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La chine et les technologies numériques

Interview de Clément Renaud

Clément Renaud

<< Dépasser le cliché de l’occidental créatif, par opposition au Chinois qui serait juste celui qui produit et reproduit dans une usine >>.

Clément Renaud est un chercheur qui étudie les implications sociales des technologies numériques. Ses recherches portent principalement sur l'Asie, l'évolution du web et des médias en ligne, le journalisme de données et la visualisation, l'Internet en Chine.

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Date : 24/02/2017

Lorsque l’on aborde le thème des technologies numériques et de ses nouvelles frontières, il apparaît inévitable d’aborder la Chine. Pour autant, il existe à ce projet tout un ensemble de lieux communs qui ont la vie dure. Quels sont-ils de votre point de vue ?

Avec mon travail sur les réseaux sociaux en Chine, le premier thème sur lequel on m’attendait était celui de la censure

Oui, c’est vrai qu’il y a beaucoup de clichés et de méconnaissance, sur la Chine en général, et concernant les technologies en particulier. Principalement car il y a assez peu d’information, et qu’assez peu de gens lisent ou comprennent la langue chinoise, même si c’est en train de changer. Avec mon travail sur les réseaux sociaux en Chine, le premier thème sur lequel on m’attendait était celui de la censure, le fait que tout soit fermé, que les gens ne puissent pas parler, etc. Or, ce constat est ouvert à débat, la situation n’est pas si simple. J’ai le sentiment que cette perception est fortement liée à la dimension idéologique des technologies en général, et que la Chine joue un peu le rôle de « méchant » dans l’affaire. Jusqu’ici c’était comme ça, on m’a souvent fait le commentaire qu’il y a la « bonne technologie » qui est libératrice et la « mauvaise » qui relève du contrôle. Et la Chine c’est un peu cette dernière image. Alors que bien sûr, il faut nuancer cet avis.

La question de la copie est un second cliché qui perdure. Notamment, le fait qu’on dise que les industriels chinois ne savent que copier, qu’ils ont des difficultés à inventer, etc. C’est aussi lié à une méconnaissance de ce qu’il se passe là-bas. D’abord, si l’on s’intéresse un minimum à l’histoire mondiale des techniques, on se rend compte que même si les inventeurs sont souvent les gens les plus connus, ce n’est pas tant l’histoire des inventions qui compte que celle des usages. Les objets techniques se transforment petit à petit et puis, tout est, en fait, un peu de la copie, de la réappropriation. Et ce sont des processus très longs. De plus, quand on regarde des cas plus spécifiquement chinois, comme je l’ai fait par exemple avec Sina Weibo – une plateforme de microblogging – on constate qu’elle est sans cesse décrite comme « le Twitter chinois ». Or, lorsque l’on ouvre le site et qu’on l’utilise, on se rend bien compte que l’analogie s’arrête très vite. Certes, il y a une fonction de messagerie, un peu comme les microblogs mais derrière il y a une infinité d’autres choses, dont des jeux. Sina, l’entreprise qui porte Weibo est une société qui fait à la base des contenus, donc il y a une intégration forte avec les centaines d’autres services qu’ils possèdent, des forums, des news, etc. Par conséquent, cela n’a absolument rien à voir avec Twitter. 

De la même manière, les médias occidentaux font souvent la comparaison entre WeChat et Whatsapp. Tous les deux sont un système de messagerie mais, l’origine du projet et l’entreprise qui porte ces projets sont très différents. WeChat est maintenant la plateforme de paiement la plus utilisée dans le pays, et quasiment au monde. Les usagers Chinois payent avec WeChat, ils se font des virements d’argent avec, l’utilisent comme plateforme de discussion, pour commander des taxis, c’est devenu une espèce de réseau social au cœur de la vie quotidienne des Chinois. Alors que Whatsapp reste un logiciel de messagerie, de discussion et d’échange de photos, ce qui est peu par comparaison.

Sans réduire ces clichés à des enjeux culturels simplistes, est-ce que cette critique de la notion de copie n’est pas liée à une différence de valorisation de la nouveauté dans la société chinoise ?

