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Sciences du vivant : les enjeux du développement économique de l'agglomération

Interview de Philippe DEMARESCAUX

<< Il y a dans le domaine des sciences du vivant un certain nombre de manifestations dans la région lyonnaise...et il serait très utile d'en préciser le calendrier >>.

Philippe Demarescaux, ancien directeur de  la division agro-alimentaire de Rhône-Poulenc de 1977 à 1991, président de la Fondation Scientifique de Lyon et du Sud-Est, pilote Biovision, le Forum Mondial des Sciences de la Vie dont la première édition eut lieu en 1999.

Il donne ici son point de vue sur les enjeux du développement économique de l'agglomération à partir de ceux qui traversent le secteur en forte croissance qui se forme autour des sciences du vivant. Le discours actuel sur le développement des biotechnologies ne dissipe pas l'amalgame que l'on fait souvent entre les secteurs de la santé, de la pharmacie,  des biotechnologies et des sciences du vivant.

Pouvez-vous indiquer où et comment  ces secteurs se recoupent et se différencient et quels sont ceux qui constituent les points forts de Lyon dans cette galaxie ?
Nous avons tendance à parler de "sciences du vivant". D'une part parce que les scientifiques ont des modèles qui sont transposables et réutilisables depuis les espèces végétale et animale jusqu'à l'homme; il y a de ce fait une continuité et une globalité en la matière. D'autre part, les technologies qui sont utilisées pour modifier, améliorer, contrôler le vivant, sont communes. 
Elles sont rassemblées sous le terme "biotechnologie". Par ailleurs, les problèmes de réglementation et les problèmes d'éthique recouvrent l'ensemble du vivant; enfin, il faut apporter au citoyen et au consommateur une vision d'ensemble.
Si l'on veut décrire le contenu de ce domaine, on trouve le domaine de la santé humaine et de la santé animale (avec les répercussions de la santé animale sur la santé humaine); le domaine de la production agricole (avec l'agro-alimentaire qui intègre éventuellement l'alimentation animale), puis tous les problèmes d'environnement qui intègrent aussi des technologies faisant intervenir des organismes vivants (le traitement des eaux par exemple avec des bactéries et micro-organismes), et tous les problèmes de remédiation. C'est un vaste domaine où le vivant intervient, soit comme sujet, soit comme acteur.
Les biotechnologies ne sont donc pas seulement les manipulations génétiques Une grande révolution génomique est en cours. Nous sommes entrés dans l'ère post-génomique, c'est-à-dire de la connaissance du génome [ensemble des gènes portés par les chromosomes de l'espèce], de tous les gènes, et nous sommes au début de la connaissance des fonctions de ces gènes. C'est une révolution qui est en marche.
Une deuxième révolution se profile : la principale fonction des gènes, c'est de sécréter des protéines qui sont les acteurs des transformations, du progrès et de la régression des organismes. Ce que l'on appelle la protéomique, qui est une science en elle-même, vient créer une deuxième vague de connaissances, d'outils et de moyens de contrôle.
Vient enfin un troisième domaine : celui des biotechnologies, c'est-à-dire les moyens et processus qui permettent d'intervenir à tous les niveaux que je viens de décrire, sur les gènes, sur les protéines, sur les bactéries, sur les organismes, ou sur les êtres vivants eux-mêmes par le clonage. Les biotechnologies sont les technologies qui agissent à ces différents niveaux et se conjuguent avec la révolution génomique et la vague protéomique.

Lyon a-t-elle des atouts dans les domaines des sciences du vivant, et lesquels ?
Ces atouts se situent d'abord au niveau de la recherche académique et universitaire. On dispose à Lyon d'équipes pluridisciplinaires de plus en plus orientées dans ce domaine : un génopôle Rhône-Alpes se met en place avec des équipes d'excellence tant à Lyon qu'à Grenoble; il faut aussi compter avec Lyon 1, ses facultés de médecine et de pharmacie, ses biologistes; avec Normal Sup et enfin avec tout le domaine médical, qui est un domaine d'excellence à Lyon depuis longtemps, avec les hospices civils et les différents centres hospitaliers.
Le second domaine est celui de l'industrie, avec Aventis-Crop Science d'un côté et Aventis-Pasteur de l'autre dans le domaine des vaccins.
Il faut aussi compter avec des moyennes entreprises comme Lipha-Merk ou Pasteur-Mérieux, implantées à Lyon avec leurs centres de recherche.
Vous avez enfin des petites entreprises en création; j'en ai dénombré 20 à 25 dans la région lyonnaise. Ce secteur est en croissance mais on peut faire mieux. Si l'on trouve si peu de petites entreprises dans le domaine des biotechnologies, c'est à mon sens que sur le plan local comme sur le plan régional, nous n'avons pas suffisamment concentré de volonté et de moyens pour attirer ce type d'entreprises.
Si vous allez en Allemagne, pour 100 francs de capital que vous investissez dans le domaine des biotechnologies, le Land et l'État fédéral mettent 200 francs à votre disposition, c'est-à-dire des moyens financiers pour fonctionner. Par ailleurs, vous n'êtes pas obligé de fournir des dossiers énormes et de passer devant des commissions à la compétence douteuse, comme on adore le faire en France. Je connais un universitaire français, prix Nobel, qui s'est installé à Heidelberg pour ces raisons.
Le troisième domaine est celui des grands organismes : le Centre International de Recherche sur le Cancer, le laboratoire de l'OMS (Organisation Internationale de la Santé) sur les maladies émergentes, le P4,  laboratoire Grande Sécurité de la fondation Mérieux.

