce secteur et travaillé sur la conciliation entre le tourisme et la vie de quartier. Elle mène actuellement plusieurs projets de résolution de conflits liés à l’espace public. Elle a contribué récemment à la fondation du « Parlement Citoyen », un espace de contre-pouvoir citoyen permanent en Espagne.
Itziar González Virós est accueillie dans le cadre du Festival Mode d'emploi - un festival des idées organisé par la Villa Gillet à Lyon. Elle partagera son expérience lors d'une conférence au Grand Lyon le 26 novembre 2014 intitulée « L'architecture invisible : réhabilitation et médiation urbaine » .

Coopération entre acteurs publics et privés, investissements massifs dans la qualité des espaces publics et les infrastructures, vision stratégique à l’échelle de la métropole : Barcelone est devenu un modèle de transformation urbaine. Itziar González Virós en observe les atouts mais aussi les dérives. Elle défend ici une démarche qui reconnecte les politiques de transformation urbaine avec l’énergie et le désir des citoyens.

Élue en charge du district de la « Vieille Ville » de Barcelone en 2007, vous avez démissionné au bout de trois ans de mandat. Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre cette décision ?

La stratégie de Barcelone, dans le cadre de la candidature aux Jeux Olympiques de 1992, était alors de se montrer au monde afin de mobiliser des investissements privés et de se doter d’infrastructures dignes d’une grande ville européenne

J’ai intégré le conseil municipal de Barcelone avec pour ambition de favoriser la prise en compte de la vision des citoyens dans la transformation des quartiers anciens de la ville. Cela supposait de faire exister une complicité entre les Barcelonais et l’administration municipale. J’ai démissionné le jour où j’ai constaté que les conditions nécessaires pour que je puisse jouer ce rôle n’étaient plus réunies. Pour bien me faire comprendre, il me faut évoquer l’histoire de Barcelone.
Le franquisme a été une période très grise pour la ville et toute la Catalogne. Le centre historique de Barcelone, de même que les grands ensembles d’habitat construits en périphérie dans les années 1960, n’ont pas été pourvus d’infrastructures, d’équipements et d’espaces publics adéquats. Les « associations de voisins », des mouvements sociaux organisés par quartiers, portaient alors les revendications de droit à la ville des Barcelonais.
Élu maire en 1979, à l’occasion des premières élections municipales de l’ère démocratique, Narcís Serra a répondu à ces revendications en lançant de nombreux projets destinés à améliorer la qualité de vie de chaque quartier. Son successeur de 1982 à 1997, Pasqual Maragall, a renforcé cette alliance avec les citoyens en lui donnant une autre ampleur. Charismatique et idéaliste, ce maire a réussi à rassembler les industriels catalans et les citoyens de Barcelone autour d’un grand défi : organiser les Jeux Olympiques de 1992. Ce faisant, il a pris appui sur une tradition de la ville remontant au 19ème siècle et qui consiste à organiser de grands événements internationaux. Les entrepreneurs catalans ont en effet toujours cherché à faire connaître à l’Europe l’excellence de leur industrie : les expositions universelles de 1888 et de 1929 en témoignent. Mais les citoyens de Barcelone étaient fiers eux aussi d’être les moteurs de leur ville. La stratégie de Barcelone, dans le cadre de la candidature aux Jeux Olympiques de 1992, était alors de se montrer au monde afin de mobiliser des investissements privés et de se doter d’infrastructures dignes d’une grande ville européenne. Au cours des premières années de l’ère post-franquiste, une complicité s’était donc instaurée entre l’administration municipale et les Barcelonais.

Quels sont les principaux bénéfices que Barcelone a tiré des politiques urbaines menées au cours de ces années ?