La posture consiste d’abord à maîtriser la technique, et, par une série de petites incrémentations, réussir à pousser son travail un petit peu plus loin

Le corollaire de cette discussion, c’est effectivement l’argument entre guillemets « culturel », qui avance que la culture chinoise privilégie la copie. Pour le dire simplement, c’est encore une fois le cliché de l’occidental intelligent et créatif, par opposition au Chinois qui serait juste celui qui produit et reproduit dans une usine.

C’est là encore un lieu commun qui a la vie dure. Mais on pourrait aussi avancer l’argument d’une différence dans la manière dont ils conçoivent la virtuosité. Dans l’éducation, il y a quelque chose de plus profond à cet égard. Dans la peinture, en Chine, on dit que l’on commence à être un bon peintre après 60 ans, lorsque l’on a réussi à maîtriser les techniques. Il y a donc une posture d’humilité par rapport à ce que l’on peut apporter de nouveau. Les individus savent bien que la contribution personnelle d’une personne est relativement limitée. Donc l’idée même d’apporter quelque chose de génial reste une chose qui n’est pas forcément courante. La posture consiste d’abord à maitriser la technique, et, par une série de petites incrémentations, réussir à pousser son travail un petit peu plus loin. C’est plus comme ça que l’innovation est pensée, ou l’évolution même de la vie plutôt que de faire des bonds avec des génies, des inventeurs.

Ce genre de considérations renvoie à l’opposition caricaturale entre innovation incrémentale et innovation de rupture ? Est-ce que ce que vous décrivez implique une difficulté de la part des entreprises à proposer des ruptures ?

Dans l’histoire du temps long, on se rend compte qu’il n’y a pas de rupture, il y a juste des changements et des continuités. Dans le cas chinois, c’est pareil, il y a une espèce conception assez naturelle du fait qu’il n’y a rien de vraiment fini.

Avec l’histoire des techniques, on sait bien qu’il n’y a finalement pas vraiment de ruptures, malgré tout le discours autour de l’innovation à ce sujet. C’est une manière de voir assez toxique parce que c’est à chaque fois pour réécrire l’histoire, pour se la réapproprier en disant « j’ai fait une rupture ». Pour prendre un exemple, une des réflexions de recherche que j’essaie de mener concerne la manière dont l’écriture informatique s’inscrit dans l’histoire de l’écriture humaine. On écrivait avant sur des tablettes en argile, et puis après sur des livres et maintenant ce sont des tablettes en silicone, mais, c’est en gros la même pratique de l’écriture. Certes les modes d’écriture évoluent mais quand on essaie de se mettre dans l’histoire du temps long, on se rend compte qu’il n’y a pas de rupture, il y a juste des changements et des continuités.

Dans le cas chinois, c’est pareil, il y a une espèce conception assez naturelle du fait qu’il n’y a rien de vraiment fini. Tout cela se joue au niveau de la relation au temps qui est assez différente, avec l’idée que les choses se transforment continuellement. On s’en rend compte dans l’industrie hardware. La proximité avec les usines en Chine fait que pour les gens, un téléphone c’est une étape du recyclage. L’idée qu’un téléphone va être recyclé, qu’il ne s’agit que d’une étape, est communément acceptée. Dans le cas de Weibo dont je parlais tout à l’heure, il est vrai qu’à ses débuts la plateforme ressemblait un peu à Twitter mais elle a évolué en quelques semaines !

Et la vitesse à laquelle ce genre de service se transforme est incroyable. Je ne pense pas que beaucoup d’entreprises, de cette taille en tout cas, peuvent faire cela ici en Europe. Il y a cette dimension de la vitesse et de la transformation perpétuelle qui nous nous laisse un peu perplexe vu d’ici. Mais c’est cette alliance entre agilité et rapidité qui mène au sentiment de constater des ruptures… lesquelles ne sont que l’accumulation de transformations dans ce mouvement accéléré des usages massifs.

Par ailleurs, cette transformation perpétuelle et rapide fait penser à ces modes de conception dits « agiles » qui impliquent de modifier sans cesse ses propositions de services. Tout cela est très bien théorisé, et on retrouve cela particulièrement comme mantra chez les entreprises occidentales. Mais je pense que les Chinois ont là-dessus un atout, car l’importance de sans cesse faire évoluer et changer leurs produits est assez inscrite dans leurs pratiques industrielles.

