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Le graffiti entre déviance et démocratisation : récit d’une culture morcelée

Illustration représentant une pile de bombes de peinture.

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Exception parmi les pratiques culturelles, le graffiti vandale a perduré et même proliféré durant les différents confinements qui ont ponctué les années 2020-21. S’approprier l’espace public en dehors de tout cadre légal est en effet la marque de fabrique des graffeurs.

Pourtant, et de manière croissante, une partie du graffiti investit les galeries et l’art public, se donne à voir dans de nombreux festivals d’arts urbains, et gagne en notoriété auprès du grand public.

Grâce à la rencontre de trois graffeurs lyonnais, dont la pratique oscille entre légalité et « vandalisme », penchons-nous sur leur expérience de cet univers en perpétuelle mutation. Tout en prenant un peu de recul scientifique sur leur posture, nous explorons leur point de vue sur leur pratique et ses évolutions.

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Date : 20/08/2021

Apparu à la fin des années 1960 à Philadelphie, avant de se développer à New-York et s’étendre à l’international, le graffiti est une discipline en constante évolution. Illégal, signe de trouble dans la continuité de l’hypothèse de la vitre brisée, il gagne pourtant en notoriété, s’accommode des nouvelles technologies de communication, se démocratise et change au contact de nouveaux mondes sociaux.

À travers un entretien mené avec trois graffeurs dont la pratique oscille entre légal et vandale (le légal pouvant renvoyer à l’exposition et la vente de toiles, la peinture murale dans le cadre de festival ou de commande, l’animation d’ateliers, etc.), nous nous intéressons à une des manières dont peuvent être vécues ces évolutions. « Une des manières » car les milieux des arts urbains en général, et du graffiti vandale plus précisément, sont extrêmement hétérogènes. Appréhender le graffiti vandale dans son exhaustivité, et prétendre en cerner des contours fixes seraient donc illusoire.

Ce faisant, nous préférons poser quelques jalons de compréhensions de l’univers du graffiti vandale, et explorer l’expérience de trois graffeurs lyonnais de générations différentes : Don, Index, et Rese. Leurs parcours permettent d’apprécier un point de vue incarné des évolutions qu’ils perçoivent, et de mettre en exergue une tension forte du graffiti, impliqué à la fois dans un monde de l’art et une sous culture dite déviante (Lachmann ; 2003). Comment alors pensent-ils et pratiquent-ils le graffiti, au travers des liens avec leurs pairs, les publics, et les acteurs institutionnels et privés qui promeuvent aujourd’hui activement ce que l’on nomme globalement le street art ? Face à ses nombreuses mutations, comment se placent-ils dans un champ culturel de plus en plus large et diversifié ?

 

 "Lyon Plage", © Tapas Nocturne. Tapas Nocturne propose des peintures ancrées dans la culture graffiti vandale. Il reproduit des scènes urbaines, afin d’archiver quelques-uns des graffitis les plus « mythiques » de Lyon, Grenoble ou Marseille, et réalise des bande-dessinées humoristiques autour de son expérience de graffeur.
"Lyon Plage". Tapas Nocturne propose des peintures ancrées dans la culture graffiti vandale. Il reproduit des scènes urbaines, afin d’archiver quelques-uns des graffitis les plus « mythiques » de Lyon, Grenoble ou Marseille, et réalise des bande-dessinées humoristiques autour de son expérience de graffeur.© Tapas Nocturne.

 

Don, Index, Rese : portraits de graffeurs

 

Nous rencontrons les trois graffeurs au milieu de leurs peintures dans une usine de Vienne mise à leur disposition par une association visant à démocratiser, rendre visible et promouvoir les arts urbains, et qui leur fournit des ateliers, de nombreux murs pour accueillir leurs peintures, ainsi que du matériel (bombes de peinture, toiles, feutres, etc.). En parallèle de cette activité légale, et parfois même rémunérée, ils ont tous eu, ou ont encore, une carrière vandale.  

Don, le plus ancien et certainement le plus « puriste » et provocateur du trio, semble avoir laissé de côté depuis plusieurs années sa pratique vandale, dont il tire encore aujourd’hui du prestige. Il fait partie de la première génération de graffeurs ayant vu le mouvement hip-hop déferler en France. Il expose son travail en galerie dès 1995, puis participe dans les années 2000 à de nombreux festivals de graffiti.

