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Le champ des Sciences Humaines et Sociales

Interview de Gérard WORMSER

philosophe (ENS-Lettres et Sciences Humaines)

<< On constate depuis une dizaine d'années un fort décalage entre les innovations sociales [...] et les normes internes des SHS, demeurées sensiblement ce qu'elles étaient 20 ans plus tôt. >>.

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Date : 17/06/2009

Entretien avec Gérard Wormser, philosophe (ENS-Lettres et Sciences Humaines), directeur de la revue Sens Public  (gwormser@free.fr).
Propos recueillis par Caroline Januel le 30 avril 2009

Les sciences humaines et sociales (SHS) font régulièrement l'objet de débats passionnés. Le champ de connaissances désigné sous l'appellation SHS, la finalité des recherches conduites dans les différentes disciplines concernées et leurs apprentissages sont autant de questions qui préoccupent la communauté scientifique et concernent la société toute entière. Ces débats semblent redoubler d'intensité à l'heure où un avenir sombre est prédit aux SHS. Dans ce contexte, nous avons interrogé un acteur et observateur privilégié des SHS sur la situation actuelle.

Pouvons-nous distinguer les origines de la crise qui agite en ce moment les SHS ?
Rappelons que la notion de crise est aussi ancienne que la plus ancienne des sciences humaines : la médecine. La crise est la phase critique de la maladie. La médecine hippocratique l'observe pour établir un pronostic vital : si le malade surmonte la crise, il guérira. La crise, phénomène objectif, permet d'aller des symptômes aux indications thérapeutiques. Du cœur de notre crise, quelle grille d'interprétation ? ¹

Qu'en est-il de la crise actuelle touchant les SHS ?
Sa complexité tient au fait d'avoir été retardée. Au début des années 1970, l'Université française reste quantitativement étriquée : le tiers d'une classe d'âge passe le bac, le nombre d'étudiants est limité. Leur recrutement s'opère dans des catégories socioprofessionnelles supérieures (« CSP+ »), ou parmi des bons élèves repérés au collège, à la fois dociles et politisés, avides d'apprendre et pariant sur l'avenir. Cette génération achève de moderniser la société, à un moment où le secteur éducatif croît à la même vitesse que l'informatique. Elle investit la presse, les médias, elle amplifie la « tertiarisation » : juristes, financiers, communicants, conseils, cadres et administrateurs...

Ces jeunes gens (et jeunes femmes) ont aujourd'hui une soixantaine d'années. Ils ont incarné le développement de l'université et de la recherche, disposant de grands éditeurs (le Seuil, Gallimard, Maspéro, 10/18) pour publier, investi les médias et accèdent au pouvoir en 1981. Mais l'arrêt des recrutements fige le paysage. Depuis, l'université « massifiée » met sur le marché des centaines de milliers de diplômés quand la presse et l'édition entrent en crise ². Victimes d'un effet « ciseaux », les institutions se sont protégées en revenant au malthusianisme. Avec des étudiants surnuméraires, les « barrières internes » sont raidies : entre les « bêtes à concours » et  le tout-venant des étudiants, quoi de commun ?  La « génération 68 » des chercheurs, éditeurs, auteurs, responsables de programmes médias recrute donc ses successeurs sans traiter ni la question du devenir des métiers ni celle de la transformation des disciplines. Étudiants et enseignants sont en partie déclassés. Ces questions sont abordées avec un terrible retard et une capacité d'innovation limitée, qui va jusqu'à une marginalisation médiatique et éditoriale.

C'est le renouvellement de cette génération ayant accompagné l'essor de l'Université qui pose problème aujourd'hui ?
Il aurait pu contribuer à le résoudre. Mais la stagnation a limité la rénovation des programmes scientifiques et rien n'obligeait donc à se tourner vers d'autres types de professionnels que ceux déjà en place. On constate depuis une dizaine d'années un fort décalage entre les innovations sociales (internet & multimédia, pluralité des langues & échanges internationaux, parcours professionnels atypiques...) et les normes internes des SHS, demeurées sensiblement ce qu'elles étaient 20 ans plus tôt. C'est une impasse difficile pour des personnels aux instruments  fragilisés – presse, édition – et aux ambitions limitées. L'Etat a procédé au renouvellement générationnel des universitaires « à programme constant », sans infléchir la recherche ou l'enseignement. Cette crise exprime ainsi le décalage des structures de recherche avec l'évolution spontanée de la société. Cumulant éparpillement et centralisation managériales, les SHS sont restées en marge des problématiques de la société : arrivent aux responsabilités des personnes insuffisamment formées aux enjeux de la mobilité sociale, à l'interdisciplinarité, à l'habitude de prendre des risques, au travail en équipe, aux échanges européens, au multiculturel³ ...