L’énergie déployée pour transformer les espaces publics me semble fondamentale

L’énergie déployée pour transformer les espaces publics me semble fondamentale. La qualité de l’espace public a été recherchée dans tous les quartiers de la ville. Que vous soyez dans le centre historique ou dans les quartiers de périphérie, vous vous sentez toujours à Barcelone. Il n’y a pas d’espace public de première et de seconde catégorie ! Et pourtant, de manière intéressante, cette démarche n’a pas abouti à une standardisation des formes urbaines. La diversité a été valorisée, en lien avec l’identité de chaque quartier. Ces projets sont ainsi devenus le symbole de la reconquête de la ville par les habitants.
Reconnaître que Barcelone ne s’arrêtait pas à ses frontières administratives, mais englobait les territoires qui l’entouraient, a été un autre point important à mes yeux. Cette vision métropolitaine était indispensable pour se saisir de plusieurs enjeux clés : ouvrir la ville sur la mer en réinvestissant des espaces industriels en déclin, structurer l’activité logistique en lien avec le développement important du port, organiser les ressources énergétiques à l’échelle de la métropole.
Un autre aspect des politiques urbaines de Barcelone a été valorisé par l’administration municipale. Il s’agit de l’alliance public/privé que nous appelons le modèle « barcelonais ».

Pourriez-vous nous parler de ce « modèle barcelonais » ?

L’administration municipale a travaillé de manière efficace avec des investisseurs privés afin d’orchestrer rapidement les grandes transformations urbaines liées à cet événement

Ce modèle a pris forme au cours de l’organisation des Jeux Olympiques, pour monter en puissance dans les années qui ont suivi. L’administration municipale a travaillé de manière efficace avec des investisseurs privés afin d’orchestrer rapidement les grandes transformations urbaines liées à cet événement. Barcelone était un immense chantier et renvoyait l’image d’une ville très dynamique.
Après les Jeux Olympiques, le discours sur la reconquête démocratique de l’espace public a toutefois laissé place à un autre, tourné vers l’attractivité. La ville se projetait désormais à l’échelle internationale. De nombreux investissements privés, issus de plus en plus de l’étranger, ont été réalisés afin de renforcer l’industrie touristique et développer l’activité logistique du port. Des mises en garde ont alors commencé à émerger de la société civile à propos de cette stratégie d’attractivité.
Après être intervenue comme urbaniste indépendante en 2002 pour assurer la médiation entre l’administration et des riverains au sujet de l’évolution d’un quartier central de Barcelone, j’ai intégré le conseil municipal en 2007 pour intervenir sur le district de la « Vieille Ville ». J’ai alors commencé à observer les signes de décadence du « modèle barcelonais ».

Comment avez-vous pris conscience de ces dérives ?

Barcelone a été prise dans une machine infernale, qui construisait sans arrêt, en cherchant à se faire une place dans la compétition mondiale entre les villes.

Lorsque j’ai pris mes fonctions, il y avait une euphorie autour du développement touristique de la ville. Barcelone se félicitait d’être devenue la quatrième destination touristique d’Europe, de drainer chaque année 8 millions de visiteurs, d’avoir un secteur touristique contribuant à hauteur de 15 % au PIB de la ville, etc. Ce que j’ai constaté sur le terrain était beaucoup moins réjouissant : des propriétaires poussaient les locataires à quitter leurs logements afin de vendre les immeubles à des promoteurs hôteliers, des commerces en pied d’immeuble étaient investis par la mafia pour accueillir des activités de blanchiment d’argent, le trafic de drogue et la prostitution se développaient… Au 19ème siècle, Barcelone voulait montrer au monde son industrie et sa technologie. Qu’allions-nous montrer maintenant ?

