Vous êtes ici :

Préserver la démocratie

Interview de Myriam REVAULT D'Allonnes

Myriam Revault d’Allonnes, Droits réservés Trafik/Grand Lyon
© Cédric Audinot
Philosophe

<< On ne peut pas attendre de la démocratie qu'elle garantisse le bonheur de chacun. Ce n'est ni son rôle, ni dans sa capacité >>.

Après la chute des totalitarismes du XXe siècle, la banalisation de la démocratie en tant « pire régime à l’exception de tous les autres » semble paradoxalement avoir ouvert le voie à une critique sourde. Outre la question de la légitimité du principe représentatif, la démocratie doit affronter le soupçon d’une instrumentalisation par les puissances de l’argent, ou encore le procès en incompétence de l’homme consommateur. Or, comme le souligne Myriam Revault d’Allonnes, en se focalisant sur certains aspects du fonctionnement de nos démocraties, ces critiques laissent de côté une dimension essentielle : l’expérience démocratique. Comment l’individu perçoit et vit-il sa condition de citoyen et son rapport à la démocratie ?

Adoptant ce point de vue atypique, la réflexion de Myriam Revault d’Allonnes montre que la condition démocratique de l’homme moderne se révèle nécessairement déceptive. Parce que la démocratie rompt avec l’ère des certitudes des pouvoirs autoritaires (ou totalitaires) pour entrer dans celle de l’indétermination des logiques de négociation. Parce qu’elle donne toute sa place à l’expression et la confrontation des différences d’intérêts, de valeurs, d’aspirations qui traversent le corps social. En d’autres termes, l’édifice démocratique est intrinsèquement incomplet, imparfait, bref en perpétuels travaux. Dès lors, selon Myriam Revault d’Allonnes, nous commettons une erreur majeure en demandant à la démocratie d’effacer les divisions, de forger un consensus durable et d’assurer le bonheur individuel. A une époque marquée par la complexification du monde et l’accélération des événements, ces attentes inconsidérées contribuent, entre autres raisons, à l’installation d’un sentiment de crise généralisée et permanente. Ce qui conduit Myriam Revault d’Allonnes à nous inciter à reconnaître que, si la démocratie ne peut faire disparaître nos plus grandes craintes – l’incertitude irréductible de l’avenir et la violence du conflit – elle n’en constitue pas moins un formidable principe pour composer avec elles. 
 

Philosophe, professeur des universités à l’Ecole pratique des hautes études, Myriam Revault d’Allonnes enseigne également à l’école doctorale de Science-Po Paris.

Réalisée par :

Date : 20/06/2013

Votre dernier ouvrage part du constat selon lequel nous serions entrés dans une période de crise à la fois généralisée et permanente. En quoi cette situation de crise est-elle nouvelle ?

 La nouveauté tient à deux choses. Tout d’abord, nous ne parlons plus aujourd’hui des crises mais de la crise qui semble s’être emparée de presque tout les domaines de l’existence et de l’activité humaine : l’économie, la finance, la politique, la culture, les valeurs, l’autorité, l’éducation, l’environnement, etc. Ensuite, nous ne voyons pas l’issue de la crise. Elle s’est dilatée et perdure au point d’être devenue, semble-t-il, le milieu et la norme de notre existence. Or, en se généralisant et en s’inscrivant ainsi dans la durée, la notion de crise s’est vidée de son sens originel. Là est la grande nouveauté. Le mot grec krisis désigne en effet un moment extrême, paroxystique, dans lequel s’exercent le jugement, le discernement qui doivent permettre la décision et la sortie de crise. Situation d’exception dans son sens originel, la crise est devenue aujourd’hui un état indépassable, une régularité marquée par la multiplication des incertitudes : incertitudes quant aux causes et aux effets, quant à la possibilité même d’une sortie de crise. La « crise sans fin » est une crise dans laquelle nous avons le sentiment qu’il n’y a plus rien à trancher, plus rien à décider.

Vous expliquez que ce climat de crise exprime une remise en question radicale de l’idée fondatrice de la modernité selon laquelle l’histoire a un sens, est orientée vers un avenir synonyme de progrès. Que voulez-dire par là ?