Les acteurs des SHS doivent donc rattraper ce retard au plus vite et se saisir de ces questions pour être davantage en phase avec la société actuelle ?
L'Université et les SHS ont beaucoup à gagner de la mixité professionnelle avec les collectivités territoriales, avec les entreprises ou avec les médias, partout où se répercute le vécu social contemporain. Comment croire que les SHS puissent se refermer sur des débats internes ? L'érudition se maintiendra, bien sûr : la traduction de langues rares, le patrimoine archéologique ou l'histoire de l'art susciteront des vocations. En France comme aux USA, des érudits poursuivront leur travail. Mais cela ne concerne pas toute la jeune génération...

Bon nombre d'autres disciplines doivent coexister aux côtés de ces savoirs d'érudition...
Nous avons besoin de toutes les disciplines. On parle beaucoup de biodiversité, on a tout autant besoin d'une « cognidiversité », de diversité cognitive. Les responsables d'université ou d'édition devraient être des écologues de l'esprit. L'écologie de l'esprit est une attitude indispensable à l'avenir des SHS ?.

Est-il possible de concilier une diversité cognitive au sein des universités et les impératifs de « résultats » (publications, visibilité internationale...) qui pèsent sur les chercheurs ?
Les responsables administratifs publics, des médias, voire de maisons d'éditions, se soucient de budgets, de postes, de programmes d'action. Cette régulation peut rester éloignée de cette écologie de l'esprit. Il faudrait appréhender le monde des SHS comme espace pluriel, ouvert, d'échanges entre disciplines. Si le programme intellectuel devait être calé sur des demandes à court terme, liées à retour sur investissement, euro pour euro, dans des programmes fixés d'avance par une tutelle française ou européenne, cela ne fonctionnera pas. Dans des domaines où on attend des « innovations de rupture », les propositions importent autant que les résultats. Comment créer de véritables « collectivités innovantes » ? Cela passe sans doute par une très forte imbrication des SHS et de la société, une vraie mixité et une alternance, y compris pour le financement et les emplois. 

FONCTIONS DES SHS

 N'y a-t-il pas une méconnaissance, voire une incompréhension, des finalités des disciplines évoquées sous l'appellation SHS, méconnaissance qui contribue également à la crise actuelle ?
Tout dépend de la fonction donnée aux SHS.

Si elles se donnent une fonction de réflexivité critique, il est plus que naturel qu'elles soient en crise : la commande qui leur est généralement adressée par les pouvoirs publics n'est pas une commande de réflexivité critique, mais d'accompagnement gestionnaire. Voyez le débat sur la loi HADOPI? ...
Aujourd'hui, comment un jeune Nietzsche trouverait-il un poste à l'Université en France  ?? Il devrait cacher son jeu, séparant ses publications « scientifiques » et une « œuvre » impubliable, en tout cas pas avec le soutien de son université : c'est pourtant celle-là que lisent nos étudiants.
Cette fonction critique était développée dans les universités d'ancien style où le lien de professeur à élève, de maître à disciple dominait l'enseignement. L'originalité d'un professeur lui valait le respect de quelques jeunes.  Devenus eux-mêmes savants, ceux-ci ouvraient des enseignements... Cet esprit assurait une régulation des innovations : il y avait moins de programmes universitaires affirmés que d'individualités fortes. Le jeune Emile Durkheim, s'écarta de la philosophie et montra que la société obéit à des règles immanentes. Il développa une analyse des formes collectives, établit que le suicide est un fait social à part entière : personne ne le lui avait demandé. Il a créé la sociologie en France, nombre de travaux actuels s'y réfèrent encore.

Quelle autre posture peut-on adopter vis-à-vis des SHS ?
On peut dire aussi que les SHS sont partout : que l'université est en crise, pas les SHS.

