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Fête des lumières et lumières dans la ville

Interview de Roger NARBONI

<< En France, les lumières mitent le paysage partout, en dépit du bon sens >>.

Roger Narboni, "visionnaire de la lumière urbaine", est créateur de l’agence Concepto de Bagneux, et commissaire exploratoire de la Fête des lumières 2003.
Il a initié en 1987 une réflexion globale sur la lumière dans la ville. Il crée un nouvel outil d'aménagement, le SDAL (Schéma directeur d’aménagement lumière), et invente une nouvelle profession : concepteur-lumière. 
Une exploration de son parcours professionnel (plus de 75 études de SDAL et près de 80 réalisations en France et à l'étranger, des mises en lumière de paysages, d'architectures et d'espaces publics) permet de pointer les problématiques associées à la lumière.

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Date : 01/11/2003

Roger Narboni, on vous définit quelquefois comme visionnaire de la lumière urbaine. Vous-même, comment vous définissez-vous ?
La lumière dans la ville constitue un champ d’exploration et de théorisation sur lequel je suis impliqué depuis déjà une quinzaine d’années. En 1987, j’ai initié une réflexion globale sur la lumière urbaine. Je suis plus théoricien que visionnaire. C’est l’aspect théorique qui m’intéresse, la réflexion sur la lumière, sur les paysages, les lieux. A mon avis, la profession ne réfléchit pas suffisamment. Il n’y a pas de débats. La réflexion est peu développée par les professionnels, des « faiseurs » occupés à montrer ce qu’ils font. Ceux qui apportent des questionnements et contribuent à la réflexion sont extérieurs à la profession avec des disciplines proches des nôtres, c’est-à-dire les urbanistes, les géographes, et un peu plus éloignés les sociologues. Les géographes, depuis quelques années se sont emparés du champ urbain. Leurs approches sont portées par toute cette mise en réflexion et posent des questions sur la lecture des territoires et des systèmes vivants dans la ville. J’ai œuvré pour la théorisation et la conceptualisation. Il faut nommer les choses pour qu’elles existent. A l’origine de l’appellation Schéma Directeur d’Aménagement Lumière (SDALi ) en 1988, j’ai calqué le vocabulaire sur celui de l’urbain, en rapport avec les outils urbanistiques le SDAU (Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme). Le SDAL a été inducteur de réflexions dans le milieu des professionnels en aménagement de la ville. J’ai donc apporté un outil supplémentaire. Puis j’ai lancé un nouveau mot « concepteur-lumière », inventé une nouvelle profession, éclairé de nouvelles passions. Dans concepteurlumière, il y a bien plus que de la technique et de l’éclairage. Le terme éclairagiste est trop orienté vers le théâtre, l’ingénierie ou le rapport à la scène.

Aujourd’hui vous êtes reconnu sur la scène professionnelle de la lumière. Mais depuis quand et comment avez-vous débuté votre parcours professionnel ?
Après des études en Arts plastiques (les Beaux-Arts, Paris 1971-1974) et en ingénierie (DEA d’électronique, Orsay, 1971-1975), j’ai commencé sur des interventions en tant que plasticien-lumière. En 1988, j’ai réalisé pour la ville de Montpellier une étude de SDAL qui n’a abouti sur aucune réalisation concrète. Puis un SDAL pour la ville d’Evry. C’était le début des plans lumière, encore du domaine expérimental. Les villes craignaient de s’engager ! En 1989, j’ai été appelé par la ville de Lyon pour travailler sur la place Jean Macé où je n’ai réalisé ensuite qu’une partie de la mise en lumière proposée (l’éclairage de la mairie du 7e , la mise en scène bleutée du mur SNCF le long de l’avenue Berthelot). Depuis 1992, je suis membre de l’association française de l’éclairage, enseignant depuis 1999 à l’Ecole Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage de Blois. De 95 à 99, j’ai été président de l’ACE (association des concepteurs lumière et éclairagistes, www.ace-fr.org). J’interviens en France et à l’étranger sur des mises en lumière de paysages, d’architectures et d’espaces publics : Paris, Nantes, Poitiers, Niort, Namur, Athènes, Bruxelles, Nazareth, etc..