Ce sont des atouts dont peu de grandes villes dans le monde disposent. Pourquoi alors ne réussissons pas mieux à les exploiter ?
C'est une question qu'il faut que l'on se pose, alors que les biorégions allemandes ont démarré il y a environ cinq ans, le cluster de Cambridge il y a dix ans, la Silicon Valley il y a plus de douze ans.
Dans ce domaine large des sciences du vivant, la notion de cluster, de proximité, est fondamentale : la présence d'équipes multiples attire d'autres germes en puissance car il y a des transferts de compétences et de personnels, une sorte d'entraînement mutuel. C'est ce qui se fait actuellement à Clermont-Ferrand  dans le domaine de l'agroalimentaire, grâce à l'action d'un homme et à la focalisation  des moyens des collectivités locales. Dans le domaine de l'agroalimentaire Lyon a beaucoup plus d'atouts, mais beaucoup moins de réussite.

Vous avez parlé à propos du Forum Biovision de "Davos des sciences du vivant"; est-ce une bonne image ?
Ce n'est pas une très bonne terminologie aujourd'hui. Comme Davos on veut que le Forum Biovision soit un lieu de rencontre des différentes parties concernées  par les développement des sciences du vivant. Mais on s'en différencie de façon notoire : on inclue parmi ces parties les représentants de la société civile, alors qu'à Davos ils sont plutôt dans la rue.
Les parties prenantes sont à un tiers des scientifiques, à un tiers des industriels, et à un dernier tiers des membres de la société civile dans toutes ses composantes, structures nationales, communautaires ou internationales, et organisations non gouvernementales également dans toutes leurs diversités puisqu'il y a des associations de patients qui sont favorables au développement des biotechnologies quoiqu'il arrive, et des structures beaucoup plus précautionneuses, par souci de biodiversité ou par crainte éthique.
Biovision est un lieu de débat. C'est également une méthode de dialogue — présentée à Gênes au G8 à la demande de Jacques Chirac — qui permet de faire un état très précis des points de consensus et de ceux qui font l'objet d'un désaccord. Il faut ensuite identifier les raisons des désaccords et proposer des actions qui permettent de les réduire. Biovision est aussi, et c'est là son originalité, un lieu de travail pour déboucher en séance finale sur des conclusions communes qui ont fait l'objet de négociations. Biovison propose des actions, et se veut le catalyseur d'un début de leur mise en oeuvre.

Biovision est-il aussi un salon professionnel, a-t-il autrement dit une réalité économique qui puisse servir le développement du secteur des biotechnologies à l'échelle de l'agglomération ?
Pour faciliter la venue du monde des sciences du vivant, nous organisons en parallèle du Forum Biovision une convention d'affaires, qui permet de faire venir des start-up et de les mettre en contact avec des scientifiques, des grands industriels et des financiers des sciences du vivant. Cette convention d'affaires a eu lieu en marge de Biovision en 1999 avec un premier essai, puis un essai plus structuré a suivi en 2001; à partir de là, le rythme est devenu annuel. Dans la mesure où la convention est un salon professionnel, une activité à but lucratif, nous avons décidé de la séparer du forum, afin de ne pas "polluer" la fondation et Biovision qui sont à buts non lucratifs et doivent rester une plate-forme neutre.
Les affaires qui se font sont difficiles à évaluer, mais c'est près de 1000 contacts, ce qui est considérable. Il s'agit de cession de technologies, d'acquisition de licences, de participation financière, etc. Il y a quatre ou cinq conventions de ce type en Europe, mais nous pouvons devenir la principale.
La convention d'affaire — plus encore que le Forum — est catalytique sur le plan des créations d'entreprises. Vous avez ainsi des entreprises venues de la côté Ouest des États-Unis, présentes à la convention, qui cherchent à implanter une filiale en Europe. Plutôt que d'aller créer des bureaux sur la côte ouest sans être capables d'exploiter la venue à Lyon de 300 start-up américaine, les Lyonnais doivent pouvoir vendre les charmes et les lieux d'implantation de Lyon, et les convaincre de s'installer à Lyon. Le deuxième avantage spécifique de la convention d'affaires, c'est de favoriser le développement à Lyon de nouvelles start-up, qu'elles soient françaises ou américaines.