DON : Je m’appelle Don, et je fais du graffiti, je peins à la bombe de peinture, sur différents supports. Je peins depuis 88, et je fais partie d'un groupe qui est là depuis 85, les TWA, qui est le plus vieux groupe lyonnais. J’ai vu arriver ça avec Seen et tout, et puis j’étais déjà vachement dessin. À l'époque, il y avait des vieilles séries comme Starsky et Hutch, où de temps en temps tu voyais des graffs. Ça a attiré mon œil, donc je m’y suis intéressé. Après, le hip-hop est arrivé plus à travers la danse. Je m’y suis intéressé un peu aussi mais je me suis très vite arrêté.  

RESE : Sérieux t'as fait de la danse ?! Du break ? 

DON : Ben oui ! Non de la danse classique ! J'étais le roi de l'entrechat… de l'entre soi… Et donc la danse c'était pas pour moi, du coup je me suis dirigé vers ce qui était plus graphique, et puis un jour j’ai rencontré Rob [membre des TWA reconnu comme l’un des premiers graffeurs lyonnais], je suis rentré dans son équipe et j'en suis plus jamais sorti.

 

Don TWA
© Don TWA

 

Index, lui, semble en transition entre sa carrière vandale dans laquelle il s’est beaucoup investi, et une pratique légale qu’il développe depuis quelques années à travers un important travail sur toile qu’il expose dans différentes galeries. Membre des crews KMF, NAV et 69ERS, il a sillonné l’Europe avec la peinture sur trains comme spécialité, se forgeant ainsi la réputation d’avoir peint « plus de 1000 wagons ». Mystérieux et loquace à la fois, il apprécie réfléchir et mettre en récit sa pratique.

INDEX : Me présenter ? C’est drôle ça comme question. La présentation habituelle elle se fait dans le noir, et après les gens se la prennent dans la gueule. Donc c'est compliqué de devoir l'expliquer avec des mots, mais...  je fais de la peinture, à la spray, la particularité c'est que j'ai commencé à peindre dans un contexte illégal, et que je continue toujours plus ou moins. Après y'a toute la partie comme ici qui est... enfin si on utilise vraiment les bons termes, pour moi on a de la chance d’avoir ces ateliers pour faire de la peinture, et moi d'habitude je fais du graffiti. J'ai commencé à peindre au milieu des années 90... J’ai un peu la particularité d'aimer peindre les trains. 

 

Index, peinture du train (Belique)
Peinture du train (Belgique)© Index
Index, Travail sur toile
Travail sur toile© Index

 

Rese, le plus jeune de la bande, est en quelques sortes l’apprenti de Don. En effet, les processus de transmission dans le graffiti s’organisent généralement dans une relation d’initié et mentor, ce dernier accompagnant  l’autre dans son apprentissage technique et culturel du graffiti. Peut-être parfois plus nuancé que ses aînés, il reste relativement en retrait, écoutant parler « les anciens », sans manquer de les taquiner par moment.

RESE : Moi c'est Rese, j'ai commencé y'a 10 ou 12 piges, j’avais 12-13 ans. J’ai commencé tout seul dans mon coin, comme tout le monde j’imagine. Après je suis passé à côté d’une MJC en bas de chez moi où j'ai vu qu'il y avait un petit atelier graffiti, animé par Don, qui m’a bien ouvert les portes. Merci vieux con !

DON : C'est pas une MJC c'est un EPJ, tu vois il a rien retenu ! 

RESE : C'est pareil. Et puis voilà, après les cours j'allais voir Don, il m'apprenait un peu toutes les bases du graffiti, parce que je pensais savoir peindre quand je suis arrivé, et il m'a vite fait comprendre que j'étais une merde, hein ? C'est comme ça que j'ai rencontré ces anciens-là vers mes 15 ans, les TWA, que je connaissais que de nom. Après j’ai rencontré du monde dans le graffiti petit à petit, les BF avec qui on s’est fait pas mal de bonnes sessions peintures, dans la rue ou en terrain. Je kiffe autant le graffiti en mode fresque qu’en flop dans la rue.

 

Rese
© Rese

Contrairement à Don et Index, Rese a dès le début de sa carrière une pratique résolument mixte, associant le vandale et le légal. On peut l’expliquer par une socialisation différente dans le milieu (Rese a rencontré des mentors déjà inscrit dans une pratique légale), mais surtout par une forte évolution de la perception du graffiti par le grand public, les pouvoirs publics et le milieu de l’art. 

 

Du graffiti au street art ? « Chacun son sport »

 

En effet pour aborder le graffiti contemporain, la première réaction des graffeurs fut d’estimer l’évolution de l’acceptation du graffiti par le grand public. Cette question permet de mieux cerner les termes de l’art urbain, de comprendre la manière dont se placent les graffeurs dans ce vaste panel, et pensent le point de vue des autres sur leur propre discipline.