En montant dans une voiture, nous sommes dans un univers de sciences sociales. Vous avez des cartes numériques, des interfaces de pilotage ergonomiques, notre cerveau a mémorisé toutes sortes de signaux et de perceptions réflexes, les radars stimulent l'attention : un vrai labo de psychologie cognitive. Nous sommes toute la journée dans les sciences sociales : sondages et communication, transports? , débat public? , activités d'entreprise et négociations syndicales? , relations de pouvoir et conflictualités... ! Leur développement exige aujourd'hui du travail collaboratif et des collectifs spécifiques. Elles sont partout comme la prose de Monsieur Jourdain¹° .

Pour quelles raisons n'avons-nous plus conscience des apports des SHS ?
Comme les SHS utilisent le langage naturel, à la différence des mathématiques, c'est parfois là où on les voit le moins qu'elles sont le plus intéressantes. Kafka et Proust ont synthétisé, dans une langue de leur temps, une part de l'expérience sociale et historique de leur génération. Un auteur crée des œuvres singulières, artistiques, liées à des personnalités uniques, mais aussi des éléments de mémoire collective. Notre société y trouve de quoi se comprendre elle-même. Passés en livres de poche pour tous, nous oublions qu'ils nous guident pour penser l'imaginaire, les mythes héroïques, la fin de  l'aristocratie, la toute-puissance de l'Etat, les phénomènes collectifs, la formation individuelle, etc.

Enfin, jusque vers 1960, les chercheurs et les intellectuels, qu'il s'agisse de physiciens ou de littéraires, étaient parfaitement à l'aise dans une totale obscurité. Un linguiste, un musicologue ou encore un physicien n'avaient pas besoin de penser, de calculer, de travailler face au public. Heisenberg faisait de la physique : il avait ses étudiants, ses collègues, et quelques correspondants à l'étranger. De son vivant, on savait juste que la physique allemande était une grande physique. Le vedettariat scientifique n'ajoutait rien à la carrière du chercheur.

Mais à présent, le savoir scientifique est de plus en plus investi par la société comme par les médias, les chercheurs ne paraissent plus inaccessibles, et ils doivent faire face à des nouvelles attentes, notamment répondre à des demandes de la société civile parfois pressantes... Comment s'est opérée cette évolution pour les sciences en général et les SHS en particulier ?
Les médias se sont saisis de la connaissance, parlant de la conquête de l'espace, de l'informatique, du génome humain, des tremblements de terre, de la disparition des espèces vivantes... Le sensationnel de la science, initialement réservé aux magazines pour la jeunesse et à la science-fiction, interfère maintenant avec le travail des scientifiques. Communiquer avec le public est devenu une obligation, tant pour diffuser des résultats que pour encourager des vocations. Les SHS paraissent paradoxalement en retard... parce qu'elle l'ont toujours fait. Le « contrat social » la « lutte des classes » ou le « libéralisme » en sont des produits phares ! Mais ces grands mots laissent de coté des travaux plus discrets. L'anthropologue qui étudie des danses traditionnelles au Yémen ne commence pas par produire un spectacle. Celui qui a enregistré des musiques traditionnelles n'est pas aux Nuits sonores. Mais quand Pierre Henry y vient en 2009, c'est 50 ans de musiques électroniques dont l'icône est présente. Et un jeune DJ peut utiliser les enregistrements du Musée de l'Homme¹¹ . En téléchargeant de la world music sur iTunes, qui pense à l'ethnomusicologie ? La culture vit décalée, c'est sa force irremplaçable¹² .

Ne voyons-nous plus les SHS aussi parce que les objets de leurs recherches sont moins « concrets » ou compréhensibles par le grand public ? On comprend plus facilement les recherches sur les transplantations cardiaques ou sur les énergies renouvelables par exemple car on voit immédiatement leur utilité...
Quel est le produit principal des SHS ? La paix sociale, produit de première nécessité. Elles produisent les raisons de la tolérance, les savoirs de la démocratie, expliquent les conflits¹³ ... La compréhension de la complexité et sa transformation en progrès collectif est tributaire des sciences sociales. Sans sciences sociales pour produire la sécurité sociale et les transferts financiers, pas de cardiologie dans les hôpitaux. Et l'éducation. L'école maternelle réunit des savoirs sur le développement enfantin : comment mêler quiétude et stress cognitif ¹?? Comment veiller en permanence à éviter les stigmatisations ? Nous profitons des sciences sociales, nous en sommes des produits. De leur qualité dépend notre vivre-ensemble et notre capacité d'organisation collective.

