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Comment la ville s'est donnée une image dans le domaine de la santé

Interview de Philippe DUJARDIN

politologue, chercheur au CNRS

<< Tel est le « génie du lieu » qu’ici on doive penser avec les mains… avec la raison comptable et la compassion. >>.

Pourquoi et comment nos politiques publiques, nos villes, nos sociétés démocratiques  sont-elles soumises à la nécessité impérative  de "théatralité", de mise en scène et donc de "mise en légende" ? Comment ce constat se vérifie-t-il à Lyon et notamment dans la constitution du rôle que la ville s'est donnée dans le domaine de la Santé ?

Date : 25/10/2007

A quelles conditions nos politiques publiques de santé, de soutien à la recherche médicale, peuvent-elles devenir lisibles et appropriables par le plus grand nombre ?

Puis-je différer la réponse à votre question pour lui substituer celle-ci : à quelles conditions de formation les collectifs humains répondent-ils, «  en général » ? Comme bien d’autres types de collectifs humains, les villes et les agglomérations répondent à une double contrainte de représentation : la contrainte juridique et la contrainte symbolique. La contrainte juridique induit que l’on sache qui représente qui ou, en d’autres termes, que l’on puisse répondre aux questions suivantes : Qui parle ? De quoi parle-ton ? Au nom de qui parle-t-on ? La contrainte symbolique, elle, a pour effet, d’induire ce que l’on peut nommer une « dramaturgie ». Il n’y a pas de collectif humain concevable qui échappe à la nécessité de se mettre en scène, qui puisse se soustraire au régime de la «théâtralité ».

Quels sont les dispositifs mis en œuvre au titre de cette dramaturgie ?

Ces dispositifs sont variés, mais ils répondent à une sorte de grammaire dont les règles sont en nombres finis. Je vais en distinguer, ici, une petite dizaine : les marquages corporels, les jeux de couleurs, les figures, les emblèmes qui donnent une forme plastique, visuelle, à l’entité dénotée ; les rythmes et les sonorités qui servent à scander le temps propre du groupe ; les monuments, qu’il faut entendre comme la manière de « faire signe » dans l’espace à l’aide d’édifications rudimentaires ou somptuaires ; l’élection de sites autorisant rites et cultes ; les récits, ceux de la tradition orale ou écrite, qui mettent en mots le destin du groupe ; les maximes, devises, slogans qui condensent les traits d’une singularité sur le mode de l’aphorisme ; les instruments de conservation qui ont vocation à protéger et entretenir les « trésors » accumulés : monnaies, archives, reliques, objets dévotionnels ; les rituels qui mobilisent l’intégralité des sens et  permettent d’incorporer les propriétés du microcosme et/ou du macrocosme que le collectif construit et donne à voir comme le sien propre…Une telle dramaturgie s’applique-t-elle vraiment à nos sociétés démocratiques, industrialisées, sécularisées ?
A l’évidence, oui ! Pouvez-vous concevoir la construction du collectif étatique-national français au 19e siècle sans hymne, sans drapeau, sans fête nationale, sans élection de biens communs patrimoniaux, sans institutions de conservation de ce patrimoine, sans récit historique de l’origine de la nation et de sa possible destinée, sans devise républicaine, sans slogan : France « Pays des droits de l’homme », mais aussi France « Fille aînée de l’Église »…

Mais précisément la constitution des collectifs nationaux n’a-telle pas eu pour effet d’éteindre ou limiter les prétentions des villes ?

Sans aucun doute ! Mais cette phase historique s’achève puisque, d’une part se constituent des collectifs d’un type nouveau, méta-nationaux, ainsi de l’Union européenne et que, d’autre part, le temps semble venu ou revenu d’un rôle éminent des villes sur la scène mondiale.

Comment Lyon peut-elle faire entendre ou mieux faire entendre sa voix dans ce concert ?

Elle le peut en affichant les traits qui la singularisent. Parmi ceux-ci, aussi paradoxal que cela puisse paraître, il y a des traits négatifs et néanmoins constitutifs de son histoire : j’y ai insisté récemment dans un entretien conduit avec Ludovic Vievard portant sur la relation entre sphère médicale et sphère politique à Lyon. Les traits négatifs sont les suivants : Lyon, à la différence de nombre d’autres villes françaises, n’a  eu, sous l’Ancien régime, ni Université ni Parlement. Il lui a donc été, sinon impossible, du moins difficile, de former et de fixer des élites spéculatives ou politiques autochtones.

Comment, dans ce contexte,  Lyon a-t-elle formé ses élites ?

Lyon a formé ses élites propres, sur la base d’un cursus très particulier qui menait du rectorat des hôpitaux à la fonction échevinale et de la fonction échevinale au possible anoblissement. Et voici le trait positif qui apparaît : la noblesse locale n’est pas une noblesse de sang, de robe ou d’épée, pour reprendre les catégories de l’époque. La noblesse locale est une noblesse de « bienfaisance » ! Les élites locales se construisent sur la base d’un savoir-faire gestionnaire appliqué au secours de l’indigent, du malade, du chômeur, de l’enfant abandonné. La tradition hospitalière lyonnaise est une clé de la construction de l’espace public lyonnais. Et je dois entendre « espace public » dans un sens immobilier et urbanistique mais aussi dans un sens politique. Tel est le « génie du lieu » qu’ici on doive penser avec les mains… avec la raison comptable et la compassion. Le « beau geste » peut s’entendre comme celui du recteur alimentant sur ses deniers la caisse de l’hôpital, du jeune Ozanam créant les Conférences Saint Vincent de Paul, d’un Jaboulay puis d’un Carrel suturant les vaisseaux sanguins efficacement, ou d’un jeune médecin lyonnais, Jean-Baptiste Richardier, inventant il y  25 ans, à la frontière du Cambodge et de la Thaïlande, ce corps de « bricoleurs » de génie qui a nom Handicap International

Mais aujourd’hui même, qu’en est-il ?

Il en est d’un présent faste puisque Lyon  a pu, très récemment, être classée au meilleur niveau des villes françaises en matière de santé publique ; puisque Lyon bénéficie de la présence de pôles de compétitivité de niveau mondial en matière de recherche médicale. Mais il est vrai que la dramaturgie dont il était question plus haut ne fonctionne pas à plein régime. Or nombre d’ingrédients sont là qui rendent possible « l’entrée en légende » des savoir-faire capitalisés. Une figure - celle de Charles Mérieux vaccinant les enfants du Brésil, une saga - celle-là même de la famille Mérieux, un prix Nobel de la paix accordé à Handicap International - mais qui en a cure ?, un batiment de type palatial, l’Hôtel-Dieu - mais quel est son futur ? un slogan récemment déployé par un hebdomadaire « Lyon vaccine le monde »… Le temps est venu, me semble-t-il, de mettre en mots, en images, en « renommée », cette histoire, ces savoir-faire passés et présents. Un collectif humain ne se résume pas à  une somme de fonctionnalités, aussi nécessaires ou éminentes soient-elles. Un collectif humain se reconnaît à la qualité des représentations qu’il crée et qu’il donne de lui-même. Charme et enchantement n’ont pas à voir seulement avec la fiction littéraire. Le « théâtre de nos actions » n’est pas que militaire. Le théâtre de nos actions de soins, de recherche, mérite, lui aussi, d’être porté sur les tréteaux, il mérite d’être « légendé  ».