DON : Du point de vue des gens en général, le graffiti c'est ou du street art, ou des gens qui écrivent n'importe quoi sur les murs. La partie qui est acceptée pour moi c’est du street art. Pour nous le graffiti ça englobe les choses vandales, les fresques dans les terrains, les trains, beaucoup de choses. Et pour les gens, si tu leur dis graffiti ils vont voir que les pièces élaborées, ce qui fait joli et décoratif. Donc pour moi c’est juste une partie du graffiti qui est acceptée aujourd’hui. Déjà la lettre, tu vois des festivals entiers avec « graffiti » dans le titre où t'as pas de lettrage, ils invitent que des gens qui font des persos.

INDEX : Ce qui lie justement toutes les disciplines du graffiti, c'est que les mecs ils font de la lettre. 

DON : Tu leur montres des lettres ça les trouble, ils comprennent plus. Ce qu’ils aiment c’est les animaux, des petites filles avec des ballons, des trucs presque enfantins. 


INDEX : Ouais du figuratif.

Le graffiti qui s’impose de manière incompréhensible et salissante dans l’espace public serait donc toujours une discipline rejetée et méconnue. Seules les pièces les plus colorées et abouties (souvent issues de commandes publiques ou privées) seront considérées pour leur qualité esthétique. Dans cette première approche des graffeurs, la lettre (le writing) est au centre de la discipline, et en détermine les contours par opposition au reste qui relève alors du street art. Le choix de la lettre comme principe unificateur de la discipline semble ici signifiant : cela permet de s’inscrire dans la continuité du graffiti tel qu’il s’est développé initialement à New-York, et ainsi revendiquer une certaine authenticité de sa propre pratique.

 

Tag (en bas à gauche), flop (Asure - en haut à gauche), graff (Peur et Satu-en haut à droite) et fresque (Heta - en bas à droite) sont les quatre principales disciplines qui composent le graffiti.
Tag (en bas à gauche), flop (Asure - en haut à gauche), graff (Peur et Satu-en haut à droite) et fresque (Heta - en bas à droite) sont les quatre principales disciplines qui composent le graffiti.

 

Graffiti et street art sont donc pensés en opposition par ces graffeurs, qui expriment un véritable fossé entre adeptes du graffiti, et « profanes » qui ne savent pas lire les lettrages et se sentent plus attirés par des figures qu’ils reconnaissent plus aisément.

INDEX : J’ai des toiles sur lesquelles les gens voient des personnes, quand je leur dis qu’il y en a pas ils se sentent roulés tu vois (rires).

RESE : Une fois je peins sur un mur, j’écris mon blaze et y’a un mec il passe il me dit "ah ouais vous faites un nourrisson, je vois bien le pied là". J’ai buggué, je me suis dit putain il a craqué ! (rires).

 

Tapas Nocturne réalise dans la rue des bande-dessinées dans lesquelles il intègre des lettrages. Cette « astuce » lui permet de faire du graffiti sans que cela soit perçu comme tel par un public non averti, révélant ainsi la connotation négative dont est affublé le lettrage, contrairement à d’autres formes d’expressions dans l’espace public.
Tapas Nocturne réalise dans la rue des bande-dessinées dans lesquelles il intègre des lettrages. Cette « astuce » lui permet de faire du graffiti sans que cela soit perçu comme tel par un public non averti, révélant ainsi la connotation négative dont est affublé le lettrage, contrairement à d’autres formes d’expressions dans l’espace public. © Tapas Nocturne

 

Index propose de filer la métaphore sportive pour partager sa conception des différents arts urbains. Leur cohabitation n’est pas forcément compétitive, mais ils se différencient par leurs règles, leurs références et leurs publics. 

INDEX : Moi j'aime bien appeler ça des sports. Dans la rue on est tous des sportifs tu vois, mais on n’a pas les mêmes jeux, et on a chacun nos règles.

RESE : Et ces différences-là, nous qui produisons on les a capté, mais monsieur untel dira que le graffiti et le pochoir c'est pareil.

INDEX : Le grand public il voit pas ces nuances. Et nous il me semble que le sport qu'on pratique en commun c'est celui de la spray et de la lettre. La base c'est qu'on se fait de la pub, c'est comme un publicitaire, nous avec notre blaze tout simplement.