Il y a donc à la fois une méconnaissance des apports des SHS et des demandes excessives de la société adressées aux différentes disciplines des SHS...
En sciences sociales comme ailleurs, tout n'est pas accessible au grand public, l'immunologie, la prospective ou l'histoire des sciences. Comme il espère des miracles de la médecine, le public attend des sciences sociales qu'elles produisent de la justice. Cependant, même une pensée juste ne produit pas les conditions d'une justice dans la société si la société n'en développe pas le projet¹? On sera donc déçu par les SHS parce que l'éducation n'est pas ce qu'on voudrait et qu'il y a des diplômés au chômage... et qu'elles l'étudient sans pouvoir le changer. Cette déception dit paradoxalement qu'on en attend beaucoup.

Comment expliquer ces attentes excessives adressées aux SHS ?
Au XIXe siècle, elles fondent l'espoir du progrès démocratique¹? . D'où l'accord de fond entre les savants et les artistes pour l'amélioration des conditions de vie : l'égalité juridique précède l'exploitation ouvrière, la Croix-Rouge précède les antibiotiques. Les SHS passaient soit pour idéalistes, soit pour idéologiques. Mais elles peuvent devenir protestataires. André Breton était jeune médecin pendant la première guerre mondiale : il invente le surréalisme par rejet d'un monde qui produit les tranchées, les mutilés, les gazés...

Les sciences sociales participent énergiquement à plusieurs projets de modernisation et de justice. Les lois sur la presse et de séparation de l'Eglise et de l'Etat incarnent cette ambition au service de tous : Clémenceau et Jaurès héritent des Lumières et de Renan. Plus tôt, l'encyclopédiste Condorcet invente les élections à deux tour : les rassemblements de second tour tempèrent l'arithmétique par la parole politique, évitant tant le couperet de l'élection personnelle à un tour que l'émiettement de la proportionnelle¹? . C'est un apport des sciences sociales.
Les SHS sortiront de leur crise actuelle le jour où la société environnante retrouvera le souci de justice sociale, d'égalité et de transformation de la société. Sinon les chercheurs et les intellectuels resteront  à l'écart d'une société divisée entre riches et pauvres, entre nationaux et étrangers, entre jeunes et vieux, etc¹?.  Ici, les sciences sociales attendent la réponse de la société à leur travail. Après la démocratisation, si notre société compte sur la mondialisation et la marchandisation pour créer la richesse pour tous, c'est un tout autre horizon, et d'autres champs d'investigation. Certains secteurs des sciences sociales se sentent marginalisés, d'autres apparaissent autour du design, de l'urbain¹? , des langues, des sciences cognitives, des médias...
 

UNE INITIATIVE LYONNAISE : ASSOCIER le LOCAL et l'INTERNATIONAL
 
Comment allier la fonction critique des SHS et leur utilisation quotidienne ? Connaissez-vous des équipes qui parviennent à ce double objectif ?
Oui et l'environnement actuel favorise cela. Les grandes bibliothèques du monde donnent peu à peu accès à leur patrimoine culturel : les enregistrements (son et image), et les textes anciens, dans toutes les langues, y compris les plus rares, sont disponibles en formats numériques. C'est formidable et la communauté scientifique s'empare de ces nouveaux outils. Notre travail s'est radicalement transformé depuis 20 ans. Nous disposons d'un véritable outillage permettant de mutualiser des initiatives sur la base de croisement de compétences et de mutualisation des résultats. Le caractère limité des enjeux économiques favorise de vrais partages internationaux, les réseaux participatifs. Cependant leur fluidité spécifique leur occasionne d'invraisemblables difficultés pour se financer et la rénovation se fait surtout de manière latérale aux institutions. A titre d'exemple, la revue électronique Sens Public (www.sens-public.org) répond à l'attente d'assurer en même temps une fonction critique, un éclairage « au quotidien », et la promotion de jeunes auteurs sur un plan international.

