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Innovation : un slogan, rien qu’un slogan !


Auteur : Benoit GODIN, université de Montréal
Date : 01/03/2014

Benoît Godin est chercheur-enseignant au centre Urbanisation Culture Société à l'Université de Montréal et spécialiste de l'histoire des concepts. Aujourd'hui, l'innovation est considérée comme la solution à tous les problèmes contemporains. A l'occasion du Forum du Développement Territorial du 24 octobre dernier, Benoît Godin propose son analyse de la notion d'innovation et nous invite à être attentifs à la valeur performative et idéologique de ce concept.



 
L’innovation est un sujet abondamment traité, aussi j’espère le faire dans des termes un peu originaux, quelque peu différents de la façon dont on en a l’habitude, en vous entretenant du concept d’innovation.
L’innovation est partout, elle a toujours existé depuis que l’homme lui-même existe, mais en ce qui concerne le concept, c’est autre chose. En effet, à l’origine, le concept d’innovation a une connotation largement différente de celle communément admise aujourd’hui. l’innovation serait nécessaire, une bonne chose en soi. On publie des centaines voire même des milliers d’articles sur l’innovation chaque année, on parle de l’innovation dans les médias, les gouvernements font des politiques relatives à l’innovation, etc... On prend l’innovation pour un objet acquis, dont l’évidence n’est pas remise en cause. L’innovation est un slogan repris par tous. Toutefois, l’histoire de l’évolution du concept montre qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant plus de 2500 ans, l’innovation futun terme contesté.



Contesté tout d’abord car il est relatif à la politique. Chez les Anciens, l’innovation s’inscrit dans le domaine politique. L’innovation consisteà introduire un changement dans l’ordre établi, en particulier dans le cadre des Constitutions politiques. Je fais références aux philosophes tels que Platon et Aristote, et à des historiens antiques comme Polybe. A cette époque, on a une compréhension subversive de l’innovation qui est considérée comme une remise en cause de l’ordre établi et par conséquent se révèle un danger pour la société. Cette compréhension sera celle qui durera jusqu’au XIX° siècle, d’ailleurs cette connotation négative sera renforcée au temps de la Réforme.Très rarement employé jusqu’alors, c’est à partir du XVII° siècle, en Angleterre, que le terme fait son entrée dans le vocabulaire quotidien, à la suite d’une controverse au Parlement accusant le roi Charles I°  et surtout son archevêque de Canterbury de vouloir réintroduire subtilement des éléments de catholicisme dans la nouvelle orthodoxie protestante. Profondément négative, il s’agit de la même expression de rejet que celle des Grecs mais cette fois-ci appliquée à la religion. Traditionnellement, l’innovation est l’introduction de changement l’ordre religieux et politique, et qui remet en cause le fonctionnement de la société.
Il s’agit ici d’une histoire très abrégée car il y eut des variations peu marquées mais existantes dans la réception du terme d’innovation. Par exemple, au Moyen-âge, le concept exprime une certaine forme de renouveau spirituel, tourné vers les fondamentaux. L’évolution la plus notable dans l’acception du mot se situe entre 1750 et 1850.  L’innovation est alors réhabilitée et acquiert définitivement, mais graduellement, une connotation positive. Cette mutation sémantique n’est pas propre à l’innovation. Tout un ensemble de concepts tels que révolution, curiosité, originalité, imagination … font l’objet de réhabilitations. Ce nouveau regard porté sur des termes autrefois jugés subversifs traduit la prise de conscience de l’homme en sa capacité à intervenir sur le monde. L’innovation comporte désormais une fonction instrumentale, elle est un vecteur de progrès, d’abord politique au sortir de la Révolution française, puis social et matériel.
Encore une fois je fais une histoire courte puisque tout au long du XIX° siècle, il y aura des oppositions relatives au concept. Effectivement, le plus souvent il reste utilisé à des fins polémiques. On parle d’innovateurs contre ceux qui sont des adeptes du changement. Jamais un révolutionnaire, dont le projet est certes des plus innovateurs, ne qualifiera son projet d’innovation car cela demeure empreint de mépris et de rejet. Non, les termes d’innovation et d’innovateurs appartiennent au vocabulaire des monarchistes, opposés aux changements de leur temps. Indistinctement, on accuse d’être des innovateurs ceux qui font la révolution et tous ceux qui veulent un changement dans l’ordre politique ou social.
C’est au XIX° que l’innovation acquiert graduellement ses lettres de noblesse. Elle prend alors la signification qu’on épouse à peu près tous aujourd’hui, c’est-à-dire fortement liée à l’économie. L’innovation est perçue comme source de progrès économique car elle est associée au développement de technologies. Cette évolution sémantique se produit essentiellement après la deuxième guerre mondiale en raison de deux facteurs. Premièrement, on  tente de comprendre ce qu’est l’innovation, quels sont les facteurs responsables, comment faire en sorte d’encourager l’innovation. Par conséquent, on commence à disposer d’un ensemble de théories, en provenance des sociologues et des économistes. Concurremment, les gouvernements au sortir de la seconde guerre mondiale mettent en place des politiques économiques, dont un instrument est l’innovation technologique. Dès lors, l’innovation est une nouvelle technologie, dans le cadre d’une mise sur le marché. Rappelons que jamais auparavant l’innovation n’avait eu une connotation relative à la technologie ou à l’économie. Elle s’inscrivait dans le débat politique et religieux(j’aurais aussi pu parler de l’innovation en matière culturelle ou scientifique).