Ici la définition du graffiti s’enrichit de l’intention qui le guide, toujours dans la continuité du graffiti New-Yorkais, qui au fil de la discussion deviendra prédominante pour Index.

INDEX : On a du mal à se le dire, mais la réalité c'est que le graffiti c'est aussi dire j'existe. Je pense qu'au-delà du côté art illégal, c'est le vrai fil conducteur que les New Yorkais avaient, ils se faisaient la pub de leur blaze. Y'a un côté... égocentrique mais c'est ça le truc. Et celui qui se montre le plus, et de manière la plus stylée, commence à se rapprocher du podium. Et quand j’ai commencé à me promotionner dans le graffiti, j'avais rien à fourguer, j'étais plus dans un côté vas-y je m'impose, vos règles je m'en tape.

DON : Tu mets ton blaze, c'est je suis passé par là, voilà vous êtes au courant.

Si les graffeurs ont le sentiment que leur pratique n’est pas appréciée par le grand public contrairement au street art et ses figures plus accessibles, tous les trois ont pu exposer et monnayer leur travail auprès de galeries, dans des festivals, à l’occasion de commandes privées ou publiques. Le graffiti n’évolue pas en cercle clos, depuis ses débuts il a attiré des photographes et galeristes issus de groupes sociaux bien différents, devenus des acteurs importants d’une partie de cette culture urbaine. Pourtant ces incursions dans un milieu secret et très codifié sont dénoncées par certains graffeurs, qui y voient une dilution de leur pratique. Alors, comment les trois graffeurs ont-ils vécus ce passage du vandale au légal ?

 

Le graffiti en galerie : entre « monde de l’art » et « sous culture déviante »

 

Pour Richard Lachmann qui étudia le graffiti New-Yorkais dans les années 1980, les « auteurs de graffiti dans le métro sont impliqués simultanément dans un monde de l’art et dans une sous-culture déviante » (Lachmann ; 2003, 4).

Il s’appuie essentiellement sur le travail d’Howard Becker, qui montre comment la production artistique est le fruit d’interactions constantes d’acteurs divers (artistes, galeristes, commanditaires, fournisseurs de matériel, publics, etc.), qui se construisent et se pérennisent autour de conventions, formant ainsi ce qu’il appelle des « mondes de l’art » (Benghozi ; 1990).

Pour Lachmann, les auteurs de graffiti forment un « monde l’art » à part entière, qui prend forme dans les « mécanismes sociaux assurant à la fois l’attribution de la réputation et le recrutement et la formation de nouveaux auteurs de graffiti » (50). Ils formulent leurs propres codes : standards esthétiques, normes (action prescrites et proscrites) et sanctions en cas de transgression.

Selon l’analyse d’Howard Becker, si un individu transgresse une norme sur laquelle s’est accordé le groupe, il peut être considéré comme un étranger, un déviant. Mais chaque groupe social a ses normes, par conséquent la déviance n’est pas une qualité intrinsèque à un individu ou un comportement, mais dépend de la manière dont les autres le perçoivent et réagissent. Les graffeurs considèrent certaines pratiques déviantes, comme le toy, mais sont eux-mêmes considérés comme déviants par d’autres groupes sociaux, notamment du fait de l’illégalité et de l’incompréhension que suscite cette passion. Les groupes sociaux considérés comme déviant par le reste de la société développent leur propre culture, que l’on appellera sous culture (Becker ; 2020, 5).

La déviance est forcément une caractéristique en mouvement, accordée avec les évolutions culturelles. Index et Don, forts de leurs longues carrières dans le monde de l’art du graffiti, perçoivent l’évolution de cet étiquetage, notamment de la part des galeristes, qui s’inscrivent dans un autre « monde de l’art ».

INDEX : Y'a une part de l'évolution que j'apprécie, comme le rapport humain que je peux avoir avec certaines personnes quand je parle de mes toiles et le rapport humain qu'on a pu avoir avec ces mêmes gens dans les années 90. Tu vois on était des débiles pour eux, c'était ou Vinatier ou la prison qu'ils nous souhaitaient, et aujourd'hui on vient te demander des infos sur ton taff qu'on aime bien. Regarde, dans les années 90 avoir un lieu comme ça c'était pas possible, tu vas pas mettre des débiles dans un atelier !

Les liens entre graffiti et galeries se renforcent au fil des années sous l’impulsion du changement de perception d’un « monde de l’art » sur l’autre : le graffiti perd de son caractère déviant, et trouve une place dans d’autres espaces, apprécié par le public, coté sur le plan économique, recherché par les galeristes. Cette évolution de la perception du graffiti par des acteurs dotés d’un certain pouvoir économique change la manière dont les carrières dans le graffiti peuvent être abordées par les jeunes générations.