Vous êtes Commissaire exploratoire 2003 de la Fête des Lumières. Qu’est-ce qu’il y a concrètement derrière ce titre ?
Il y a dans cette dénomination l’idée d’assurer, dans un travail de collaboration, une production de fonds : produire du savoir, mettre en lien les concepteurs, concevoir, croiser les regards des professionnels, etc. Il y a d’un côté « les bateleurs » mais aussi et par ailleurs il doit y avoir de l’invention, de l’expérimentation et de la réflexion. C’est par exemple l’objet des Rencontres de la lumière. On se découple ainsi des contingences de la commande politique qui veulent des grandes choses, spectaculaires. Aussi, je regrette que le projet prévu sur les berges du Rhône vienne d’être annulé. Le concepteur lumière François Magos avait travaillé sur la sensibilité, l’obscurité, la fragilité de la lumière, le noir, les bois flottés et les matériaux abandonnés par le fleuve. Ce projet permettait d’interroger le grand projet actuel prévu sur les berges et d’inciter à la réflexion sur les nouveaux matériaux, les énergies renouvelables, l’hydroélectrique, etc.. Quel dommage que la mise en lumière expérimentale ne soit finalement pas considérée comme une dimension importante de la fête !

Quelle était la réflexion associée à la conception de l’expérience du projet Confluence, la Sucrière 2002 ?
L’expérience a été faite avec l’artiste Olivier Agid. Le projet était : interpeller le grand public, ouvrir sur des questions. Ce n’est pas le spectaculaire qui m’intéresse mais le fait d’être transgressif (comme le dit le géographe Guy Di Meo lorsqu’il explicite le sens de la Fête en ville), de travailler sur des non-lieux, de s’affronter à des espaces en mutations, des friches industrielles, ne pas investir uniquement la centralité. Confluence, c’est une réussite. L’expérience a permis de faire venir sur les friches industrielles des gens qui n’avaient pas l’habitude d’y mettre les pieds.

Quel est votre regard sur la Fête des Lumières ?
D’abord on est passé du festival à la fête. Il y a donc toute une dimension festive qui est énoncée d’ailleurs par Pascale Bonniel Chalier. Mais la fête, doit être aussi la transgression, essayer, interpeller, provoquer. Le moment de la fête, c’est le « poil-à-gratter » du terrain. Or, nous avons du mal, ici à être transgressif. Cet aspect ne doit pas être ramené à un simple rôle de fou du roi ou d’alibi. La Fête des Lumières est victime de son succès. Elle a droit à un passage aux informations de 20H00 de TF1, comme l’élection de Miss France lorsqu’elle se passe à Lyon ! La médiatisation de la fête met l’accent sur son aspect grandiloquent. Pour les professionnels, elle n’a qu’un côté carnavalesque. « Nuit blanche », à Paris, pose beaucoup plus de questions.

Que pensez-vous du plan lumière pérenne lyonnais ?
Je dis souvent que Lyon est devenu en 13 ans le modèle d’un Luna-Park français, une sorte « d’Eurodisneylandisation » de la ville, l’anti-thèse lumière. Autrement dit, tout ce que je déteste, même si certains acteurs de départ parlent aujourd’hui de l’ombre et du développement durable parce que c’est à la mode….

Quelle est votre réflexion sur le paysage nocturne ?
C’est un thème sur lequel je travaille en tant qu’enseignant, à l’Ecole Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage de Blois depuis deux ans, à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles depuis 2003. Amoureux des paysages et au regard de nombreux voyages, je suis parti du constat de l’abandon du paysage nocturne. Il n’y à qu’à voir en France les lumières qui mitent le paysage un peu partout en dépit du bon sens, les ronds-points en rase campagne, les pistes de skis illuminées, etc., sans que soit posée la question de la conception, du projet. Donc je provoque en posant la question de l’invention des paysages nocturnes dans les sites naturels : des volcans, des marais, des montagnes. Ce sont là des réflexions pour interroger. Puis il y a ensuite le stade de leurs applications. Ainsi, dans le cadre d’une consultation de SDAL lancée en 1998 par la ville de Clermont-Ferrand qui souhaitait illuminer son patrimoine, mettre en lumière églises et cathédrale pour marquer l’identité de la ville, j’ai soulevé le non-sens d’un tel projet. Mettre en lumière la cathédrale de basalte noir dont la silhouette mystérieuse plane sur la ville était une anti-thèse. Par contre, mettre en lumière le patrimoine paysager de la ville – dômes, cônes et volcans – c’était là qu’il fallait situer l’intervention. Clermont-Ferrand dispose d’un site volcanique en pleine ville, une situation unique au monde. Et puis étaient aussi posées les questions sur les habitats sociaux périphériques. En effet, tout l’habitat social est en balcon sur le paysage volcanique; le paysage fait le lien social : tout le monde le voit. Cette démarche a été expérimentée sur un petit volcan, mais avec les évolutions politiques et un passage à la communauté de communes, ce projet a été abandonné, pour l’instant. Le paysage est un élément fondamental de notre vie, il faut faire changer les mentalités.