D’autre part, le développement de l’industrie touristique a eu des répercussions négatives sur la qualité de l’air et les conditions de mobilité : de grands bateaux de croisière stationnent sur le port et utilisent leurs propres générateurs électriques, ce qui engendre une pollution importante. De grands autocars touristiques sillonnent continuellement la ville et génèrent de la congestion. Nous avions écarté de Barcelone les camions liés à l’industrie dans les années 1980 ; le tourisme les a réintroduits dans les années 1990 avec une ampleur encore plus forte ! Enfin, le développement du tourisme ne bénéficie que très peu aux habitants. En effet, Barcelone n’a pas misé sur un modèle « Bed & Breakfast » qui leur aurait permis de disposer de revenus complémentaires, en accueillant chez eux des touristes. Ce sont de grandes chaines hôtelières internationales qui captent l’essentiel des revenus. La philosophe Marina Garcés1  a développé le concept « d’industrie extractive » pour qualifier cette dérive du tourisme. Elle fait l’analogie entre l’industrie touristique de Barcelone et l’industrie pétrolière des pays en développement : les ressources du territoire sont extraites et exploitées sans que la population locale ne puisse en bénéficier.

La non-gestion du tourisme de masse constitue donc la première dérive que j’ai observée. Face à cela, j’ai imaginé que nous pouvions bâtir le modèle d’une grande ville dont la dimension humaine ne se perde pas dans le processus de globalisation. En tant que conseillère municipale de Barcelone, j’ai organisé des événements festifs pour que les habitants réinvestissent les lieux de trafic et chassent ainsi les dealers. J’ai mené une campagne de fermeture des appartements touristiques pour redonner sa fonction résidentielle au logement, ce qui m’a valu des menaces de la part de la mafia.

Le second glissement, moins visible, n’en était pas moins important. L’administration avait pris l’habitude d’orchestrer des transformations urbaines à un rythme important. La construction s’est industrialisée. Barcelone a été prise dans une machine infernale, qui construisait sans arrêt, en cherchant à se faire une place dans la compétition mondiale entre les villes. J’ai tiré la sonnette d’alarme en expliquant qu’on ne maîtrisait plus la ville, que cette machine vivait seule, au profit d’intérêts privés, indépendamment de la politique et des citoyens. Ceux-ci commençaient à prendre de la distance vis-à-vis de l’administration parce qu’ils sentaient qu’ils avaient perdu leur capacité d’incidence sur le futur de la ville.

Qu’est-ce qui peut expliquer ce décrochage des citoyens ?

Ce qui a causé ma démission en 2010 est lié précisément à ce phénomène d’érosion des capacités de contrepouvoir citoyen.

L’écart entre l’administration et les citoyens s’est creusé progressivement. Pendant la période franquiste, le rôle des étudiants en droit, en économie et en architecture était très important au sein des « associations de voisins ». Ils aidaient en effet les riverains à rédiger des pétitions, à exprimer leurs besoins, à s’organiser. Ces coopérations techniques constituaient la force de ces mouvements de contrepouvoir. Au cours de la transition démocratique, cette capacité technique a été captée par l’administration. Les étudiants qui accompagnaient ces associations ont été recrutés par les services techniques de Barcelone. Les partis politiques ont également placé sur leurs listes électorales les personnalités les plus visibles au sein de ces associations. De plus, à partir de l’élection de Pasqual Maragall en 1982, différents conseils citoyens ont été mis en place pour dialoguer avec les associations. On a abouti à une participation plus formelle. Les associations ont perdu avec le temps leur capacité de lutte.
Dans le même temps, l’administration s’est transformée en une « prise de services ». À la manière d’une prise de courant, elle délivrait des services à des citoyens placés dans une posture de consommateurs passifs. L’administration est devenue un objet distant, bureaucratique et incompréhensible pour les citoyens. La qualité des politiques produites a diminué en conséquence.
Ce qui a causé ma démission en 2010 est lié précisément à ce phénomène d’érosion des capacités de contrepouvoir citoyen. J’étais en désaccord avec le maire de l’époque, Jordi Hereu, au sujet d’une opération urbaine que j’estimais aller à contre-sens des intérêts des habitants de la « Vieille Ville ». Lorsque j’ai compris que je n’avais pas les moyens, en tant qu’élue, de faire valoir la vision de ceux qui m’avaient fait confiance, j’ai décidé de quitter l’exécutif municipal. Pour le mouvement des voisins, cela a symbolisé malheureusement le divorce entre l’administration et les citoyens.
Lors des élections municipales qui ont suivi, en 2011, la gauche a perdu le pouvoir au profit du nouveau maire de centre-droit Xavier Trias. Le processus de décrochage entre la mairie et les citoyens s’est alors accentué : la nouvelle municipalité a commencé à vendre des pans entiers du patrimoine public, y compris des immeubles d’habitation à loyer modéré. Un sentiment de défaite a commencé à se propager : la qualité de vie a beaucoup diminué, se loger devient de plus en plus compliqué et le chômage continue d’augmenter. Mais face à cela, on assiste à de nombreuses réactions et mobilisations citoyennes. Selon moi, l’enjeu majeur de Barcelone aujourd’hui est de reconnecter l’administration publique avec l’énergie et le désir des citoyens.