DON : Déjà à notre époque, personne pouvait dire tu vas vivre du graffiti tu vois. Nous la première fois qu'un mec nous a donné de la thune, on a halluciné ! C’était un mec qui avait un théâtre dans le 6e, il faisait une grosse teuf et il voulait qu’on lui fasse une déco. J’men rappelle il nous a donné un truc dérisoire, genre 150 francs, ça fait quoi ça, 20 euros ? À trois ! Et on avait payé nos bombes ! On est parti, on s'est dit c'est un ouf, courrez ! II va se rendre compte du truc il va nous rappeler. On s’est dit déjà le mec il nous donne de l’argent pour un truc qu’on fait tout le temps gratuitement, et en plus qui est interdit. Aujourd’hui les mecs ils font trois traits sur une toile, trois graffitis dans la rue, et ils se disent qu’ils vont en vivre quoi. J’hallucine quand je vois des gens qui ont un an de graffiti derrière eux et qui débarquent dans des galeries.

L’intégration du graffiti dans l’art contemporain est racontée par Index et Don comme un véritable « choc des cultures », entre deux « mondes de l’art » qui peinent à se comprendre. 

Pour Howard Becker, si un individu qui transgresse une norme peut être perçu par le groupe producteur de cette norme comme « étranger », déviant, il peut également la refuser ou dénier à ceux qui le jugent la légitimité de le faire. Dans cette perspective, « le transgresseur peut estimer que ses juges sont étrangers à son univers. » (Becker ; 2020, 25). Entre le monde de l’art contemporain – essentiellement incarné par les galeristes et leur public dans l’expérience des graffeurs – et celui du graffiti, chacun devient alors l’étranger de l’autre.

INDEX : Aujourd'hui tu vas te retrouver dans une vente aux enchères, t'as le mec qui sélectionne les toiles, il est censé être "spécialisé en street art graffiti" tu vois, mais tu lui poses trois flops à côté, tu lui dis c'est lequel le plus beau il comprend pas, il sait pas de quoi tu parles. Et le mec il est spécialiste ! C'est lui qui sélectionne pour la vente aux enchères ! Il veut faire ta légitimité, mais c’est une personne qui n’y connait rien.

DON : Ouais mais après c'est légitime pour qui ? C'est leurs clients qui les trouvent légitimes, les graffeurs qui s'y connaissent ne trouvent rien de légitime là-dedans.

Mais dans ce conflit de normes, lequel de ces mondes parvient à imposer la sienne ? Les groupes sociaux n’ont pas la même capacité à appliquer leurs normes à d’autres individus, du fait de leur différence de pouvoir légal et extra légal (Becker ; 2020). Dans la rencontre de ces deux « mondes de l’art » racontée par les graffeurs, on sent l’ascendant des galeristes, plus dotés financièrement et auréolés d’un prestige supérieur à celui des graffeurs.  

DON : Pour avoir côtoyé plein de galeristes, le problème c'est qu’ils te demandent de t'adapter. Ils veulent un graffeur, mais adapté à leur milieu. Ils te disent ce serait bien que tu expliques tes toiles, ton parcours, que tu répondes aux questions et tout. C’est pas dans ta culture d'expliquer ce que tu fais, et t'es pas forcement quelqu'un qui aime parler en plus. Et pour le vernissage tu dois faire ci et ça, ffffffff... c'est fatiguant ! Et c'est là que tu vois qu'ils ont une méconnaissance de notre milieu, parce que sinon ils te diraient fait des toiles, occupe-toi de rien, je vais les exposer, et toi à la limite tu viens le jour du vernissage, mais juste tu fais un petit tour, tu manges des cacahuètes t'es content. 

INDEX : Là on est en train de jacter, mais moi en général je fais pas d’interview… Tu vois c’est comme si tu demandais à un magicien ses tours de magie. Enfin tu vois. On a fait du graffiti, une démarche qui est totalement anonyme, et là tu viens me demander de faire l'inverse. Si j’avais voulu parler j’aurais fait du rap.

