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Les fonctions du robot dans notre quotidien

Interview de Bruno Jacomy

Illustration représentant un petit robot avec une ampoule pour tête et des petits bras.

<< La modernité n’est plus dans la quantité de programmes ou de boutons d’un appareil, mais au contraire dans leur disparition, ce sont les appareils qui choisissent les bons paramètres >>.

Les robots vont-ils nous remplacer ou nous faciliter la vie ? Les robots ont-ils déjà envahi notre quotidien ? Doit-on les considérer comme des béquilles ou doit-on développer leurs fonctions de remplacement ? Comment peut-on s’emparer des interrogations qu’ils suscitent pour aborder sereinement les changements qu’ils font émerger ?

Bruno Jacomy est directeur exécutif du Musée des Confluences, historien des sciences et des techniques et auteur de plusieurs ouvrages dont  : « Une histoire des techniques » (1990), ou « L’âge du Plip. Chroniques de l’innovation technique » (2002). Dans cet entretien, il interroge les fonctions du robot dans notre quotidien et il revient sur les questions sociales et éthiques que cela pose.

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Date : 07/02/2011

D’un point de vue historique, comment peut-on comprendre l’émergence des robots ?

Il y a plusieurs périodes dans la grande histoire des machines qui imitent l’homme, mais la rupture du XIXe siècle où l’on passe des automates aux robots est sans doute la plus importante. Avant le XIXe siècle, on ne construisait que des automates, c’est-à-dire des machines capables de reproduire toujours la même action selon un programme prédéfini. Le robot apporte une fonction de plus dans le sens où il réagit à son environnement. Le XIXe siècle apporte une rupture : les automates de forme androïde ou zoomorphe de l’Antiquité ou du XVIIIe siècle laissent la place aux machines-outils industrielles. Les automates « jouets » sont remplacés par des robots industriels dont les gestes sont utiles. Les machines-outils évoluent aussi. D’abord pilotées par les hommes, elles le sont de moins en moins.

Au XVIIIe siècle, Jacques Vaucanson joue un rôle primordial car il allie deux facettes : l’utilité et le loisir. Lorsqu’il construit ses trois automates – le canard, le joueur de flûte et le joueur de flûte et tambourin – il conçoit en même temps ce qui peut lui servir pour d’autres machines utiles. Par exemple, lorsqu’il est inspecteur des manufactures de soie, il observe les gestes du tisserand, conçoit un mécanisme qui peut les reproduire et « entre » le tout dans le métier à tisser qui sera alors totalement automatisé. Ce n’est plus l’ouvrier qui fait le travail mais la machine. L’ouvrier, quant à lui, surveille et sert la machine.

Ce tournant du XIXe siècle débute donc avec l’héritage de Vaucanson. A partir de là, les gestes de l’homme vont peu à peu entrer dans la machine. Plus tard, on va intégrer dans ces machines le son, l’image, etc. Tout cela va construire peu à peu le monde des robots. À la fin du XXe siècle, on fait encore un bond avec les ateliers flexibles ; ces ateliers complets où les machines marchent toutes seules : des chariots filoguidés déplacent les pièces ; quand un outil est usé, il est emporté par un autre robot qui le réaffûte, etc. Finalement, les hommes ne sont là qu’au niveau de la conception et des changements de programmes éventuels.

 

Pensez-vous que les robots introduisent, en ce début de XXIe siècle, une révolution technique telle que celle de l’Imprimerie ou d’Internet ?

Je ne crois pas. Peut-être que nous nous en rendrons compte dans 80 ou 100 ans. C’est une évolution majeure, c’est évident. En matière d’histoire des techniques, les évolutions se font soit en « rampe », soit en « marches d’escaliers ». En d’autres termes, soit on avance progressivement en pente soit on stagne puis on fait des bonds importants. Il semblerait, pour coller à cette image, que, pour ce qui concerne les robots, nous avançons en « rampe »… mais avec une pente élevée. Toutefois, il nous faut rester prudent car, dans 150 ans, en regardant derrière eux, les hommes estimeront peut-être qu’il y a eu là une véritable révolution.

Le dernier virage en cours est celui du robot virtuel. Finalement, comme dans d’autres domaines, le virtuel prend le dessus sur le réel. Cela est très bien illustré dans Matrix I (1999) où les réalisateurs présentent deux mondes parallèles : le monde des machines et le monde virtuel des humains. Aujourd’hui, tout ce qui est « AO », c’est-à-dire assisté par ordinateur, a vraiment pris une ampleur importante. On ne travaille presque plus que sur du virtuel. On observe des phénomènes tout à fait passionnants dans le domaine de la télémédecine par exemple. On peut avoir un chirurgien qui pilote un ordinateur et qui effectue ainsi une opération à distance. Tout le savoir-faire du chirurgien est transmis par la machine, voire incorporé dans un robot.

