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Patrimoine industriel et poétique de l’habitat citadin : renouveler l’art de faire la ville ?

Portrait de Camille Honegger
Camille Honegger, cheffe de projet à Ateliers La Mouche.© Julie Jeammaud

Article

Rencontre avec Camille Honegger, cheffe de projet à l'association Ateliers La Mouche

Lyon n’aurait pas le même visage sans l’intervention de nombreux collectifs citoyens ces dernières décennies. La lutte contre la destruction d’une partie du Vieux-Lyon pour y aménager une autoroute en est un exemple emblématique.

De nos jours, les collectifs fleurissent à nouveaux dans l’optique de protéger et mettre en valeur le patrimoine, notamment industriel et ordinaire, mais aussi de préserver la qualité du cadre de vie. En faisant pression sur les aménageurs publics et privés, ils interrogent la définition commune de l’esthétique de l’espace public, des formes qui nous entourent et du sens qui leur est attribué, autrement dit de l’art de faire la ville.

C’est à travers la rencontre avec Camille Honegger, cheffe de projet à l’association Ateliers La Mouche, que nous explorons ces questions.
Date : 23/07/2021

Daniel Pinson (2009) distingue l’art dans la ville et l’art de la ville, ce dernier résultant du travail des architectes, paysagistes, etc. L’art de la ville se lit à travers les formes urbaines, la ville dans son ensemble, ses quartiers, ses monuments, ses pleins et ses vides. Il traduit une certaine conception de la ville, allant de « l’esthétique de l’ingénieur » de Le Corbusier, à une approche renouvelée du paysage et de la nature depuis la fin des années 2000 (Pinson ; 2009).

Cette approche de l’art de la ville pose la question du sens des formes physiques qui nous entourent, de ce que les pouvoirs publics, citoyens et acteurs privés souhaitent symboliser à travers leurs interventions, de ce qu’elles révèlent des manières de penser la ville et la vie en société.

Lyon porte, depuis plusieurs décennies, une approche compétitive de marketing territorial qui s’exprime par exemple à travers des quartiers vitrines qui convoquent tous les référents de la modernité urbaine, ou des rêves de skyline ponctuée de tours, symboles de puissance économique.

En réaction à ces stratégies d’attractivité territoriale et de densification définies et mises en œuvre par un nombre restreint d’acteurs publiques et privés, sont apparus de nombreux collectifs de citadins-citoyens, soucieux de préserver leur cadre de vie et de promouvoir un autre art de la ville. La sauvegarde du patrimoine industriel et/ou ordinaire, et la lutte contre l’harmonisation du bâti sont au centre des préoccupations de nombre d’entre eux, tout comme la volonté de se réapproprier la fabrique de la ville, en privilégiant des approches plus participatives, itératives et horizontales.

C’est le cas de l’association Ateliers La Mouche, dont nous avons rencontré une cheffe de projet, Camille Honegger. L’occasion de mieux comprendre l’art de faire la ville promu par l’association, et de réfléchir à la place des citadins dans la définition commune de l’esthétique urbaine

 

 

Ateliers La Mouche : de la sauvegarde du patrimoine industriel à la fabrique de la ville

 

À l’entrée du Jardin des Curiosités, c’est derrière un portail que l’on remarque à peine que l’on découvre le Fort Saint-Just, discrète propriété des Voies Navigables de France, investie depuis peu par l’association Gamut qui a pris la suite du vieux gardien. Ateliers La Mouche y est accueilli en résidence avec de nombreux artistes, dans une des pièces en enfilade qu’abrite un intérieur vouté. Offrant à chaque fenêtre une vue saisissante sur la métropole et ses, ce lieu est idéal pour prendre de la hauteur sur son aménagement.