DON : On cherche à capter des intentions que t’as pas aussi, pour moi ça s’explique pas, des fois je vais peindre juste pour peindre, y’a des tas de raisons. Tu peux pas tout expliquer, et pourquoi tu veux tout expliquer ? Et dans le circuit de l’art t’as à faire à des gens aisés, soit disant cultivés, et c’est un problème pour eux de ne pas savoir. Après c’est marrant de se confronter à ce milieu, ça me fait rire parce qu’ils sont pleins de préjugés, contrairement à ce qu’on pourrait croire c’est pas nous qui en avons le plus. Moi j’ai halluciné, t’arrives t’as 30 ans de carrière derrière toi, ils te parlent comme si t’avais 12 ans, comme si t’étais jamais sorti de ton trou.

Ces témoignages illustrent un conflit de normes entre un « monde de l’art » pour lequel l’anonymat est de mise et la discrétion est valorisée, et un autre porté sur le discours attaché aux œuvres et la mise en récit des parcours d’artistes. Cette entrée dans le monde de l’art contemporain demande donc aux graffeurs d’adapter leurs comportements aux attendus du groupe social auquel ils se frottent. Mais plus encore, c’est leur « monde de l’art » qui se retrouve bouleversé : le graffiti comme production collective subit l’influence de ces acteurs qui portent leurs codes, leur vision de ce qu’il doit être, au croisement de leur jugement esthétique, des attentes du public, et de la donne du marché de l’art.

DON : C’est un truc de ouf comme ce qu’ils vendent c’est médiocre parfois. Ça me saoule parce que c’est mauvais, et que les gens nous assimilent à ça tu vois. Aujourd’hui tu prends une toile, tu fais trois tags flingués, les oreilles de Mickey et un slogan pourri mais qui parle un peu à tout le monde, et tu vends ça 12 000 balles. Tu prends 100 graffeurs, tu leur dis quels sont pour vous les mecs qui méritent d'être dans le hall of fame du graffiti, ils mettront pas les mêmes mecs que les galeristes.

INDEX : Après c'est pas deux choses l'une contre l'autre, tu peux être crédible pour les gens de ton milieu et en même temps dans les galeries. Y’en a plein comme ça.  

DON : Quand t’es connu dans la rue, passer sur toile c’est facile. Ça devient compliqué quand les mecs commencent à vouloir rentrer dans le monde de l’art moderne machin, ils commencent à se diluer, à faire des choses qui vont plaire, ils rentrent dans un truc où ils ne maîtrisent plus. Mais nous on maîtrise ce qu’on fait.

Sans maîtriser et intégrer les critères de légitimité des graffeurs, certaines galeries décrites par Don et Index sont susceptibles d’appliquer les leurs au graffiti, et ainsi le transformer. Plus encore, il semble que c’est une certaine « esthétique-graffiti » qu’elles recherchent : le style sans la culture. Cette disparition des codes derrière l’esthétique, Don la résume ainsi :

Aujourd’hui toutes les galeries veulent un artiste qui vient de la rue, ou un street artiste qui n’a jamais été dans la rue. Y’a tout et n’importe quoi pour moi.

 

De la démocratisation à l’éclatement du graffiti ?

 

Outre la présence croissante de graffiti légal dans des espaces marchands et institutionnels, les graffeurs évoquent spontanément l’influence des réseaux sociaux et une démocratisation galopante de leur « sport » pour caractériser son évolution.

INDEX : Nous on voulait se trouver les meilleures gâches, aujourd’hui les mecs ça sert plus à rien, ce qui est intéressant c'est de mettre ta peinture sur les réseaux sociaux. On est plus dans la même démarche, ils font des belles pièces nous on voulait faire des trucs dégueulasses, ils les mettent sur Internet nous on allait plutôt sur une autoroute ou un périph tu vois. C’est ça le game maintenant.

DON : Tu vois des fois des gens qui peignent un seul mur tous les trois jours, ils balancent 20 ou 30 photos de ce mur sur les réseaux, ça veut dire que le mec ne bouge pas et il est connu sur toute la planète, c'était impossible à notre époque ! Limite tu peux te faire un mur dans ton jardin et devenir star du graffiti.

INDEX : Je sais plus quel ricain disait ça… il disait maintenant je trouve que les gens qui peignent le métro de New York c'est n'importe quoi. Lui à l’époque c’était la seule manière de faire sortir son blaze de son ghetto, mais aujourd’hui il dit ça n’a plus de sens. Si je veux être connu je vais sur les réseaux quoi.

DON : Après les réseaux des fois ça met le projecteur sur des gens que t'aurais pas connu sans, t'as des graffeurs des années 70 qui sont passés carrément inaperçus dans tous les bouquins de graffiti, et en fait des archives mises sur Instagram et Facebook ont fait que t'as découvert ces mecs. Parce qu’à l’époque les magazines c’était du grand copinage, faut le savoir aussi. Et sans parler de l'old school, tu découvres aussi des mecs dans des bleds perdus qui sont super forts qui font des trucs de ouf, tu vois, des mecs que t'aurais pas connu sans les réseaux sociaux.