Pouvez-vous nous expliquer le fonctionnement de la revue Sens Public ?
Sens Public est une revue internationale, multilingue, interdisciplinaire. Voyez sa page d'accueil aujourd'hui :
•    la présentation d'un livre que nous venons de publier, issu du colloque de Cerisy sur Maurice Blanchot ²°.
•    un article sur la notion de virtuel, d'un jeune chercheur italien de Paris, avec qui nous créons un laboratoire sur internet et les SHS, Marcello Vitali Rosati.²¹
•    un article de Mireille Brioude (Paris-3) sur Agnès Varda, le féminisme, les images, la société²².
•    la critique d'un livre américain juste paru sur le projet économique d'Obama²³ . Niels Planel a quitté la France pour le Japon puis les USA, a suivi pour nous la campagne électorale. Sens public lui a permis de publier un livre chez Hachette à 28 ans...
•    le lien vers MotsCroisés/CrossWords, www.xwords.fr, blog professionnel d'éditeurs européens, centré sur la question des publics, des langues et des cultures. Son responsable, Roman Schmidt, allemand installé à Paris, fait sa thèse tout en travaillant avec Courrier international. Il passe l'an prochain à New York...
•    La présentation d'un colloque tenu à Lyon dont nous venons d'éditer les textes : Les femmes dans l'action militante, sous la direction d'André Robert (Lyon-2)²?.

Un dispositif de revue électronique, c'est assez complexe. Nous avons adopté des pratiques liées au travail en collectif, en laboratoire, dans un milieu international, en nous finançant sur projet plutôt que sur des budgets permanents. Ce qui semble normal dans les sciences de la nature surprend en SHS. Nous sommes un réseau de partenaires européens autonomes relevant de plusieurs disciplines, mobilisant plusieurs générations et plusieurs supports, dont la dynamique exige l'évaluation qualitative immédiate et une culture de libre association.
La plupart des auteurs sont des jeunes chercheurs et créateurs. Nous favorisons la diffusion de leurs travaux, les formons à la publication, à l'interaction avec divers publics, favorisons la mutualisation et les rencontres internationales²? . Intégrer les jeunes auteurs aux processus de création, d'organisation et de décisions collectives, les publier sans attendre une subvention ou une garantie statutaire, c'est ce qui permet, dans un souci permanent de qualité, j'insiste là-dessus, de ramifier un vaste atelier d'écriture aux liens forts avec l'environnement professionnel. La pluralité des langues est devenue le quotidien de ces jeunes chercheurs : ils se lisent entre eux, évoluent dans l'espace des publications numériques comme du papier, des conférences. Leur professionnalisation a lieu dans le cadre de pratiques innovantes que nous nous employons à disséminer : nous intervenons dans des universités (à Lyon 2 comme en Slovaquie), auprès de collectivités, lors de salons professionnels d'édition, tentons de répondre à des appels à projets européens. Reconnus par le Cnrs, par l'ARALD, nous créons un bureau de traduction et des séminaires, tenons un café philo mensuel depuis quatre ans à Lyon. Les sciences sociales contemporaines pensent donc la création des conditions de leur production ²?. A l'instar de La Vie des idées inspirée par Pierre Rosanvallon – dont l'ancien responsable, Thierry Pech, dirige maintenant les éditions du Seuil, Sens public explore des possibles, structure un public, forme une jeune génération aux transferts culturels et sociaux. Sans local ni financements récurrents, nous devons innover, faire confiance à la motivation, inventer des pratiques et des règles managériales : nous participerons activement à l'Année européenne 2011 du bénévolat !

A quelles conditions un dispositif dédié aux SHS et incluant plusieurs disciplines, plusieurs générations et plusieurs supports de diffusion est-il possible ?
Sens Public n'a pu se développer qu'en dehors d'une institution, en association loi 1901. Fondateur et directeur de Sens Public, j'ai pris toutes ma responsabilité d'intellectuel. J'ai eu une chance inouïe d'avoir pu créer cette équipe alors que mes recherches initiales de soutien institutionnel ont toutes échoué, tant à Lyon qu'à Paris. Des dispositifs de ce genre s'arrêtent pour l'instant aux portes des institutions. Quant aux jeunes chercheurs impliqués, leur choix dit aussi les risques qu'ils assument. Nés en France ou pas, ils vivent comme ils peuvent : ils prennent – plus que bien d'autres – des risques d'entrepreneurs. Ils sont notre avenir – aidons-les à réussir !