En 1992 vous aviez participé à une expérience pilote dans une "cité" de Niort. Depuis, avez-vous reconduit des interventions dans les quartiers d’habitat social ?
Oui, tout à fait et aussi pour des raisons personnelles. Intervenir dans les lieux d’habitat social me tient à cœur pour y avoir passé ma jeunesse. Vers la fin des années 80, alors qu’il y avait dans les quartiers des reconstructions, destructions, de nouveaux aménagements les concepteurs lumières n’étaient pas interpellés à travailler sur ces quartiers. Or, ces lieux de vie sont des morceaux de ville à part entière avec des typologies de bâtiments particulières, des morphologies spécifiques. En évacuant l’aspect social, ces lieux restent différents et spécifiques. Leurs morphologies nécessitent un concept spécifique pour lesquels il n’est pas possible de reproduire les lumières du centre-ville. J’ai commencé à travailler sur l’habitat social à Niort, en 1992, dans le cadre d’une étude globale de renouvellement portée par le DSQ de la ville. L’habitat social représentait 10% du périmètre de la ville, 1300 logements. Ce projet est venu à la suite d’une intervention réalisée sur la coulée verte de la ville de Niort, entre 89 et 91. J’ai donc réalisé un schéma spécifique, développé un SDAL en tenant compte des usages, des déplacements, des lieux de proximité. Les architectes ont pu ensuite, par exemple, intégrer des pavés de verre en façade des cages d’escaliers des bâtiments et raccorder leur éclairage sur le réseau public. Ce projet a intégré une mobilisation des habitants et a abouti à la mise en lumière d’une grande place de 13000 m2. Les jeunes du quartier ont pu participer à la fabrication du mobilier lumière. En 1995, j’ai été nommé expert par la DIV (Délégation Interministérielle à la Ville) pour intégrer ces éléments dans les réflexions sur la ville. J’ai passé deux ans à monter des ateliers, visiter des quartiers pour aboutir à un colloque intitulé « Ambiances nocturnes dans les quartiers ». Puis il y a eu 3 Délégués à la Ville, 2 changements de gouvernements. J’ai travaillé avec Bernard Haumont, sociologue, sur ce thème des ambiances et de délinquance nocturne. A Mantes La Jolie, j’ai été provocateur. Le projet proposé mettait en lien la Collégiale du XIIè et la cité du Val-Fourré pour laquelle je proposais une illumination grandiose des Tours. La réalisation a été très partiellement initiée. Il y a aussi Pantin/Les Courtilières, Sevran/Les Baudottes, Roubaix /le GPU, Nantes/Les Dervallières, Nanterre/le Petit Nanterre, et enfin Bordeaux/la cité-jardin de Claveau en tant qu’assistant à la maîtrise d’ouvrage avec Frédéric Druot, comme architecte et concepteur lumière.

Quels sont vos projets en cours, en France et à l’étranger ?
Actuellement, je travaille en France sur le SDAL de la ville de Toulouse et à l’étranger sur le grand pont qui relie en Grèce le Péloponnèse au continent entre les villes de Rion et d’Antirion. C’est un projet à l’échelle d’un paysage, avec un pont suspendu colossal, long de 2,5 km, réalisé par Vinci. La livraison est prévue pour les prochains Jeux Olympiques d’Athènes. Les premiers essais viennent d’être faits. Le pont se voit de très loin, à 10 km de distance. Il fallait un geste minimal associant élégance et sobriété. Le geste est poétique : un tissage de fil doré (le tablier du pont) à travers de grandes aiguilles bleutées (les pylônes)… 

Bibliographie sommaire de Roger Narboni :
- La Lumière urbaine, éclairer les espaces publics, Ed. Le Moniteur, Paris, 1995.
- La lumière et le paysage : créer des paysages nocturnes, Ed. Le Moniteur, Paris, 2003.
- In PLD n°33, Roger Narboni, interview sur La fête des lumières 2002, oct. 2003.