Dans ce bâtiment chargé d’histoire, qui surplombe la ville et son tumulte, Camille livre ses premières impressions :

Ici on est sur un terrain qui appartient à l'État, mais seul un groupe de personne en a la jouissance, alors que ça pourrait être un lieu beaucoup plus partagé. Je vois des gens qui s'entassent en temps de Covid dans le parc à côté, et moi je suis toute seule ici, c'est dommage ! On est plutôt dans une espèce de contre sens d’art et espace public. Enfin bref…

 

Photographie du fort Saint-Just
Fort Saint-Just© Adrien Pinon

 

Ces quelques lignes traduisent bien l’essence de l’association « Ateliers La Mouche », née en 2016 sous l’impulsion d’Adrien Pinon, urbaniste et amateur de patrimoine ferroviaire. C’est dans le cadre professionnel qu’il découvre la rotonde du dépôt ferroviaire Lyon-Mouche, dont il dit « tomber amoureux ». La découverte de cet ensemble architectural sera le point de départ de l’association, qui a pour mission de sensibiliser le grand public à ce patrimoine, pour le préserver et envisager ses possibles reconversions.

 

Photographie de la rotonde du dépôt ferroviaire Lyon-Mouche
La rotonde du dépôt ferroviaire Lyon-Mouche© Adrien Pinon

 

Camille a rejoint la jeune association en 2017. Un BTS de paysagisme en poche, elle poursuit sa formation avec une licence de géographie, et un master en urbanisme. C’est l’association d’étudiants de l’institut d’urbanisme de Lyon, Urbacultures, qui la met en lien avec Ateliers La Mouche, avec qui elle collaborera le temps d‘un stage.  Cette première expérience se transforme en engagement de long terme.

J’ai tout de suite compris que le patrimoine industriel du dépôt était un prétexte pour parler de plein de choses, c’était vraiment… la liberté de pouvoir parler de tout ce que tu veux, de faire de la recherche sur ce que tu veux, et en plus d’essayer de sensibiliser à une fabrique de la ville qui te correspond, donc je ne suis jamais partie !

Le patrimoine industriel est pour cette association une formidable porte d’entrée pour penser la fabrique de la ville d’une manière plus large. L’étudier permet à ses membres de comprendre l’évolution de l’urbanisme, et réfléchir à de nouvelles manières de faire. Vestiges de l’urbanisme moderne et de l’approche fonctionnaliste, les ensembles industriels renseignent particulièrement sur les liens entre espaces et société.

L’association mène également des projets d’occupation temporaire qui permettent l’étude de l’histoire, de l’architecture et du lien au territoire du lieu approprié. Après un important travail sur le patrimoine ferroviaire autour du dépôt Lyon-Mouche, ce sont de grandes halles industrielles du 7e arrondissement, dites les Halles du Faubourg, qui ont été étudiées et transformées à l’occasion d’une expérience d’urbanisme temporaire.

Vielles de près de 100 ans, elles seront bientôt détruites pour laisser place à un Projet Urbain Partenarial qui fera sortir de terres des logements, des locaux d’activités ainsi que des équipements publics. Entre deux, l’expérience d’occupation temporaire portée par La Taverne Gutenberg, Ateliers La Mouche, l’École Urbaine de Lyon et Intermède est vécue comme un véritable laboratoire pour faire la ville autrement, au croisement des enjeux environnementaux (recycler l’existant), citoyens (co-construire les projets urbains, laisser la place aux initiatives citoyennes face à la promotion immobilière), et patrimoniaux (préserver le patrimoine industriel).

Ces trois axes de réflexion, questionnements centraux de la fabrique de la ville contemporaine, semblent d’ailleurs lier la plupart des collectifs citoyens engagés sur le territoire de la métropole lyonnaise.

 

Photographie des Halles du Faubourg pendant le projet d'occupation temporaire.
Les Halles du Faubourg pendant le projet d'occupation temporaire© Les Halles du Faubourg

 

 

Vers « une poétique de l’habitat citadin » ?

 

Ce projet d’occupation temporaire est présenté par l’association comme une utopie concrète, un espace mixte, accessible et gratuit qui permet la rencontre d’une population variée, et se réinvente au quotidien selon le rythme et les attentes de chacun.