 

Extrait du strip le « Hip-hop en 2030 », © Tapas Nocturne
Extrait du strip le « Hip-hop en 2030 »© Tapas Nocturne

 

De la même manière que les magazines avant eux, les réseaux sociaux changent donc le mécanisme d’attribution de la réputation des graffeurs, en offrant de nouveaux canaux pour se rendre visible. Pour Don, ils alimentent également la démocratisation du graffiti.

DON : Ce qui a changé c'est qu'aujourd'hui dans la rue y’a n'importe qui. Nous un terrain c'était les graffeurs et les pouilleux qui cherchent de la ferraille, c’est tout. Maintenant tu vois des mecs, pfff… ils sont mignons quoi. Je trouve qu’en fait on veut démocratiser tout.  Et nous on n'échappe pas à ça, oh bientôt ils vont te sortir des bombes elles vont te faire un truc toutes seules.

INDEX : Y'a un mec qui est venu au shop et qui a demandé la bombe qui fait les 90 couleurs, parce qu'il a vu la pub Montana 90 couleurs, et il croyait que c'était tout dans la même (rires).

Richard Lachmann a déjà mis en lumière dans les années 1980 la manière dont le « monde de l’art » cohérent des graffeurs New-Yorkais s’est fragmenté, face à la destruction par les forces de police des writters corners, ainsi que le passage des uns dans les galeries, des autres au service des gangs. Selon cet auteur, « la perte de cohérence organisationnelle des graffeurs, ainsi que la diversification de leurs carrières et de leurs publics dans le temps » modifient leurs idéologies de la réputation (2003, 54).  

Cette fragmentation du graffiti s’observe de la même manière sous l’influence d’Internet, et de l’arrivée d’acteurs professionnels (galeristes, association de promotion des arts urbains, etc.), mais également celle de nouveaux pratiquants et nouveaux publics.

DON : Après le public a changé. On est passé d'un public... entre parenthèses ghetto, street, à un public beaucoup plus aisé, beaucoup plus... 

RESE : Pareil pour les pratiquants, maintenant tout le monde en fait quoi.

INDEX : Du coup t’as des niches. Pour moi le graffiti qu’on pratiquait en mode vandale, il existe toujours mais on n’en parle pas en fait. Et dans ce graffiti vandale aujourd’hui les jeunes pour être connus il faut vraiment qu’ils fassent du lourd, plus fort, plus gros, plus voyous. Et c’est les Allemands comme d’habitude qui sont en train de monter le niveau, ils partent dans des performances complètement folles. Écoute bien, y’a des mecs qui ont fait cuire des merguez sur le toit d’un métro entre deux stations. Tu captes ? On a tellement peint de métro à Berlin que les mecs pour faire parler d’eux ils sont dans la performance vandale maintenant. Donc notre sport, comme il est né à New-York, pour moi c’est eux qui font son évolution. Et pourquoi on revient à ça, parce que le graffiti vandale c’est la base qui a fait sortir tous les autres sports tu vois, et on le pratique toujours maintenant.

 

Tapas Nocturne
© Tapas Nocturne

 

Finalement, comme précisé en introduction, le « monde de l’art » du graffiti cohérent n’existe plus depuis longtemps. Si cette diversité des démarches, pratiquants et publics ne date pas d’hier, les graffeurs l’ont expérimenté de manière progressive, au fil des rencontres et des expériences.

Le graffiti, et le street art qui en découle, constituent donc une discipline très éclatée, investit par des groupes sociaux variés qui construisent des normes différentes, nourries par leur environnement, leur histoire, leurs tradition (Becker ; 2020, 5). N’étant plus partagées entre les groupes, les conventions ne créent plus de liens entre des acteurs qui ne se sentent plus appartenir à un même monde (Benghozi ; 1990).

Les graffeurs se retrouvent à cheval entre plusieurs « mondes de l’art », les vandales puristes, les mondes artistiques plus commerciaux et étrangers à leurs codes, et ceux qui se forment autour des réseaux sociaux et des nouvelles attributions de réputation. Dans cet univers morcelé, ceux qui se présentent ici comme les plus authentiques, tentent de défendre et valoriser leur pratique « puriste ». Se sentant toujours déviants face aux autres « mondes de l’art » du graffiti (bien que les frontières entre les uns et les autres soient poreuses et qu’ils participent également à d’autres), ils semblent partagés entre nostalgie d’une plus grande homogénéité de la discipline, et fierté de faire partie d’un sport encore marginal, confidentiel et « vrai ».