 

Le robot remplace donc la main de l’homme ?

La main et les sens. Le robot a des capteurs : il sent, il voit, il palpe. Prenons l’exemple du robot-aspirateur domestique. Il va se promener dans la pièce à nettoyer pour repérer les lieux et s’en dessiner une topographie. Puis quand il va commencer son travail, il va se heurter à des obstacles qui n’existaient pas auparavant : une chaise poussée, un coussin. Avec ses capteurs, il va « voir » les objets, les éviter, passer autour. Il va s’adapter à son environnement. Mais cela fonctionne aussi pour les lave-vaisselle qui ne lavent pas de la même façon quand il y a 12 couverts très sales ou 4 couverts peu sales. En un sens, la modernité n’est plus dans la quantité de programmes ou de boutons d’un appareil mais au contraire dans leur disparition, ce sont les appareils – lave-linge, lave-vaisselle – qui choisissent automatiquement les bons paramètres.

 

En d’autres termes vous considérez le lave-vaisselle comme un robot ?

Oui, tout à fait. Et je pense même qu’un certain nombre d’objets qui nous entourent aujourd’hui deviendront dans quelques années des robots, qui nous assisteront dans la vie quotidienne. Le chauffage par exemple, est déjà devenu, chez nous, un robot. Nous n’agissons plus dessus. Avant, quand la température baissait, on remettait du charbon ou du fuel dans le poêle, on ouvrait le robinet des radiateurs ; aujourd’hui, il y a des capteurs de température intérieure et extérieure qui agissent seuls pour maintenir la température ambiante telle qu’on l’a désirée.

 

Donc l’autonomie ou le mouvement ne sont pas des critères de définition d’un robot ?

Si l’objet est un automate et qu’il réagit à son environnement en fonction de ce qui lui a été ordonné, alors, il devient un robot, mais il n’a plus forcément une forme identifiable. Par exemple, il existe aujourd’hui des systèmes informatiques de surveillance qui sont capables d’analyser les mouvements des humains autour des voitures dans un parking et d’en déduire s’il s’agit de voleurs ou de personnes qui cherchent à retrouver leur véhicule. On est face à un robot qui enregistre des données, les analyse et les interprète pour produire une action. Ce robot ne bouge pas, pourtant il est capable de comprendre un environnement et de s’adapter à la situation. Il s’agit en quelque sorte d’un méta-robot qui intègre les savoir-faire d’un psychologue, d’un sociologue, d’un informaticien, d’un ingénieur, etc. La question qui se pose alors est bien : faut-il le faire ou non ? Faut-il aller aussi loin dans la surveillance automatisée et dans le rôle confié aux machines ? La question est centrale et de l’ordre de l’éthique.

 

En d’autres termes, nous sommes d’ores et déjà entourés de robots ?

Oui, ils sont partout et surtout depuis que l’informatique a permis de miniaturiser des fonctions et qu’ils peuvent, de fait, être incorporés dans toutes sortes d’objets. La voiture elle-même peut être considérée comme un robot dans certains cas. Google a fait récemment une expérience intéressante à ce propos. Ses ingénieurs ont testé dans la circulation des voitures totalement automatiques, sans conducteur. Cette expérience grandeur nature n’a pas été annoncée car la législation ne le permet pas et cela aurait pu provoquer des peurs. De plus, des techniciens installés dans la voiture surveillaient sa bonne conduite et évitaient d’effrayer les gens. Cette introduction des systèmes autonomes de transport individuel est tout à fait prédictible. Il nous faudra attendre quelques années pour les voir dans nos villes, mais il y a déjà plein d’aides techniques sur nos voitures : le GPS, la direction assistée, le détecteur d’obstacle, le créneau automatisé, etc. La robotisation passe toujours par une phase d’assistance.

Au XIXe siècle, le Français Joseph Farcot en a donné déjà un exemple très probant. Il s’agit du servomoteur qui permettait d’actionner les gouvernails des énormes navires transatlantiques. Le pilote tourne sans effort sa barre qui, grâce à un système asservi à vapeur fait tourner le gouvernail. Il s’agit là exactement du même processus que la direction assistée de nos voitures. Dans ces différents cas, l’homme garde sur le monde qui l’entoure un pouvoir d’action en se réservant l’ordre et la décision.