On touche ici à la formule centrale d'Ateliers La Mouche : « promouvoir une poétique de l’habitat citadin à travers son patrimoine industriel ». Un objectif flottant, qui résonnera certainement en chacun de manière différente.

Cette phrase vient d’un étudiant en philosophie qui a fait un service civique chez nous, et nous a aidé à mettre des mots là où on n’y arrivait pas. L’idée était justement que les gens puissent l’interpréter et se l'approprier comme ils le souhaitent. Elle essaie d’exprimer ce qui nous intéresse au final, le fait que chacun trouve son compte dans la ville…

Pour Camille Honegger, la poétique de l’habitat citadin renvoie à une idée de spontanéité, de liberté et d’appropriation des habitants. Son approche urbaniste technique, organisée autour de l’intégration des usages et de la participation citoyenne, est précédée d’une sensibilité esthétique et philosophique, qui semble l’avoir menée presque naturellement au patrimoine industriel.  

J'ai depuis longtemps une sensibilité aux friches. Je ne me disais pas "on va les valoriser", mais plutôt "Ah c'est quand même bien les espaces vides où il ne se passe pas grand-chose". Je trouvais les lieux abandonnés très poétiques. Juste l’idée de laisser du vide, des espaces où on ne planifie rien, qui respirent…

 

 

Une ville sensible : réhabiliter les compétences et perceptions habitantes

 

La participation citoyenne est très importante dans la démarche de l’association, ainsi que dans les revendications de la plupart des collectifs de la Métropole. Classiquement, on reconnaît au citoyen une expertise d’usage, qui renvoie à la fine connaissance de son environnement proche. Des collectifs revendiquent également une expertise plus technique, car plusieurs de leurs membres sont à la fois professionnels et habitants, ce qui vient bousculer la répartition traditionnelle des rôles dans le monde de l’aménagement urbain : aux opérateurs la légitimé technique, aux élus une légitimité démocratique et aux habitants une légitimité d’usage.

Plus encore, la « poétique de l’habitat citadin » invite à reconsidérer les compétences esthétiques habitantes, habituellement cantonnées du côté des créateurs. De cette prise en compte pourront découler des formes urbaines plus appropriables, plus agréables à vivre. On devine dans les mots de Camille une invitation à davantage prendre soin des habitants pour prendre soin de la ville. Une ville sensible, plus proche du vécu de ceux qui l’animent. 

Une approche qui résonne avec de nombreux travaux en sociologie et en urbanisme, notamment sous la plume de Kevin Lynch, qui promeut un art de la composition urbaine (longtemps effacé par le fonctionnalisme) qui intègre les perceptions et représentations des citadins (Pinson ; 2013). Pour lui, l’existence et le développement de cet art « est lié à la génération d’un public critique et attentif » (Lynch, 1960, cité par Pinson ; 2013, 1).

Les réseaux des collectifs et associations mobilisés autour du patrimoine et de l’aménagement cultivent justement activement ce public, qui réfléchit et affine collectivement sa sensibilité et ses compétences. Ces nombreuses initiatives résonnent avec les enjeux de bien-être en ville qui prennent de l’ampleur, car comme le dit Lynch : « Si l’art [de la composition urbaine] et le public progressent ensemble, alors nos villes seront une source quotidienne d’agrément pour le plus grand nombre de leurs millions d’habitants. » (Lynch ; 1960, cité par Pinson ; 2013, 1). Et comme on travaille la forme en discutant le fond, « l’embellissement […] d’une ville, peut par lui-même, être un intensificateur de l’énergie et de la cohésion civique » (Lynch, 1960, cité par Pinson ; 2013, 1).