Il faut revenir sur le sens que la modernité a donné aux crises. Dès son apparition dans l’Antiquité, la crise est liée à une certaine représentation du temps. On ne peut pas parler de crise sans parler du rapport au temps. On ne peut réfléchir sur cette notion sans envisager son rapport à la temporalité dans laquelle elle s’inscrit et qu’elle révèle. Issue du domaine médical, la notion de crise est venue au premier plan de l’expression et de la perception des hommes avec la modernité occidentale. Les écrits des penseurs du 18ème siècle en fournissent une excellente illustration. La crise devient pour eux une idée fondamentale, une anticipation de la révolution : Rousseau dira « nous approchons du siècle des crises et des révolutions ». En ce sens, l’idée de crise accompagne la modernité car elle manifeste la volonté de rupture avec le passé. Elle est indissociable du nouveau rapport au temps qui s’installe avec la modernité. Celui-ci se caractérise par une distance croissante entre l’ensemble des expériences héritées du passé et les attentes de plus en plus impatientes à l’égard du futur. Ce temps nouveau est habité par la croyance en une accélération du changement qui doit rendre perceptible l’amélioration du genre humain : l’idée de progrès investit l’horizon des expériences possibles. Au sein de cette histoire envisagée comme un processus orienté, les crises ont joué un rôle essentiel : elles étaient pensées comme des étapes douloureuses, conflictuelles certes, mais néanmoins nécessaires et vouées à être dépassées pour progresser. En d’autres termes, les crises avaient une signification par rapport à la marche de l’humanité vers le progrès.

Le caractère inédit de la crise actuelle vient justement du fait qu’elle n’est plus pensée ni vécue comme un jalon sur le chemin du progrès. Plus exactement, l’impression de crise sans fin découle de l’effondrement de l’idée de progrès. Il ne s’agit pas de dire que nous ne croyons plus que des progrès ponctuels ou partiels soient possibles dans certains domaines : la santé, la médecine, les sciences et les techniques, etc. Mais c’est l’idée d’une marche résolue et globale de l’ensemble de l’humanité vers des lendemains meilleurs qui se trouvent décrédibilisée. Nous ne croyons plus que les évolutions de la culture, du savoir, de l’industrie débouchent nécessairement sur l’accomplissement de la civilisation et la disparition de la barbarie.

L’une des dimensions essentielles de la crise résiderait également dans la prise de conscience que l’action humaine, plutôt que de porter la société vers des lendemains qui chantent, serait devenue une menace pour son devenir. Peut-on voir dans cette analyse l’une des explications du malaise qui semble s’être emparé de nos sociétés ?

Effectivement, il y a là quelque chose de tout à fait inédit : les interventions humaines, contrairement à leur visée originelle, ont induit l’idée d’une menace pour l’humanité future : celle-ci est perçue désormais comme infiniment fragile et périssable dans la mesure où l’homme est devenu un danger pour lui-même. C’est l’homme qui met en péril la vie qui le porte et la nature au sein de laquelle il construit son monde social. La domestication et la limitation de la technique apparaissent dorénavant comme une condition essentielle de la perpétuation de l’humanité. Plus encore : ce constat peut nous conduire à  faire de l’anticipation de la menace notre seule boussole pour envisager l’avenir. Si la croyance dans le progrès s’est effondrée, nous conservons pourtant l’idée qu’il y a un sens de l’histoire. Mais nous en avons inversé le sens du côté du déclin, de la catastrophe. Comme si à la certitude du progrès ne pouvait succéder que celle du désastre. A mes yeux, cette inversion est symptomatique de la difficulté pour l’homme à affronter l’incertitude de l’avenir. Car, reconnaissons-le, ce qui arrive dans l’histoire est toujours autre chose que ce que nous avons attendu. De même que l’idée d’une maitrise totale de l’histoire a été mise en échec par les résultats imprévisibles de l’action humaine, de même le thème de l’impuissance radicale ne laisse aucune place aux potentialités de l’action. Au total, l’homme exprime toujours plus ou moins spontanément une préférence pour la certitude d’un avenir pré-déterminé, pré-figuré  à l’avance. Comme si un avenir prévisible fût-ce vers le pire valait toujours mieux qu’un avenir incertain.

Comment expliquez-vous ce besoin de certitude face à l’avenir ?

 Cette difficulté  renvoie au problème de l’acceptation de la contingence de l’action, notamment en politique. L’exigence de certitude traduit en effet une méconnaissance de ce qu’est l’action. Quand nous agissons, nous ne sommes pas assurés du résultat de notre action. Parce qu’on n’agit jamais tout seul. On agit avec d’autres, pour d’autres, contre d’autres. Il y a quelque chose d’immaitrisable dans cet agir collectif. On ne peut jamais savoir comment les autres vont réagir et quels seront les différents effets de l’action. Accepter la contingence, c’est accepter la part incalculable du réel.