Comment reconstruire ce lien avec les citoyens dans le champ des politiques urbaines ?

Mon expérience m’a appris que les seules démarches de participation qui fonctionnent en urbanisme sont celles où les citoyens soutiennent l’envie de la transformation parce qu’ils sentent dans leur vie quotidienne que les choses doivent changer.

Mon expérience m’a appris que les seules démarches de participation qui fonctionnent en urbanisme sont celles où les citoyens soutiennent l’envie de la transformation parce qu’ils sentent dans leur vie quotidienne que les choses doivent changer. Il est donc primordial de réussir à mettre en relation des éléments abstraits - des stratégies urbaines, économiques, sociales - et des choses concrètes qui viendront s’inscrire dans le quotidien des gens. Ensuite, il est important de ne pas figer le rêve qui guide la transformation urbaine. Or, c’est arrivé lorsque l’administration barcelonaise a affirmé que nous étions devenus le centre du monde et que nous avions ainsi atteint notre but. Les citoyens qui ne perçoivent plus de projet collectif perdent leur enthousiasme et alors s’amorce le déclin. Les habitants doivent se considérer comme un élément fondamental de la construction des politiques urbaines. Ils doivent apprendre à devenir les protagonistes du devenir de leur ville.
 

Dans cette perspective, comment percevez-vous votre rôle d’urbaniste ?

j’ai toujours cherché à construire des espaces politiques pour faire converger autour d’un projet commun les différentes personnes concernées par l’évolution d’un territoire

En tant que technicienne, élue et urbaniste indépendante, j’ai toujours cherché à construire des espaces politiques pour faire converger autour d’un projet commun les différentes personnes concernées par l’évolution d’un territoire. Pour cela, ma méthode d’intervention urbaine s’est structurée au fil du temps autour de trois grandes étapes.
La première consiste à repérer les différentes parties prenantes du territoire. Les acteurs évidents, ceux qui fréquentent le quartier au quotidien, mais aussi les acteurs moins visibles : la police, les banques, l’administration, etc. Cela dépend de la complexité de chaque espace.
La seconde étape permet d’amener les différents groupes d’acteurs à reconnaître les besoins des autres et à sentir qu’ils ont besoin des autres. À cette fin, je vais à la rencontre de chaque groupe afin de comprendre leurs désirs et leurs problèmes liés à ce quartier. C’est un rituel d’initiation dans chaque monde parce que chacun a son propre langage et système de perceptions. Au cours de ce travail, il est important de respecter les différentes visions pour que chaque groupe m’accorde l’autorité d’être quelqu’un qui interprète bien ses besoins. J’utilise une méthode très visuelle, avec des cartes, des dessins, des photographies, dans le but de cartographier les désirs et les conflits liés à cet espace. Après avoir superposé ces différentes visions, je rassemble tous les groupes afin de mettre en évidence les envies partagées et les douleurs communes. Les différents acteurs prennent alors conscience qu’ils ont les mêmes problèmes, même s’ils les expriment de manière différente, et qu’ils ne pourraient pas les résoudre sans les autres. Des ateliers sont ensuite organisés pour faire émerger des idées d’actions de proximité susceptibles de résoudre les problèmes constatés. Puis j’organise un rassemblement qui vise à démontrer que tous les groupes d’acteurs contribueront à leur manière à la résolution des problèmes. A cette occasion, les différents groupes signent un contrat qui expose les engagements de chacun.
La troisième étape vise à entretenir la complicité des habitants. Lorsqu’on y parvient, nous avons gagné : les habitants prennent soin de leur quartier et assurent collectivement une fonction de vigilance. Ma démarche donne finalement l’opportunité aux habitants de passer d’une posture de « consommateurs », réduits à se plaindre des problèmes qu’ils rencontrent, à celle d’acteurs coresponsables du devenir de leur quartier.