Du coup n’aurait-t-on pas maintenant une inversion des pôles d’innovation ? Avec la Chine comme terrain fertile et qui intéresse justement les entreprises occidentales ?

En Chine, et en Asie en général, il y a une accélération, une certaine rapidité à tester les innovations à des échelles énormes, ce qui permet de faire évoluer les produits très vite

Le point de vue a quand même beaucoup changé depuis une dizaine d’années que je vais en Chine et que je conduis des projets de recherche là-bas. Pour les gens qui y travaillent ou qui ont l’habitude d’y aller, c’est maintenant évident qu’il y a beaucoup de choses qui sont créées, et qu’il ne s’agit pas juste de copie. Quand on voit par exemple des systèmes de micro-paiement chinois et que l’on regarde Facebook qui essaie de se lancer… leur dernière proposition est complètement inspirée de WeChat ! C’est donc maintenant un peu l’inverse de la situation d’il y a dix ans. Et ce, car les entrepreneurs ont accès à d’autres échelles de tests, d’autres perspectives d’adoption, vu leur marché gigantesque et réactif. En Chine, et en Asie en général, les gens s’approprient très vite les nouvelles technologies. En tout cas par rapport à un pays comme la France où l’on a mis des années à avoir un paiement sans contact. Du coup, il y a une accélération, une certaine rapidité à tester les innovations à des échelles énormes, ce qui permet de faire évoluer les produits très vite. Cela renverse un peu la balance.

 

On le perçoit aussi à la manière dont la communication très visuelle en Asie se retrouve chez nous aujourd’hui. Les emojis, les GIFs animés, sont une mode de communication prépondérant en Chine en en Asie. Il y avait déjà des emojis dans le clavier de la plateforme QQ – une plateforme de messagerie, blog, monnaie virtuelle, jeu vidéo – il y a plus de dix ans ! Aujourd’hui, on voit cette mode qui est prépondérante en Occident mais cela existe depuis longtemps en Chine. Et on voit les entreprises ici qui s’intéressent fortement à toutes ces pratiques.

Est-ce que du fait de cette évolution le regard sur la Chine est en train de changer ?

On le sent bien au niveau politique, avec des représentants étatiques ou même de l’Union Européenne, qui se demandent comment se réapproprier l’internet pour en faire une infrastructure sous contrôle. Et du coup la Chine est le seul modèle qui existe aujourd’hui à cet égard

Pendant longtemps on s’est moqué des technologies chinoises, notamment de l’internet qui était en contradiction avec ce discours très occidental de village global sur les réseaux. Mais aujourd’hui, avec la domination des entreprises américaines du numérique et les problématiques de surveillance révélées par l’affaire Snowden, on est à une espèce de tension nouvelle. On le sent bien au niveau politique, avec des représentants étatiques ou même de l’Union Européenne, qui se demandent comment se réapproprier l’internet pour en faire une infrastructure sous contrôle. Et du coup la Chine est le seul modèle qui existe aujourd’hui à cet égard. C’est là où il y a une espèce de conflit de leadership entre les États-Unis et la Chine, en tout cas sur la question numérique. D’un côté, certains ont critiqué le modèle chinois. Dans un entretien, l’un des fondateurs du Great Firewall, le système de filtrage de l’Internet chinois, disait : « un des points primordiaux pour nous, c’est que toutes les données personnelles des Chinois soient sur le territoire Chinois ».

Cet impératif gouvernemental est aussi une des raisons évoquées par les multinationales occidentales pour ne pas s’installer en Chine. C’est pour cela que Facebook ou Google ne sont pas présents. Ils pourraient à la rigueur s’accommoder de la censure, parce que, beaucoup d’entreprises sont prêtes à le faire pour la taille du marché chinois. Mais leur problème principal c’est de déplacer leurs serveurs et d’héberger les données en Chine. C’est un pas que peu d’acteurs sont prêts à réaliser; et notamment le gouvernement américain qui n’est pas prêt à laisser faire de grosses entreprises américaines.