Faut-il voir ici une crise de la rationalité moderne ?

Ce n’est pas l’idée de rationalité en tant que telle qui fait problème ici, mais plutôt le fait d’enfermer la rationalité dans une logique calculante qui prétend éliminer tout ce qui relève de l’ordre du hasard et de la contingence. Encore une fois, ce point est essentiel pour le champ politique. Le politique ne saurait s’en tenir à une rationalité calculante. Les citoyens ne sont pas des êtres mathématiques ou des entités économiques, ce ne sont pas des individus qui n’auraient en considération que le rapport prévisible entre les moyens et les fins. Comme l’a bien montré Max Weber, la modernité est marquée par le primat de la rationalité calculante, scientifique, tournée vers l’efficacité de ce rapport entre les moyens et les fins. Or, on s’aperçoit que ce progrès scientifique ne s’accompagne pas nécessairement d’un progrès moral. La barbarie que l’Europe a connue durant la première moitié du 20ème siècle reste une énigme pour la science. Autrement dit, la science est incapable de répondre à un certain nombre de questions sur le sens de l’existence.

L’affirmation de l’individu, de sa volonté d’autonomie et de réalisation de soi qui marque la modernité n’est-elle pas une autre explication de l’effacement des espérances pour le futur ?

 Je crois qu’il faut se garder de jugements trop simplistes sur la montée de l’individualisme. Le fait que l’individu ait été installé au premier plan de la politique moderne et même mis en posture de fondement  est une donnée irrécusable. Mais l’autonomie de l’individu s’accompagne d’un rapport d’interaction, voire de dépendance croissantes avec les autres, avec le collectif. Autonomie ne signifie pas isolement. L’individualisation croissante et la tendance au repli sur soi s’accompagne d’une dépendance croissante à l’égard du collectif. L’usage très ambivalent des nouveaux médias montre bien qu’il ne s’agit pas d’un processus unilatéral. Selon moi, la fin des espérances séculières renvoie davantage aux effets des expériences totalitaires, à la remise en cause des grands récits, des idéologies, des grandes croyances dans la politique. Telle a été la portée symbolique de la chute du mur de Berlin qui, plus que la chute (d’un régime (déjà condamné), a marqué l’effondrement d’une certain nombre d’espérances séculières. C’est la conscience de l’homme occidental qui s’est trouvée profondément ébranlée par l’avènement d’un temps perçu comme sans promesses. D’autre part, jusque là, en affrontant les régimes totalitaires, la démocratie avait pu poser sa justification en se revendiquant des droits de l’homme, des libertés individuelles, de l’Etat de droit, etc. Lorsque ces régimes se sont effondrés, la démocratie s’est retrouvée face à elle-même, sans ennemis extérieurs. Elle rencontre depuis des difficultés à se justifier par elle-même. J’ajouterai que la démocratie doit cependant affronter aujourd’hui ces nouveaux ennemis que sont certains aspects de la mondialisation et la montée d’un capitalisme financier. 

Le climat de crise actuel ne découle-t-il pas également de l’impuissance de la démocratie à répondre aux grands enjeux de notre époque ?

 L’impuissance politique est en effet corrélée à l’état de crise généralisée et permanente que nous connaissons aujourd’hui. Cette impuissance s’explique en particulier par l’accélération des évolutions économiques, scientifiques, techniques, sociales, environnementales, qui prend de vitesse les processus démocratiques. Ceux-ci ont perdu leur capacité d’initiative. Ils sont devenus réactifs. La réaction, la réactivité à court terme prime sur la capacité d’initiative. De fait, la pression de l’urgence, le souci de la réponse en temps réel l’emporte sur la construction de projets à long terme. On observe une distorsion croissante entre le temps long de la politique délibérative et le temps court de la politique décisionnelle puisqu’il faut décider de plus en plus vite de ce qui va entrainer des effets à très longue portée.