Comment éviter que le renforcement du pouvoir d’agir des acteurs en place dans un quartier n’en bloque l’accès à d’autres populations ?

L’antidote à la privatisation du devenir d’un quartier par certains consiste alors à ouvrir le processus à toute la ville.

Il est vrai que le risque de privatisation de l’espace par les riverains existe. Lorsque les acteurs politiques mettent en débat l’avenir d’un morceau de ville, ils ne s’adressent souvent qu’aux mobilisations de riverains. C’est une forme de clientélisme qui induit des risques de blocage. Or il n’est pas question que chaque quartier se ferme sur lui-même et qu’on aboutisse alors à une métropole composée d’un archipel de « gated communities ». La ville tire son énergie du mélange et du mouvement. L’antidote à la privatisation du devenir d’un quartier par certains consiste alors à ouvrir le processus à toute la ville. Lorsqu’on intervient dans les quartiers situés de part et d’autre des Ramblas de Barcelone par exemple, il est important de chercher à comprendre ce qu’en pensent et en attendent les habitants des autres quartiers de la ville. Car ils sont concernés eux aussi par ce quartier. Ils vont s’y promener, acheter des choses. Ils souhaitent peut-être venir y habiter. Par exemple, je peux impliquer dans la démarche des techniciens en charge de l’habitat. Ils peuvent ainsi faire état des besoins en matière de création de logements sociaux, pour que les personnes impliquées dans le projet urbain puissent réfléchir collectivement à la manière avec laquelle de nouveaux logements et de nouvelles populations pourraient prendre place dans le quartier. Ensuite, il y a toujours des marginaux, des dissidents, des acteurs qui ne sont pas en phase avec la ville. Mon travail est de faire en sorte que même ces acteurs aient un rôle à jouer, en apportant leur vision de ce qui ne va pas dans la ville. Au cours du travail de repérage des parties prenantes d’un territoire, on se heurte toutefois souvent à la complexité du jeu d’acteurs. C’est pour cela que je passe beaucoup de temps à réaliser ce travail. Je le fais précisément pour que personne ne privatise le quartier, pas même les communautés de riverains.

En quoi consiste le contrat signé entre les différents groupes impliqués dans votre démarche ?

Ma démarche consiste à démontrer la capacité d’innovation et de prise de risques des projets d’initiative citoyenne à des acteurs en capacité de soutenir ces projets.