Quels sont les secteurs véritablement différenciant sur l'agglomération ? Le caractère "généraliste" du tissu économique lyonnais est-il, dans le contexte actuel, un handicap ou un atout à son développement économique ?
Faisons un parallèle entre une agglomération et une grande entreprise. La pression sur les grandes entreprises pour se refocaliser sur un métier est à la fois épouvantable et incontournable. Pourquoi ceci serait-il vrai pour les grands groupes et ne serait pas vrai pour les agglomérations ? Le seul moyen de préserver  une diversité, c'est de faire comme certains grands groupes, Dupont de Nemour,  BAYER, BASF, qui ont identifié dans leurs différentes activités, d'une part  des activités historiques qu'ils considèrent comme des "vaches à lait",  dans lesquels ils investissent le minimum pour garder une création de valeur,  et d'autre part un domaine de développement unique sur lequel les moyens dégagés  par les activités historiques sont refocalisés pour assurer le maximum d'opportunités.
Ce modèle permet à une région de trouver ses chances de développement, surtout  dans des domaines comme les biotechnologies ou les technologies de l'information  qui sont des domaines en explosion, où la taille critique est indispensable,  et où il ne faut pas lésiner pour attirer de nouvelles branches et de nouvelles  activités.
Aujourd'hui, Lyon et sa région sont en situation de dilemme : ils  doivent comprendre très vite qu'il n'existe pas d'autre modèle et adopter une  stratégie de ce type. Les activités historiques, telles la chimie et la tradition mécanique, trouveront leur place dans ce renouvellement.
Il faut identifier un grand secteur de croissance et un seul, et concentrer 80% des moyens. La "mine" est active pour les vingt prochaines années, ce qui veut dire qu'il ne faut pas changer de stratégie et de priorité tous les trois ans. Les atouts existent, la croissance de ces secteurs est forte, les opportunités sont nombreuses. Il faut donc remettre en cause des politiques fondées sur la dispersion : on ne peut pas tout attraper. Il faut choisir, et choisir tous ensemble.

Si Lyon a perdu au cours de son histoire une part importante de ses fonctions  financières et de décision, a-t-elle néanmoins des leviers pour agir sur son  destin économique ?
Il faut se donner des moyens, être reconnus comme ayant des atouts, proposer  des implantations qui permettent le développement de synergies avec des entreprises  en création, des grands groupes et des équipes universitaires. Si la région  lyonnaise disposait d'un centre capable d'accueillir immédiatement des start-up  demandant 100, 200, ou 500 mètres carré de laboratoires équipés, elle aurait  des atouts qu'elle n'a pas à ce jour. On pense à Lyon qu'il suffit d'avoir  quelques lieux "incubateurs"... Or, ce sont des incubateurs attrape-tout,
pas forcément équipés pour recevoir un élevage de souris, ou un travail avec risque P1 ou P2. Si Lyon a véritablement des ambitions dans ce domaine, il faut  mettre à disposition de tels équipements. Je connais de jeunes créateurs d'entreprises  qui ne savent pas où s'implanter dans trois mois.
Concernant les centres de décision, il en existe à Lyon. Infograme n'existait pas il y a dix ans. Son créateur s'est installé ici et a trouvé probablement quelques avantages dans son domaine à rester.
En s'intéressant aux entreprises  en création, on peut avoir les centres de décision de demain.
Par ailleurs, il ne suffit pas seulement de les attirer au départ, il faut continuer de les accompagner régulièrement, les rencontrer et se soucier des services qu'on peut leur rendre en fonction de leur croissance. J'ai un peu peur que dans la région lyonnaise, et j'englobe plusieurs collectivités, on s'intéresse et on investisse bien davantage pour faire venir des centres de décision qui sont ailleurs aujourd'hui, sont très difficile à décrocher, plutôt que de faciliter la création d'entreprises qui peuvent devenir les grands centres de décision de demain, ou suivre les centres implantés pour s'assurer de leur maintien et de leur développement harmonieux.