Toutefois, on aurait tort de s’arrêter uniquement à cette idée d’impuissance. Les problèmes que rencontrent les démocraties occidentales ne sont pas les mêmes que ceux que rencontrent les pays émergents comme l’Inde ou le Brésil. Ces derniers connaissent certes des évolutions politiques compliquées en raison de l’éventuelle faiblesse de leurs traditions démocratiques. Mais ces évolutions sont aussi sans doute davantage porteuses d’espoirs pour la population que chez nous, parce qu’elles laissent augurer des marges de progrès importantes. Nos démocraties quant à elles ont à affronter des enjeux d’une nouvelle nature et qui constituent pour elles un véritable défi. Ce sont les enjeux que j’évoquais précédemment, l’écologie, la technologie, le rôle de la finance, mais aussi des enjeux sociétaux tels que la reconnaissance de la parité, de l’homosexualité, les problèmes liés à la procréation, etc. Or, je pense que ces évolutions ne doivent pas être envisagées seulement de façon négative mais aussi comme des occasions de renouvellement pour nos démocraties. Il y a cinquante ans, jamais on n’aurait pu penser que le politique avait vocation à prendre à bras le corps la question de la famille. Plutôt que d’y voir un recul du politique, c’est bien à une extension du périmètre des affaires publiques que nous assistons. Le pouvoir démocratique est sollicité pour se prononcer sur des sujets nouveaux ou par rapport auxquels il restait jusqu’ici à l’écart. A mes yeux, il s’agit là d’une évolution très intéressante qui contrebalance la vision d’un pouvoir démocratique impuissant. Si nos démocraties sont assaillies par des questions qu’elles sont appelées à résoudre, c’est peut-être davantage une chance qu’un problème.

On peut voir la démocratie comme l’espace ayant vocation à élaborer le bien commun. Or, vous expliquez que la démocratie agit surtout comme un révélateur de la pluralité des passions, des valeurs et des intérêts des individus et de leurs contradictions. La première vocation de la démocratie résiderait dans l’expression et la canalisation des conflits ?

 Il n’y a pas de contradiction entre la volonté de définir le bien commun et la mise en scène des conflits. Tout d’abord, ce que je perçois c’est un intérêt pour le bien commun qui reste vivace. Il s’agit d’une question qui reste centrale et qui suscite un regain d’attention des citoyens. Chacun fait le constat que les préceptes néolibéraux ne fonctionnent pas. Une démocratie qui se donne pour seule vocation la défense des libertés individuelles est condamnée à rencontrer de sérieuses difficultés économiques et sociales. La construction du bien commun occupe donc toujours une place essentielle dans la vie de nos démocraties.

Concernant les conflits, ce que j’essaye de montrer c’est que la question du bien commun ne s’élabore pas dans le seul consensus. Ce serait trop facile. Seuls les systèmes totalitaires peuvent se permettre de nier les multiples différences qui traversent le corps social pour imposer une vue unique. En démocratie, l’expression des désaccords revêt une importance fondamentale dans la construction d’un compromis. C’est à travers la mise en scène de ces conflits, de ces oppositions qu’il est possible de faire émerger une position commune. Il me parait essentiel aujourd’hui de reconsidérer notre vision du conflit dans la démocratie. Le conflit est un moteur et il est bénéfique. Vouloir l’occulter, l’étouffer reviendrait à remettre en cause la démocratie. J’ajoute que le bien commun n’est pas monolithique. Il n’est jamais définitif mais sans cesse remis en chantier, remanié. En ce sens, la démocratie, ce n’est pas seulement un dispositif juridico-politique d’organisation du pouvoir, c’est aussi une manière de vivre ensemble. C’est ce que disait Tocqueville quand il voyait dans la démocratie une forme de société, c'est-à-dire une configuration qui engage les mœurs, les passions, les relations sociales. Il s’agit d’accepter l’idée que la démocratie est un régime politique habité par une discussion permanente.

Finalement, n’avons-nous pas placé dans la démocratie des attentes impossibles pour elle à satisfaire ?

 Quand j’ai décrit la démocratie comme une expérience « déceptive » pour le citoyen, j’ai d’abord voulu marquer la nécessité qu’il y avait à bien comprendre que la démocratie n’a pas vocation à assurer le bonheur sur Terre. On ne peut attendre de la démocratie qu’elle garantisse le bonheur de chacun. Ce n’est ni dans son rôle ni dans sa capacité. La démocratie est une tâche infinie qui vise à produire les conditions institutionnelles dans lesquelles les individus peuvent se réaliser eux-mêmes le mieux possible. Ces conditions sont la sécurité, l’éducation, la santé, etc. Ceci amène à penser qu’il y a une limite à ce que l’on est en droit d’attendre de l’action politique. Cette dernière ne peut répondre à toutes les demandes. C’est leurre et une illusion de laisser entendre que la démocratie, comme mise en œuvre d’une politique pour le bien commun, va permettre de réaliser des espérances qui ne sont pas des espérances politiques. Les individus n’ont pas à s’en remettre au système politique pour réaliser des désirs qui relèvent de la sphère privée.