Ma démarche consiste à démontrer la capacité d’innovation et de prise de risques des projets d’initiative citoyenne à des acteurs en capacité de soutenir ces projets. Par exemple, de nombreuses coopératives d’habitants se mettent en place actuellement à Barcelone, afin de construire des réseaux d’échanges de services, des solutions de transport avec des vélos, pour mettre en place des équipements autogérés, etc. Ce sont souvent des jeunes qui sont à l’origine de ces projets. Ils n’attendent rien de l’administration, ils font avec leurs mains. Or de nombreux collectifs n’ont pas la capacité de se payer un local. Et de l’autre côté, nous avons des propriétaires d’espaces inutilisés, des banques dans la majorité des cas. Ma fonction alors est de devenir un espace de confiance pour enclencher un processus de coopération entre ces acteurs. Je rencontre les citoyens afin de comprendre leurs projets, ce qu’ils ont envie de faire, leur calcul économique, ce qui leur manque. Puis je fais l’intermédiaire avec des propriétaires afin de les convaincre de céder temporairement leur espace, d’abord sous forme gratuite puis avec un loyer qui augmente en fonction de l’avancement du projet.
Le contrat signé par les différents groupes vise à matérialiser les engagements des différents partenaires. Au départ, c’est une charte qui traduit des intentions. Puis cela donne lieu à une approbation politique qui agit comme un signal permettant d’accélérer le processus de transformation urbaine.

Comment réussissez-vous à convaincre des acteurs institutionnels de soutenir des projets issus de la société civile ?

Mon intention est d’initier des dynamiques de coopération sur un territoire et de permettre également aux acteurs de s’approprier ma méthode pour que ces dynamiques puissent se poursuivre et s’accentuer avec le temps.

Mon parcours m’aide à jouer à jouer ce rôle d’intermédiaire parce que je maîtrise plusieurs langages : celui des riverains, des acteurs économiques, des techniciens, des politiques, etc. Je suis capable de traduire des idées, afin qu’elles soient comprises dans plusieurs univers, mais également de les évaluer. Mon expérience m’a appris en effet à savoir reconnaître une idée susceptible de fonctionner. Les acteurs institutionnels me font confiance parce que je comprends le fonctionnement de la ville. Mais surtout, je réussis à convaincre les acteurs financiers parce qu’ils sont déjà engagés dans le processus. Ils ont participé au diagnostic et exprimé leurs problèmes : l’augmentation des stocks de bâtiments inutilisés par exemple, qui dégrade l’image de la ville et entraîne in fine une baisse des valeurs immobilières. Finalement, je travaille aussi pour ces acteurs. Ce qui est important est d’impulser un processus de coopération entre les acteurs du territoire. Parce qu’il est plus facile de convaincre les acteurs politiques de s’engager lorsqu’ils constatent que le territoire s’est déjà mis en mouvement.
Mais mon rôle ne s’arrête pas là. Mon intention est d’initier des dynamiques de coopération sur un territoire et de permettre également aux acteurs de s’approprier ma méthode pour que ces dynamiques puissent se poursuivre et s’accentuer avec le temps. Dans cette optique, j’ai mis en place une formation à distance qui s’adresse à des urbanistes, architectes, ingénieurs, sociologues, artistes, etc. L’objectif est de préparer des professionnels issus d’horizons très larges à l’exercice du métier d’« activiste de l’espace public ». C’est une catégorie que j’essaie de développer. Ce que je propose aux étudiants de cette formation, c’est d’apprendre à mobiliser des acteurs qui leur permettront de maîtriser les différents langages des groupes à associer. La compétence clé consiste à structurer des équipes qui rassembleront les sensibilités et regards nécessaires pour dialoguer avec les parties prenantes du territoire. Mon but est d’accompagner l’émergence de coopératives de jeunes professionnels capables de mettre œuvre ma méthode d’intervention urbaine2 .

Lorsqu’ils sont soumis à certains problèmes, en particulier aux phénomènes de criminalité, les habitants attendent souvent des résultats rapides alors que les démarches participatives peuvent mettre du temps à se concrétiser. Comment faire face à cette tension ?