Du coup, on voit ici apparaître une espèce de conflit de leadership sur cette base. Ce n’est d’ailleurs pas que les données personnelles. Tout cela mène à la question qui m’intéresse le plus : où est-il cet Internet ? Où sont les données ? Comme le dit la formule, le « cloud » ce n’est ni plus ni moins que l’ordinateur de quelqu’un d’autre. Savoir où est cet ordinateur qui contient les emails et autres contenus est une question de plus en plus fondamentale dans le monde parce qu’il y a de plus en plus d’enjeux autour des données. On se rend compte de tout ce qui traîne, de tout ce qui a été copié, de toutes les informations qui fuitent. Par conséquent, sur ce point, l’Etat Chinois a une espèce de modèle de réponse qui est la seule alternative au modèle américain.

Et de ce fait, de plus en plus d’acteurs industriels, de nations sont en train d’acheter les technologies chinoises. On sent ce changement de regard au fait que les évènements technologiques en Chine, comme la conférence sur l’Internet mondiale de Wuzhen, drainent de plus en plus d’occidentaux. Au fond, c’est un peu l’intuition que j’ai eue quand je suis arrivé en Chine, ce sentiment qu’une partie de l’internet du futur se déployait là-bas. Cela me rendait un peu perplexe évidemment car, j’ai été nourri du mythe du village global, dans le discours sur la technologie qui rapproche les gens, qui permet de communiquer plus facilement… Il est clair que se dire qu’en fait, c’est un gigantesque outil de contrôle, c’est un changement important.

Est-ce que l’on peut aussi se rendre compte de l’évolution du regard porté sur la Chine au niveau de l’exportation, non pas de produits ou services, mais de normes pensées par les organisations chinoises ?

Sur la 4G il y a une norme chinoise qui est en train de devenir de facto une norme internationale

On peut en effet voir l’influence que prend la Chine au niveau des normes industrielles, par exemple dans le marché des semi-conducteurs. Sur la 4G il y a une norme chinoise qui est en train de devenir de facto une norme internationale. Et ce puisque, notamment en Europe, les clients privés ou publics achètent à Huawei ou ZTE, alors que ces marques ont été interdites aux Etats-Unis. On constate donc le début d’un basculement, dans lequel ce sont moins les entreprises nord-américaines, voire européennes qui fixent certaines normes. Quand les organisations Chinoises commencent à faire et à diffuser des standards, ce qui arrive en ce moment, celles-ci imposent en quelque sorte leur vision de la technologie comme ont pu le faire les États-Unis avant.

Pour continuer sur ce point du « modèle chinois », quid de l’imbrication de l’État chinois et des industries ? En quoi cette particularité rejaillit-elle sur les problématiques d’innovation ?

C’est effectivement un phénomène courant, et qui ralentit beaucoup les entreprises, parce que cela impose différentes formes de surveillance.

C’est effectivement un phénomène courant, et qui ralentit beaucoup les entreprises, parce que cela impose différentes formes de surveillance. Par exemple avec Weibo les réseaux sociaux ont émergé en Chine, et l’échange de messages déstabilisait parfois le gouvernement en place. Du coup, l’entreprise a été poussée à mettre en place un système de contrôle : ce n’est pas juste un système technologique, ce sont des employés formés à superviser, filtrer, trier. C’est un système humain, et qui fait ralentir considérablement de telles entreprises qui sont dans une dynamique industrielle d’innovation extrêmement rapide. Il faut donc sans cesse que ces entreprises développent des fonctionnalités demandées par les agents du gouvernement. Par ailleurs, sur le téléphone, chez les leaders chinois qui exportent mondialement les ZTE ou Huawei, il y a des accusations sur le fait de laisser ouvert des backdoors pour le gouvernement chinois. Mais, au fond, gardons en tête qu’Intel fait la même chose avec le gouvernement américain. On sait que maintenant dans toutes les puces Intel il y a une fonctionnalité nommée « Remote Access » qui est censée être pour la maintenance à distance mais c’est un moyen d’accéder aux données pour les services étasuniens.