Comment peut-on envisager une rénovation profonde de l'espace intellectuel européen ? Comment des institutions, des laboratoires, des maisons d'édition, des groupements associatifs, des revues, voire des collectifs plus informels peuvent y contribuer ?
Nous devons apprendre des formes de travail en équipe, en partenariats, en collectif. Quand la matière intellectuelle était rare, les liens informels suffisaient ²?. Cette rareté culturelle disparue, la concurrence et la spécialisation ont pris de l'ampleur. C'est peut-être une bonne façon de produire. Mais avoir plus de chercheurs  sur les mêmes spécialités n'a pas contribué à renouveler les profils. Au moment d'un remplacement, on trouvait aisément un successeur proche du domaine de son prédécesseur. Ainsi, de façon assez aléatoire, on a renforcé des spécialités plutôt que la capacité de dialogue – pourtant essentielle. De fortes compétences mais des carences dans l'échange humain, les capacités interdisciplinaires et l'innovation sociale...

 FORMER AUX NOUVELLES COMPÉTENCES 
 
Si la séparation disciplinaire et la spécialisation sont des acquis, comment dans le contexte contemporain peut-on retrouver les voies du dialogue et d'un retour vers la société ? 
Favorisons la complémentarité entre les spécialisations issues de la formation initiale avec un ensemble de compétences et d'aptitudes aux relations sociales avec un public, avec des collègues d'autres disciplines et pour organiser le travail collectif. Des réseaux d'incubateurs de pratiques sont à notre portée pour favoriser les capacités dynamiques. L'enseignement supérieur sépare sans doute excessivement l'implication disciplinaire, la vie administrative des institutions et les lieux de médiation. Formés pour obtenir un diplôme bien défini, les jeunes chercheurs ne le sont guère à prendre des initiatives supposant de constituer des collectifs aux compétences plurielles et complémentaires. Ils manquent de l'habitude de se confronter au regard des autres sur leur travail²?  : ils le découvrent dans les lieux d'enseignement qu'ils rejoignent en début de carrière, ou au moment de renoncer à un emploi proche de leur domaine de formation. Dans notre cas, pour innover, il ne fallait pas seulement se poser des questions sur l'internet et sur les thèmes à déployer : il fallait articuler les compétences propres au travail collectif. Elles ne font pas partie de la formation initiale des chercheurs et nous les avons placées au centre de notre activité. C'est un terrain à reconquérir par l'université – et dont notre société ignore souvent la puissance : l'évaluation sur objectif individuel minore les effets potentiels de l'organisation collective²? . Entrer dans une réflexion sur le public, sur les institutions, les moyens d'échange, les formations mutuelles, la traduction, c'est crucial...  

Les aptitudes des jeunes chercheurs à sortir de leur discipline, à mieux communiquer avec des chercheurs de toute spécialité et de toute nationalité, mais aussi avec des professionnels d'horizons différents et la société civile doivent donc être développées...
Nous sommes dans une période intermédiaire : demain, ces compétences seront au cœur des formations³° . Aujourd'hui, les institutions tentent de préserver les spécialités disciplinaires des laboratoires tout en formalisant une meilleure communication et un souci de retour vers la société.

D'ores et déjà, on trouve deux types de chercheurs, dont les orientations se recoupent peu :
•    ceux qui veulent d'abord mener des recherches dans les grandes institutions publiques et profiter de leur relative autonomie face à la la société ;
•    ceux qui adoptent une posture inverse et investissent leurs qualités dans le cadre d'universités populaires³¹ , d'associations, de projets européens, etc., initiant des dispositifs participatifs plus tournés vers la demande sociale. Ces chercheurs trouvent des satisfactions importantes et une légitimité forte s'ils parviennent à financer leurs projets et à monter des partenariats.
Il conviendrait d'adopter des incitations pour développer au mieux l'efficience spécifique de chacune sur les terrains où chacune des deux attitudes peut le mieux apporter à la collectivité.  