Face aux phénomènes de criminalité, les habitants peuvent ressentir une angoisse qui est souvent liée à un sentiment d’impuissance. Il est important tout d’abord d’écouter et de reconnaître la gravité de la situation. Ensuite, il faut aider les habitants à prendre la mesure de la complexité de ces phénomènes et accepter ainsi l’idée que leur résolution prendra du temps. Mais très vite, il est fondamental de montrer qu’un processus collectif se met en place et d’impliquer les habitants dans celui-ci. Dans un quartier soumis au trafic de drogue par exemple, je repère et cartographie les carrefours où s’installent les dealers. J’organise ensuite à fréquence régulière des fêtes citoyennes au niveau de ces lieux. Je discute aussi avec les mères qui craignent que leurs fils achètent de la drogue. Et je les incite à s’installer le soir dans la rue, pour travailler, pour discuter, pour tricoter, afin qu’elles contribuent à surveiller cet espace. Ces actions de proximité déstabilisent les dealers qui peuvent être contraints de s’installer ailleurs. Mais surtout, elles redonnent confiance aux habitants, en leur prouvant qu’ils peuvent jouer un rôle dans la préservation de leur quartier. Face à certains problèmes tels que le trafic de drogue, la prostitution ou le blanchiment d’argent, j’ai toutefois dû admettre à plusieurs reprises que les actions de proximité n’étaient pas suffisantes. Ces problèmes sont liés en effet à des réseaux qui s’organisent à une échelle bien plus vaste.

Dès lors, comment intervenir sur des processus qui dépassent le périmètre d’un quartier voire d’une ville ?

Lorsque j’étais élue en charge du district de la « Vieille Ville » de Barcelone, j’ai observé la complexité des phénomènes auxquels nous étions soumis et l’imbrication très forte entre des dynamiques locales et globales. J’ai alors pris conscience de la nécessité d’agir à une échelle plus large. Dans le même temps, j’ai ressenti la frustration d’être une représentante du peuple, mais d’en être en même temps éloignée. J’ai donc démissionné afin de regagner la confiance des citoyens. Une fois sortie de l’administration publique, j’ai eu besoin de créer un nouvel espace pour faire de la politique avec eux et pour agir à une échelle dépassant les quartiers de Barcelone. J’ai participé à la création d’un « Parlement Citoyen3»  dont le but est de compléter notre organisation démocratique fondée sur la représentation. Nous avons commencé à l’échelle de la Catalogne et la démarche s’étend actuellement à toute l’Espagne. C’est un espace de contrepouvoir citoyen qui vise à proposer de nouvelles lois au Parlement officiel, à organiser des consultations populaires et à mettre en place des assemblées citoyennes pour donner un support à tout cela. Cet espace met en réseau une constellation de mouvements sociaux afin de travailler sur les grandes questions qui concernent la Catalogne et l’Espagne : la lutte contre les hypothèques immobilières, le soutien à l’économie sociale et solidaire, la protection du modèle sanitaire public, la question de la municipalisation de l’eau, etc. Toutes ces actions ont des répercussions en effet sur ce qui se passe au cœur des territoires.
En parallèle, j’ai fondé un « Institut de cartographie de la révolte »  qui permet de mobiliser des mouvements sociaux et assemblées populaires à l’échelle de toute l’Espagne. Nous sommes une trentaine de personnes à animer ce « Parlement Citoyen » mais nous mettons en mouvement 1,5 million de personnes dans toute la Catalogne ! Notre but est que la « bousculade politique » qui se manifeste aujourd’hui permette de bâtir une véritable culture politique en Espagne. Les citoyens ne se contentent plus de voter pour un parti. Notre vocation est de leur donner les moyens de peser dans le débat et dans les choix politiques qui impactent leur quotidien.

1-Marina Garcés participera au festival Mode d’emploi organisé à Lyon en novembre 2014
2-Itziar González Virós animera, dans le cadre du festival Mode d’emploi 2014, un atelier destiné aux étudiants de l’école d’architecture de Vaulx-en-Velin afin de leur permettre de découvrir sa méthode d’intervention urbaine
3-Pour en savoir plus sur le « Parlament Ciutadà », espace de contrepouvoir citoyen permanent en Catalogne et en Espagne : parlamentciutada.cat