Lorsque l’on parle d’imbrication, il faut aussi signaler que la frontière entre entreprises occidentales et entreprises chinoises n’est pas toujours si imperméable, non ?

l’exemple d’Apple est le plus frappant à cet égard

C’est certain, et l’exemple d’Apple est le plus frappant à cet égard, car cette entreprise pourrait techniquement aujourd’hui, se retirer du marché américain. C’est devenu une entreprise quasi chinoise sachant qu’elle produit majoritairement en Chine. Et surtout, c’est aussi son premier marché de destination. Il s’agit là d’une situation particulière parce qu’ils sont maintenant vraiment sous perfusion de l’économie chinoise. Donc, Apple est aujourd’hui dans une position où ils ne peuvent pas se mettre en porte-à-faux vis à vis du gouvernement chinois. On a pu s’en rendre compte avec l’interdiction d’Apple Pay… qui a été levée une fois que les conditions du gouvernement ont été respectées. C’est à dire, une fois que l’entreprise américaine a mis en place l’hébergement des données bancaires en Chine, combinée à une forme de contrôle de celles-ci par le gouvernement. Par conséquent, il y a forcément une interdépendance qui est de plus en plus grande. 

Sans faire de prospective et regarder des scénarios à très long terme, quelles sont les implications d’une vision chinoise qui est finalement implémentée, portée par les technologies ?

les Chinois ont une certaine constance dans ce qu’ils disent par rapport à la technologie : il a toujours été clair que le gouvernement avait une forme de contrôle sur l’Internet

La première chose qui me saute aux yeux c’est que, contrairement à ce qu’il a pu se passer aux États-Unis et notamment ce qu’on a vu avec les révélations d’Edward Snowden, les Chinois ont une certaine constance dans ce qu’ils disent par rapport à la technologie : il a toujours été clair que le gouvernement avait une forme de contrôle sur l’Internet. Pour tout nouveau produit ou service technologique connecté, il y aura une « backdoor », un moyen d’accès aux données qui sera accessible et non documentée. On sort un peu de la vision idéologique de la technologie libératrice, de ce « village global » très californien. C’est un tout autre discours, mais qui n’est pas nouveau en Chine.

Il y a d’un côté une envie de devenir international pour les acteurs, et des premières réussites. Mais d’un autre côté, il y a des écueils notables. Par exemple l’absence de discours rassembleurs et lisibles est un problème. Les industriels chinois font peur alors que les industriels californiens font rêver, si l’on peut le dire ainsi. Ceci étant, on constate l’ouverture de centres de recherche par les acteurs chinois en dehors de leur pays. En plus de conquérir des marchés internationaux, les Huawei ou ZTE mènent des projets de recherche et développement.

Par contre, et c’est ce qui est un peu fascinant en Chine, c’est que simultanément il peut y avoir un enthousiasme pour l’open source et des approches du logiciel libre que l’on pourrait croire antithétique avec cette vision du contrôle. Mais il s’agit en effet d’un intérêt résolument pragmatique pour un coût réduit pour les organisations qui ont besoin de logiciels. Et au fond c’est aussi le cas aux États-Unis, lorsque l’open source est employée comme argument marketing.

Comment voyez-vous cette évolution sur la place du hardware plus particulièrement dans les chaînes de production à Shenzhen ou ailleurs ?

Shenzhen, c’est une ville très riche qui est en train d’essayer de se positionner en tant que capitale asiatique du design d’objets électroniques et de l’Internet des objets

C’est le thème de ma recherche actuelle. Pour le dire vite, la région de Shenzhen, dans le Delta de la Rivière des Perles, a historiquement été une des premières « zone économique spéciale », donc la ville pilote de l’industrie chinoise. Particulièrement avec la concentration de l’industrie de l’électronique notamment avec beaucoup de Taïwanais qui sont venus, puis d’internationaux. Avec le temps, de nombreuses sociétés se sont relocalisés ici. Autour des gros acteurs s’est constitué un écosystème de petites entreprises, d’usines ou de services.