À écouter Camille parler de la ville, on retrouve l’héritage de cette pensée, liant le sens et les formes :

Ce qui est beau dans la ville, je le vois de trois façons. D’abord il y a le concept de ligne de désir de Henri Lefèbvre. C’est quand tu as un espace construit et planifié, ce qui devient beau c’est justement ce qui ne l’a pas été. Quand tu remarques que les passages des gens ne sont pas ceux que tu avais prédits, c’est très lié aux usages.

Ensuite il y a le beau dans la friche, le vide, les espaces qui redeviennent naturels… Là on n’est pas dans l’action mais plutôt dans la contemplation.

Et enfin, il y a le beau à travers l’Histoire. Bien sûr tu as l’esthétique du bâtiment, mais finalement quand tu t’intéresses un peu à l’Histoire, tu peux trouver du beau partout. C’est un peu ce qu’on défend, de sortir du patrimoine selon l’Unesco pour revoir le patrimoine ordinaire que tu mets en récit, et où tu vas pouvoir voir de la beauté.

 

Photographie prise durant l'atelier de création de mobilier urbain idéal aux Halles du Faubourg
Atelier de création de mobilier urbain idéal aux Halles du Faubourg© Camille Honegger

 

 

De l’art pour faire la ville

 

Face à la manière d’habiter et de penser la ville que promeut Ateliers La Mouche, l’art dans la ville apparaît sous des formes renouvelées, comme un outil pertinent pour réfléchir et fabriquer la ville autrement. L’interdisciplinarité admise depuis plusieurs années dans le champ de l’aménagement (qui réunit des sociologues, anthropologues, ingénieurs, urbanistes, architectes, etc.) intègre en effet de plus en plus l’artiste.

Ce dernier procure une médiation de choix : techniques du spectacle vivant, de l’écriture, du muralisme, de la sculpture, sont convoquées pour entraîner et accompagner les changements (renouveau de friches, destruction de grands ensembles, etc.), activer les espaces publics, susciter la participation et l’appropriation, sensibiliser et éduquer des publics.

Les collectifs actifs sur le territoire de la Métropole sont nombreux à intégrer les arts vivants et plastiques dans leur démarche de communication, de concertation, de réflexion. Ateliers La Mouche cultive ces ressources, comme pour le travail qu’ils mènent actuellement autour du Fort St-Just, dont la restitution est construite en partenariat avec les artistes en résidence, mais aussi à travers des expositions, balades urbaines ou des projets plus innovants.

Par exemple, On a une stagiaire qui fait une enquête sociale sur le quartier de la Mouche, en parallèle d’une résidence d’un vidéaste qui va réaliser un travail de design fiction. Donc il va prendre les entretiens réalisés en 2021, et son projet est d’utiliser sa voiture comme une espèce de poche temporelle qui permettra de se projeter en 2041, de faire le lien.

Finalement, la rencontre avec Camille Honegger invite à décloisonner le regard sur ce qu’est la ville en intégrant résolument sa dimension sensible, mais surtout en pensant les liens entre formes et sens, espace et société. Comme le note Daniel Pinson : « La ville elle-même est une œuvre dans son ensemble » (2009, 15). Une perspective sans doute fertile pour repenser l’art public et ce qu’il souhaite symboliser, mettre en récit.

 

Le dépôt ferroviaire Lyon-Mouche, d'hier à demain.
Le dépôt ferroviaire Lyon-Mouche, d'hier à demain. © Ateliers La Mouche

 

 

Bibliographie

▪ Daniel Pinson. Arts (de et dans la ville), (in J.-M. Stébé, H. Marchal (Ed.), 2009, Traité sur la ville, Paris : PUF, Chapitre X, p. 513-560).

▪ Daniel Pinson. La “composition urbaine” : paradigme perdu d’une lecture hâtive du classique de K. Lynch, The Image of the City (1960). Louis Hincker (dir.). Penser la composition urbaine (xvIIIe-xxe siècle), (Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques)., Éd. du Comité des travaux historiques et scientifiques, pp.93-105, 2013, ISSN : 1773-0899. ffhal-01121127f