Certes, on a attiré Euronews à Lyon ; mais le bilan reste à faire : combien a-t-on investi et quelles en sont les retombées pour la région lyonnaise ?
Si on avait choisi d'investir ces millions de francs sur de jeunes créateurs pour leur permettre de développer leur activité, qu'aurait-on aujourd'hui en terme de création d'emplois, de création de richesse et d'opportunités pour l'avenir ?
Un des indicateurs de l'autonomie décisionnelle lyonnaise est la taille de la communauté de décideurs. Cette communauté n'est ni assez structurée, ni assez accueillante. Une communauté structurée c'est un réseau — d'entraides, d'échange de savoirs, etc. — qu'il faut faire fonctionner, avec une infrastructure minimale qui assure les "pontages", à l'interface du secteur privé et des collectivités.
Les structures communautaires, régionales, qui devraient faire ce travail ne le font pas. J'ai essayé de créer avec Raymond Barre un petit groupe rassemblant des industriels du domaine des sciences du vivant pour qu'ils soient parrains, collectivement ou individuellement, de nouvelles implantations. Mais cela n'a pas été suivi d'effets, car nous n'avons pas pu financer ce travail d'interface.

Le départ d'Aventis, s'il se faisait, affaiblirait-il la position de Lyon dans le secteur de l'agrochimie ?
Il y a une donnée nouvelle qui est une décision de l'entreprise Aventis. Il y aura un nouveau propriétaire d'Aventis Crop Science au premier janvier 2002. Pour des raisons d'organisation et des raisons sociales, ils ne feront sans doute pas une révolution immédiate, mais mettront en oeuvre un plan de restructuration et d'optimisation. On a ici un cas d'école : il est beaucoup plus facile de convaincre les nouveaux propriétaires de laisser à Lyon un minimum ou un maximum d'activités, ou d'en implanter de nouvelles, que d'essayer de convaincre de s'installer à Lyon des acteurs au Japon ou sur la Côte Ouest des EU, qui ne connaissent pas Lyon et n'ont rien à Lyon. Pourquoi ne pas prendre rendez-vous avec le patron du groupe pour lui vendre la région et lui adresser ce message : "elle a des atouts; on va les mettre à votre disposition; de quoi avez-vous besoin ?"

Pratiquement, comment doit être menée, au niveau d'une agglomération comme Lyon, une politique de développement économique ? Les collectivités locales doivent-elles avoir une fonction d'orientation de ce développement ?
Prenons un exemple concret : il y a dans le domaine des sciences du vivant un certain nombre de manifestations, rencontres, décisions, évolutions, qui se produisent dans la région lyonnaise. Le simple fait d'en préciser à l'avance ne serait-ce que le calendrier afin d'exploiter des synergies, d'éviter des confusions, serait très utile. S'il y a un congrès de médecine rassemblant 500 praticiens de haute volée ayant peut-être des préoccupations dans le domaine des sciences du vivant, ce serait jouer les synergies que d'en être informé et de pouvoir installer une table avec des documents sur Biovision. Or, on le fait pas.
Il s'agit donc de coordonner l'ensemble, de façon à ce que, par petites impulsions, une foule d'initiatives rentrent dans un cadre global. C'est ce que nous faisons en participant à l'établissement d'un calendrier des forums et des conventions qui laisse à chacune de ces manifestations un maximum d'opportunité et de visibilité.
C'est aussi ce qu'il faut faire au niveau d'une région. Ce n'est pas compliqué mais c'est essentiel en terme d'efficacité d'ensemble. Cela implique un changement d'attitude de la part des collectivités : ne pas vouloir tout faire en tant que collectivité, mais se mettre au service de ceux qui agissent sur le plan économique, en ayant un rôle de coordination.
Les collectivités ont aussi un rôle de faire-valoir, qui est fondamental en terme de retombées économiques. Si elles n'ont pas à s'occuper du forum Biovision lui-même, elles peuvent l'utiliser comme un outil de communication au plan mondial, car quand on parle de Biovision, on parle de Lyon. Ainsi, pour que Biovision change d'échelle et parvienne à un niveau de reconnaissance internationale, il faut que pour le prochain Forum nous disposions de 5 à 10 cabines de télévision pour inviter CNN et BBC. CNN voulait venir lors du dernier forum, mais il fallait mettre à leur disposition un studio et une équipe. Nous n'avions pas l'argent nécessaire. Je pense que Davos, même avec son niveau de renommée, met à disposition des studio pour les chaînes qui veulent venir. Vous êtes alors sûr des retombées médiatiques. On vend en même temps Lyon et Biovision.