Je voudrais terminer avec un point de vue critique. Si l’innovation est devenue un slogan, généralement admise comme nécessaire et bonne pour nous tous, qu’arriverait-il si on changeait de regard. Implicitement quand la plupart des théories s’intéressent à l’innovation, elles sont déjà orientées. Les questions traitées sont : comment les entreprises doivent innover, comment les gouvernements pourraient imaginer des politiques plus performantes en matière d’innovation,… On a là un préjugé positif qui découle d’une construction idéologique largement partagée. Aussi, je voudrais vous inviter à avoir un point de vue critique.
Tout d’abord, il ne faut jamais oublier qu’une certaine performativité est associée à l’usage de l’expression « innovation » aujourd’hui. L’innovation est devenue la solution à n’importe quel problème de société, au point qu’on s’interroge très rarement sur la nature et les ressorts réels de ces problèmes. Une fois qu’on a dit le mot innovation, on a tout dit. Mais a-t-on nécessairement besoin d’innover pour résoudre un problème ? Parfois non. Pourquoi ne pas imiter ? Par exemple, pourquoi une entreprise qui a du succès avec un produit innoverait-elle, pourquoi changerait-elle ce produit ? Mieux vaut continuer comme elle le fait toujours. Performativité donc.
Deuxièmement, il est essentiel de prendre garde aux idées inconscientes, véhiculées à travers les mots. Derrière le sens premier d’un terme, une seconde acception est souvent accolée, sans être forcément toujours identifiée dans le langage commun ou dans le discours politique. Dans le cas présent, cette acception induit une compréhension de l’innovation comme étant un phénomène de marché. On considère que l’innovation est une technologie destinée à être introduite sur le marché.D’ailleurs,on ajoute souvent que l’innovation véritable est celle de la première introduction sur le marché. Les autres ne sont qu’imitation.Dans les esprits, les vrais innovateurs sont ceux qui innovent les premiers, c’est-à-dire ceux qui réussissent à percer le marché, les autres étant tous des imitateurs. Il y a donc une dimension économique dominante derrière la notion d’innovation qui est celle de la performance sur le marché.
Enfin, n’oublions pas que derrière cette notion dominante, il y a une idéologie. Il existe une communauté d’esprit qui partage cette façon de comprendre l’innovation comme outil du marché. Or, cela m’amène à noter qu’on reproche beaucoup de choses aux gouvernements. On leur reproche de faire de mauvaises politiques, on leur reproche de ne pas financer et supporter l’innovation comme ils devraient le faire. Pourtant,les gouvernements ne sont pas seuls. En réalité, ils sont « éclairés » par des chercheurs. Ce sont les chercheurs en sciences sociales qui réfléchissent sur ce qu’est l’innovation. Ce sont les chercheurs en sciences sociales qui développent des modèles cherchant à expliquer comment l’innovation se produit, et qui développent les cadres conceptuels qui sont utilisés par les gouvernements pour construire des politiques relatives à l’innovation. Ce sont, enfin, ces mêmes chercheurs qui sont invités au titre de consultants pour participer à l’élaboration des politiques. Ainsi, une communauté d’esprit participe à une idéologie qui fait que l’innovation est comprise d’une façon plutôt que d’une autre.
Bref mon point de conclusion est de vous inviter à toujours développer un point de vue critique sur l’innovation, ou du moins réflexif. Que trouve-t-on derrière cette expression ? Souvent un slogan, rien qu’un slogan.
Si on prend le temps d’analyser le concept d’innovation sur une longue durée, on observe que l’innovation a recouvert une diversité de sens. Ce n’est que depuis 70 ans (ce qui est très peu sur 2500 ans) que l’innovation est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, peut-êtr een réaction à 2500 ans de déni. Aujourd’hui l’innovation véhicule une connotation superlative, et j’ose le dire exagérée. Ainsi, si ce n’est que pour ces raisons, il faut toujours demeurer sceptique sur ceux qui parlent de l’innovation.




(Benoit Godin)
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Fiche actualisée le : 03/03/2014
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