Comment se passe actuellement la co-existence de ces deux types de chercheurs ?
Le paysage est très morcelé et assez cloisonné. Même à l'intérieur de certains organismes, les clivages et les antagonismes sont réels. A l'ENS lsh, la plupart des enseignants préparent aux agrégations. Leur interaction avec la société est donc évidente : ils forment des enseignants. Les mêmes personnes développent aussi des travaux au sein de laboratoires. Leur cadre de travail est très balisé, établi souvent de longue date. Aucun de nous n'est statutairement obligé de développer des activités de communication, de répondre à des demandes émanant des collectivités ou d'une entreprise, même si certains le font.

Prenons un autre exemple. Sciences-Po Paris développe des programmes de recherche et des fonctions à vocation professionnelle : il en sort des attachés parlementaires et des députés, des membres de cabinets ministériels et de futurs préfets en même temps que des journalistes, des analystes de la vie politique en France, et une bonne partie des sociologues, sans parler des experts et des financiers et responsables de ressources humaine.
Mais dans tous les cas, une fois une orientation choisie, on ne se confronte plus beaucoup à ses anciens camarades de prépas qui ont élu un autre métier. Les économistes s'éloignent des historiens... La polyvalence se réduit avec la spécialisation et le recrutement universitaire, ou au CNRS, est fonction des spécialités. Ces professionnels ne sont guère tendres entre eux et les lieux de rencontres sont rares. Entre les chercheurs et ceux qui sont « partis dans le privé », les liens sont ténus : le cadre d'exercice est exclusif.
Quant à l'administration, elle sélectionne des profils un peu différents. On ne devient pas décisionnaire sans modifier son parcours professionnel, participant à des commissions, s'initiant aux mécanismes de financement,  aux enjeux territoriaux, aux logiques institutionnelles...
Enfin, certains chercheurs empruntent directement des voies internationales. Voici encore une autre configuration. Après cinq ans ou plus à l'étranger, certains sont surpris au retour : leur apport n'est pas toujours perçu et les dialogues, même de bonne foi, pas toujours faciles.
¹ Cette approche est d'emblée interdisciplinaire et requiert de multiples aptitudes : l'observation des signes corporels, la connaissance des processus internes, l'information sur les antécédents, la probable efficacité ou inutilité des divers remèdes, le choix d'informer ou non le patient et sa famille (le fameux secret médical date de cette époque). La notion de crise a aussi un arrière-plan humain : il faut qu'un observateur juge du progrès de la situation. Cf : Canguilhem, Georges, Le Normal et le pathologique, PUF, 1943.