A l’heure où l’on reproche souvent aux élus de ne pas tenir leur promesse, comment faire passer ce message d’une démocratie qui n’a pas vocation à être au service de chacun ?

 Il est difficile de répondre à cette question dans la mesure où le succès électoral dépend souvent des promesses que l’on formule. Ce que je peux cependant observer, c’est un déficit certain de réflexion et de pédagogie de la part des élus et plus généralement des instances politiques. Leur volonté de nourrir une vision et de la partager fait défaut. A cet égard, la relation entre les politiques et les intellectuels n’avère souvent décevante. Plutôt que de s’engager dans un véritable débat, les élus semblent à la recherche de ressources susceptibles de leur être utiles immédiatement. Par ailleurs, je pense qu’il y a un enjeu très important dans l’instauration de dispositifs délibératifs permettant au citoyen de comprendre les tenants et les aboutissants de la décision politique. C’est ici que réside le déficit pédagogique. Il ne s’agit pas de confier la décision au citoyen mais de faire du processus de décision une occasion de dialogue, d’explication. La vie démocratique doit permettre d’éclairer le citoyen sur les contradictions qui animent le débat public et le caractère potentiellement décevant du compromis. Il s’agit de montrer que le compromis implique parfois de faire un pas de côté pour trouver un terrain d’entente avec d’autres points de vue. 

Comment le politique peut-il composer avec l’incertitude de l’avenir ? 

Le rapport à l’incertitude est bien la pierre d’achoppement de tous les désarrois de la société face à l’avenir. Pourquoi ne faisons-nous pas du caractère indéterminé de l’avenir un potentiel, un espoir laissant le champ libre à l’action ? Nous n’avons pas besoin de savoir où va l’histoire pour penser une action historique sensée car nous voyons bien que rien ne nous permet de maitriser de façon absolue l’avenir. Dans ce cadre, la démocratie peut être définie comme une dynamique qui s’efforce d’institutionnaliser l’incertitude. Cette perspective invite à tourner le dos aux projets politiques emplis de certitudes sur ce qu’il faut faire et sur ce qui sera fait à telle échéance. Il s’agit plutôt de réinvestir l’avenir pour le rendre à nouveau désirable. La rationalité calculante que j’évoquais tout à l’heure n’est ici d’aucun secours. C’est une rationalité en valeurs que le politique doit mobiliser, pour définir des orientations qui donnent du sens aux décisions qui devront être prises et qui permettent de retrouver un rapport au temps unificateur. Il s’agit également de faire preuve de lucidité et de patience face aux contingences de l’action. Comment accepter de ne pas avoir la garantie que le futur souhaité se réalise à coup sûr ? A cet égard, le politique doit s’efforcer de sortir de la dictature du présent en faisant la pédagogie de la longue durée. Reconnaissons que l’accélération des évènements n’est pas synonyme d’accélération du changement vers le progrès. Ce dernier prend du temps. Une question demeure cependant : le citoyen est-il prêt à voter pour quelqu’un qui n’exprime aucune promesse de résultats, mais propose « seulement » des orientations vers un avenir reconnu incertain ?

Pour aller plus loin avec Myriam Revault d'Allonnes :

  • ce que l'homme fait à l'homme. Essai sur le mal politique, Myriam Revault d'Allonnes, Seuil, 1995
  • le dépérissement de la politique. Généalogie d'un lieu commun, Myriam Revault d'Allonnes, Aubier-Flammarion, 1999
  • fragile humanité, Myriam Revault d'Allonnes, Aubier-Flammarion, 2002
  • le pouvoir des commencements. Essai sur l'autorité, Myriam Revault d'Allonnes, Seuil, 2006
  • l'homme compassionnel, Myriam Revault d'Allonnes, Seuil, 2008
  • pourquoi nous n'aimons pas la démocratie, Myriam Revault d'Allonnes, seuil, 2009
  • la crise sans fin. Essai sur l'expérience moderne du temps, Myriam Revault d'Allonnes, Seuil, 2012