 

Est-on encore dans cette lignée-là aujourd’hui ?

Pour plein de choses, oui. On essaie de garder la maîtrise du monde mais on s’aperçoit qu’il est difficile d’éviter parfois des « machines folles »… toutes proportions gardées ! Cela nous est tous arrivé de nous sentir dépassés par l’objet technique que nous sommes en train d’utiliser ! Voir le cas des accidents survenus avec les régulateurs de vitesse d’automobile par exemple. Plus nous sommes assistés par des automatismes et moins nous sommes vigilants. Les personnes qui travaillent sur la sécurité ou la prévention le savent et font en sorte de mettre en place des systèmes où la vigilance humaine n’est pas totalement éliminée. C’est ce que l’on voit sur les bateaux : le GPS pour l’usage courant voisine avec le sextant, au cas où…

 

Nous ne sommes donc pas complètement pris en charge par la technologie ?

En réalité, petit à petit et peut-être insidieusement, nous nous sommes habitués à vivre au sein de réseaux d’automatismes. Nous devrions certainement davantage les maîtriser. Par exemple, qui connaît aujourd’hui ce qui se passe réellement sous le capot de sa voiture, derrière l’écran de son téléviseur ou dans les circuits de son lave-vaisselle ? Nous avons de moins en moins les moyens de dominer notre environnement matériel. Le manque de culture technique et scientifique est un handicap pour pouvoir maîtriser ce monde de plus en plus « cybernétisé » dans lequel des experts ont introduit leur savoir. Nous devons œuvrer pour favoriser ce développement d’ordre culturel. L’école ayant en partie abandonné ce rôle, les centres de sciences et les musées s’en sont emparé : le Musée des confluences, notamment, tentera de le faire en concevant des expositions où les sciences ne seront pas seulement présentées par leurs résultats mais où, par exemple, seront mis en parallèle les découvertes scientifiques et les outils techniques qui les ont permises.

 

Ceci s’accentue avec les robots qui nous fascinent et nous font peur ?

Oui. Ne risque-t-on pas de faire totalement confiance aux experts qui ont mis leur savoir à l’intérieur de ces robots ? Prenons l’exemple des robots financiers qui, en des fractions de seconde, échangent des sommes considérables. On voit bien que si on leur laisse une totale « liberté » d’action, on court à la catastrophe. Nous devons rester vigilants sur la place que nous leur laissons.

L’innovation est inscrite dans de nombreux processus industriels, scientifiques, etc. L’un des objectifs de l’Homme occidental est de créer sans cesse du nouveau. Mais est-ce parce que l’on peut faire une innovation que nous devons la mettre en œuvre ? La frontière entre « je peux » et « je dois » est ténue. C’est le passage de l’ingénieur à l’homme politique ; de la technique à l’éthique. Il y a des exemples « faciles à trancher », comme la bombe atomique. Pour la médecine, nous nous sommes dotés de comités d’éthique. Mais que se passe-t-il dans d’autres domaines ? Souvent, les machines sont là avant même qu’on sache si on en a besoin ou non ; si elles sont dangereuses ou pas. Tout cela dépend aussi des générations et des cultures : l’acceptation des différents objets techniques évolue. Ma génération (celle de l’après-guerre, ndlr) a vu l’émergence de l’ordinateur, celle de nos enfants est née avec les jeux électroniques, celle qui naît aujourd’hui le fait avec les smartphones, alors que se passera-t-il pour les générations futures ? Regardez déjà les parents qui délèguent une partie de leurs missions – voire la fonction affective – à des machines comme la télévision par exemple.

 

C’est exactement ce que l’on voit au Japon par exemple avec ces robots conçus pour prendre soin des plus âgés ?

Oui, on touche là une question de société fondamentale. Nous devrons nous résigner à utiliser ces machines [les robots] pour nous aider à résoudre les problèmes de société qui vont se poser dans l’avenir. Mais nous devons savoir quelles limites nous leur donnons. Les institutions publiques en charge des questions sociales, comme le Département du Rhône, sont très conscientes de cela et ont placé, par exemple, la question des personnes âgées et de la dépendance au cœur de leurs préoccupations. Les hôpitaux, les organismes de santé, les centres sociaux, etc. ne pourront plus accueillir toutes les personnes âgées dépendantes dans un futur assez proche.