DON : Non mais qu’il soit toléré ou pas, je m'en fous en vrai. Moi j'étais là avant que ce soit la mode. En vérité pour moi la démocratisation du truc elle a fait plus de mal que de bien. Y'a des trucs bien mais c'est tellement noyé au milieu de trucs claqués que c'est fatiguant. Tu vois j'aimerais retourner y'a 20 ans putain, quand y'avait personne qui peignait.

INDEX : De plus en plus de gens en font, mais avec la vision d'aujourd'hui. Je crois que c'est plutôt l'inverse en fait, c'est à dire que y'a de moins en moins de gens qui le pratique comme on l'a pratiqué.

DON : Non mais on est des dinosaures en fait ! 

RESE : Toute façon le graffiti il évoluera sans toi.  

DON : Après, moi je suis pas un vieux aigri, j’m’en fous tu sais. J'ai mon opinion du graffiti, je sais qui en fait partie qui n'en fait pas partie, à la limite plus les autres vont dans le...le factice, le faux et tout, plus je suis content, plus je me dis que moi je suis dans le vrai, mon équipe elle est dans le vrai, je connais les gens qui sont dans le vrai. Tu sais c'est comme si c'était un truc à nous, c'est notre précieux en fait (rires). 

Protectionniste, cette réaction peut se comprendre comme la défense d’un territoire physique et culturel, la rue et le graffiti, face à des acteurs qui bouleversent leurs repères ; du monde de l’art contemporain qui prive leur esthétique de son essence, à d’autres courants artistiques et militants qui se réapproprient l’espace public. Comme tous les groupes sociaux, les graffeurs vandales tentent d’affirmer leurs normes, entreprise compromise pour cette sous culture encore perçue comme déviante.

Finalement, si l’on cherche à s’accorder sur une définition minimale du graffiti, on peut le réduire à un acte, simplement celui de s’exprimer sur un mur. Une base appropriée et redéfinie par de multiples groupes sociaux qui lui attribuent des significations et l’entourent de conventions.

 

Benoit Ollive. « All you need to know about graffiti is in this book ». Le designer Benoit Ollive, également connu comme graffeur sous le pseudonyme de Revert, souligne la liberté intrinsèque du graffiti tel qu’il le conçoit. On peut lire l’affirmation de la primauté de l’acte dans cette œuvre provocante, qui résume « tout ce que vous avez besoin de savoir sur le graffiti » à une bombe de peinture.
« All you need to know about graffiti is in this book ». Le designer Benoit Ollive, également connu comme graffeur sous le pseudonyme de Revert, souligne la liberté intrinsèque du graffiti tel qu’il le conçoit. On peut lire l’affirmation de la primauté de l’acte dans cette œuvre provocante, qui résume « tout ce que vous avez besoin de savoir sur le graffiti » à une bombe de peinture.© Benoit Ollive

 

Bibliographie

● Becker Howard S, « 1. Le double sens de « outsider » », dans : Outsiders. Études de sociologie de la déviance, sous la direction de Becker Howard S. Paris, Éditions Métailié, « Leçons De Choses », 2020, p. 25-42. URL : https://www-cairn-info.bibelec.univ-lyon2.fr/outsiders--9791022610452-page-25.htm

● Becker Howard S, « 5. La culture d'un groupe déviant : les musiciens de danse », dans : Outsiders. Études de sociologie de la déviance, sous la direction de Becker Howard S. Paris, Éditions Métailié, « Leçons De Choses », 2020, p. 103-125. URL : https://www-cairn-info.bibelec.univ-lyon2.fr/outsiders--9791022610452-page-103.htm

● Benghozi Pierre-Jean. Becker Howard S., Les mondes de l'art. In: Revue française de sociologie, 1990, 31-1. pp. 133-139; https://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1990_num_31_1_1086

● Lachmann Richard, « Le graffiti comme carrière et comme idéologie (traduction de Jean-Samuel Beuscart, Loïc Lafargue de Grangeneuve, Claire Lemasne et Frédéric Vagneron) », Terrains & travaux, 2003/2 (n° 5), p. 55-86. DOI : 10.3917/tt.005.0055. URL : https://www.cairn.info/revue-terrains-et-travaux-2003-2-page-55.htm