² Louis Chauvel (Sciences Po) montre ainsi la déconnexion depuis 1980 entre l'obtention du baccalauréat et l'accès aux « classes moyennes ».  Voir par ex  http://louis.chauvel.free.fr/destabilisationdesclassesmoyennes.pdf pp.11 sqq. Il constate l'effet durable de l'éviction des jeunes du marché du travail sur leur destin social http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3224,50-1189771,0.html
³ Cf : Pierre Veltz Faut-il sauver les grandes écoles ? De la culture de la sélection à la culture de l'innovation (Presses de Sciences Po, 2007)
?  Sur cette notion issue des travaux de Gregory Bateson, http://multitudes.samizdat.net/IMG/pdf/24-wittezaele.pdf
?  Cf :Pierre Mounier (EHESS/Revues.org)) http://www.homo-numericus.net/spip.php?article287 sur les modèles économiques sous-jacents à la loi.
?  Alors qu'il était philologue classique à l'Université de Bâle (Suisse), ses lectures de textes grecs lui font reconsidérer la fonction critique de la philosophie et à créer une œuvre intellectuelle tenue pour l'une des plus grandes du 19ème siècle.
?  Voir Thierry Beaudoin (Paris 8) sur la ville portuaire dans les actes (à paraître) du cycle ENS-Grand Lyon 2009.
?  L'ethnologue Marc Abelès (EHESS) est ainsi passé de la question des lignages en Afrique aux rites de l'Assemblée nationale...
?  Voir les travaux de Lilian Mathieu (Paris-1/CRPS) sur les mobilisations et les actes du cycle 2007-2008 du cycle Grand Lyon/ENS lsh «Individualisme et dynamiques collectives ».
¹° La Biennale d'art contemporain aborde en 2009 le thème du « Spectacle du quotidien », sous la responsabilité de Hu Hanru et de Thierry Raspail, sous l'égide notamment du penseur Arjun Appadurai, en insistant notamment sur les scénographies des zones informelles, banlieues, favelas...
¹¹ François Lupu (IAO) a ainsi présidé à des regards croisés en présentant des peintures cubistes à des Papous dont il s'intéressait aux masques.
¹² Pour penser l'oralité contemporaine, on peut s'inspirer de Jack Goody (Londres) qui a donné en 2008 deux conférences à l'ENSSIB (invité par Eric Guichard) sur les technologies intellectuelles, le schématisme graphique et la relation des populations rurales à l'écriture « savante ».
¹³ Mireille Delmas-Marty (Collège de France) dans le cycle 2007-2008 des conférences du Grand Lyon et dans ses ouvrages.
¹? Voir les travaux de Françoise Dolto, et aussi ceux d'Edgar Morin
¹? Voir  Boudon, Raymond, Effet pervers et ordre social, 1977
¹? Voir les travaux de Joëlle Zask (Univ. de Provence) autour de John Dewey par ex. Cahiers Sens public n° 7-8, oct. 2008, « Internet, entre savoirs, espaces public et monopoles ». On pensera aussi à Tocqueville, Mill...
¹? Après un « sondage » proportionnel, le second tour permet l'élection de candidats en qui une majorité peut se reconnaître.
¹? Cela fait l'objet du travail de Jean-Paul Sartre, l'Idiot de la Famille, vol. 3, Gallimard, 1973. 
¹? Voir les Cycles de conférences Grand Lyon/Conseil de développement/ENS lsh en 2006-2007 (Vivre et imaginer la ville, avec Th. Paquot, d'O. Mongin...) et en 2008-2009 (Mondialisation : le temps des villes Michel Lussault, Philippe Madec et Saskia Sassen...).
²° avec une trentaine de contributeurs croisant plusieurs générations de « proches » de Blanchot http://www.sens-public.org/spip.php?article672 
²¹  http://www.senspublic.org/spip.php?article669
²²  http://www.sens-public.org/spip.php?article647 .
²³ http://www.senspublic.org/spip.php?article649
²? http://www.senspublic.org/spip.php?article674
²? , ainsi lors du Congrès européen des éditeurs de revues que nous avons tenu à Paris en septembre 2008
²?  Le numéro 7-8 des Cahiers Sens public « L'internet, entre savoirs, espaces publics et monopoles », dir. par Paul Mathias (Coll. Int de philo.).
²? Quand des personnalités se rencontraient, elles étaient portées à échanger. La distance géographique, l'absence de médias rapides, les contextes sociaux et politiques n'aidaient pas. Mais la rareté de la production intellectuelle rendait les acteurs réceptifs à ce que les autres pouvaient faire.
²? Ils s'étonnaient par exemple des remarques de l'éditeur sur leur écriture, leur capacité à communiquer, leur façon de présenter un texte...   Pour une publication scientifique, on peut supposer que le jargon utilisé convient, que les codes de la spécialité sont transparents. Dès lors que l'on quitte le public spécialisé, le jargon ne convient pas et les codes deviennent incompréhensibles. surtout si leur parcours ou leurs attentes sont tenues pour atypiques. Travailler dans  un cadre plus souple avec des collègues d'autres spécialités, pour un public différent de celui du milieu étudiant, cela doit s'apprendre quand on a donné parfois près de dix ans à une formation par de nombreuses lectures, la concentration et l'exigence personnelle requises par l'écriture et la confrontation à des savoirs complexes, plus que jamais au coeur des SHS.
 ²? Ce fut un point central de l'intervention de Christophe Dejours (CNAM) dans le cycle Grand Lyon / ENS lsh 2007-2008
³° Elles sont au cœur du Rapport Descoings sur le Lycée
³¹ Au colloque de Cerisy 2008 sur les universités populaires (actes ss dir de G.Poulouin (UP de Caen), à paraître), j'ai appris que la fondatrice du Lycée de jeunes filles de Lyon (devenu Herriot) avait créé l'université populaire, laïque, soutenue par les autorités académiques de l'époque.