Il faut donc trouver des moyens de les laisser dans leur cadre de vie avec des aides extérieures variées. C’est là que peuvent intervenir les assistances robotisées. On peut parfaitement imaginer de mettre en place des dispositifs d’aide avec des robots et/ou des systèmes informatisés qui prendraient le relais d’une aide à domicile, d’une visite de la famille, des services administratifs, etc. Cela permettrait de maintenir la personne chez elle tout en en prenant soin. Évidemment se pose alors la question du robot à forme humaine. Notre vision occidentale du robot humanoïde est tout à fait différente de celle du Japon. Alors qu’en Occident, il est considéré comme une intrusion dans notre intimité, au Japon, en revanche, cela est tout à fait accepté. En France et en Europe, on a toujours en tête l’image du robot rebelle qui va prendre le pouvoir. On a un rapport au robot ambivalent. On en crée, il nous fascine mais on a peur qu’il prenne le pouvoir.

 

Y a-t-il là des problèmes éthiques ?

Oui, il y en a beaucoup. D’abord des questions d’ordre financier : où faudra-t-il mettre l’argent : dans la construction des robots et/ou dans la formation d’aides à domicile ? Et puis il y a la question de la prise en charge des robots par les plus faibles. Mais là, c’est une question vraiment complexe. Toutefois, l’intrusion des robots ne va pas se faire du jour au lendemain. Il y aura une progression et, petit à petit, nous allons nous habituer à en voir dans notre environnement. D’abord, ils nous assisteront pour des tâches ménagères, puis ils deviendront des compagnons du quotidien et nous vieillirons avec eux. Il est évident qu’on ne peut pas confier totalement et abruptement aujourd’hui la prise en charge des plus âgés par des bataillons de robots humanoïdes. Il faut que nous restions au stade de la béquille et non pas du remplacement total de l’être humain par le robot ou par la technique. Il nous faut préserver les rapports humains. Parfois, la technologie nous apporte des plus : pensez notamment aux outils de communication, tel Skype, qui nous permettent de correspondre avec des êtres chers qui sont loin de nous, qui nous permettent de nous voir alors que nous sommes éloignés de plusieurs milliers de kilomètres. Ce qu’il faut apprendre, c’est à maintenir un équilibre entre l’efficacité et la préservation des rapports humains, entre le mécanique et le sensible.

 

Pensez-vous que le corps humain peut devenir mécanisé ?

Oui, il y a déjà des évolutions dans le sens de l’assistance : cœurs artificiels, prothèses, etc. Mais, il ne me paraît pas possible d’aller très loin. En revanche, dans le domaine de la chirurgie à distance couplée à l’imagerie médicale, il semble que nous pourrons aller bien plus loin. On peut imaginer une machine qui pourrait repérer par exemple un cancer, actionner des robots et retirer exactement la tumeur sans intervention humaine. Cela pose des problèmes éthiques évidemment mais tout cela est bien encadré par le Comité national d’éthique. Plus inquiétant est ce qui se passe au quotidien. Comment allons-nous réagir face à des voitures complètement automatiques guidées par des systèmes informatiques centralisés ? Est-on sûr que l’on ne va pas se servir de cela pour guider nos actions, nos vies, nos façons d’agir ? C’est aussi une question de responsabilité et nous devons demeurer responsables de ce que nous construisons.

 

Pensez-vous que les instances politiques locales puissent avoir un rôle dans le traitement de ces questions ?

Très certainement, oui. Peut-être peuvent-elles se doter de conseils d’éthique pour décider quelles pistes expérimenter, ce que cela implique en matière de morale, de règles sociales, etc. Il y a déjà des lois et des instances nationales telles que la CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) pour agir. Aurons-nous les moyens de tout prévoir, cela reste en suspens. La question qu’il faut sans cesse se poser est : est-ce que parce ce que je peux le faire que je dois le faire ? En matière de technologie, ce qui est difficile c’est que nous sommes dans une économie mondialisée. La compétition entre pays est rude. Si nous n’innovons pas en Europe voire même en France, d’autres pays le feront et nous serons dépassés.

Aussi, est-il préférable de rester dans la course en maîtrisant ce que l’on peut produire ou non, plutôt que de se mettre en état de dépendance par rapport au pouvoir des autres. Les pays asiatiques ont pris depuis longtemps le train de la robotique, mais nous pouvons apporter beaucoup sur d’autres terrains. Nous pouvons innover dans le domaine de la recherche sur certains composants des robots ou sur les comportements des robots grégaires par exemple. Il y a eu des expériences faites sur des robots qui se comportaient comme des colonies d’animaux. Cela est très intéressant car l’intérêt est double : nous améliorons nos connaissances sur les robots et cela nous donne aussi des informations sur le comportement du monde vivant.