À peu près chaque objet électronique passe par cette ville donc cela m’intéressait de comprendre ce qui s’y déroulait, et de saisir comment la ville se transforme du fait de ces changements. Et la dynamique est très intense ! Alors qu’il y avait auparavant beaucoup de petits constructeurs, il s’agit maintenant de gigantesques organisations qui sont intégrées : les Huawei, les ZTE, etc. et les petits ont du mal à faire le poids face aux gros donc ils commencent à fermer. Cela interroge du coup la politique industrielle de la région de Shenzhen : comment peut-on transformer ces petites usines ? Comment donner de l’emploi si ces entreprises déjà vieillissantes ferment ? On se rend compte aussi qu’avec le renchérissement des salaires en Chine, notamment chez les assembleurs, il y a de nombreuses délocalisations. C’est ce qui est arrivé aux organisations du textile déjà parti au Bangladesh ou au Laos voire en Afrique. Est-ce que l’électronique va aussi emprunter le même chemin ?

Et en même temps, Shenzhen, c’est une ville très riche qui est en train d’essayer de se positionner en tant que capitale asiatique du design d’objets électroniques et de l’Internet des objets. Le lieu stratégique Hong Kong est très proche, il s’agit d’un des plus grands centres financiers du monde, donc il y a à la fois tous les capitaux d’un côté et puis de l’autre côté, toutes les usines et, potentiellement, un des plus grosses villes au monde, avec près de 30 millions d’habitants, ou 150 millions avec tout le Delta.

C’est un lieu stratégique pour comprendre l’innovation chinoise, où le monde entier vient sur place du fait de la disponibilité des ressources et des services. C’est très facile de produire en série là-bas, contrairement au monde occidental où le savoir-faire et les manufactureurs/assembleurs se sont raréfiés.

Malgré cette puissance industrielle à l’échelle mondiale, on constate aujourd’hui que ce modèle est train d’évoluer lui aussi, n’est-ce pas ?

Avant les gens allaient en Chine pour avoir des employés pas chers, maintenant, les clients vont y aller pour avoir des robots pas chers

Oui, notamment parce qu’il y a des grosses questions surtout en Europe et aux États-Unis sur la tentation de la ré-industrialisation. Pourquoi pas ? Mais on voit bien avec l’exemple chinois que c’est une transformation de l’industrie vers plus de robots qui savent faire plus choses, et que l’on peut reprogrammer quand on a un nouveau produit. Il s’agit d’avoir des sortes de machines polyvalentes, des usines entières qui sont équipées de ça. Avant les gens allaient en Chine pour avoir des employés pas chers, toute cette région de la Chine s’est développée comme ça, maintenant, les clients vont y aller pour avoir des robots pas chers. Et donc au niveau de la robotique, parce que c’est produit sur place, il y a tout un champ d’exploration qui s’ouvre.

En conclusion, quelles leçons peut-on tirer pour nous dans le monde occidental ?

Au lieu de se dire qu’il faudrait apprendre aux Chinois à innover, à se libérer, ce serait plus fertile de se demander ce que l’on peut apprendre de ce qui se passe en Chine.

Une des idées importantes c’est que déjà, ça vaut le coup de s’intéresser à ce qu’il se passe en Chine au niveau technologique et aussi d’enlever l’espèce de prisme évoqué au début de l’entretien. C’est le premier point : au lieu de se dire qu’il faudrait apprendre aux Chinois à innover, à se libérer, ce serait plus fertile de se demander ce que l’on peut apprendre de ce qui se passe en Chine.

Ensuite, s’il y a une chose que j’ai apprise là-bas, que j’ai comprise là-bas et que je continue à étudier, c’est vraiment qu’il faut inclure dans toutes les réflexions sur les technologies la question de la matérialité, c’est-à-dire tout l’aspect de la fabrication, de l’existence physique des objets dans la chaîne de production même de l’Internet, et de tout, du processus industriel. C’est-à-dire qu’il est important de garder à l’esprit les détails en quelque sorte, toute la succession d’actions qui fait que d’un morceau de terre on arrive à un site web, une app ou un service numérique. Il y a une chaîne entre les deux. Et dans les réflexions qui sont faites aujourd’hui sur le numérique, j’ai l’impression qu’il y a toute cette chaîne maitrisée qui va de l’extraction de minerais au site web, en passant par le financement, le design, la maintenance, les données, etc. Il y a toute une chaîne de fabrication et je pense qu’on a encore une vision très morcelée, très parcellaire. On est vraiment sur le bout, sur le côté écran, alors qu’en fait, en regardant les acteurs des technologies en Chine, il y a toute une réflexion à avoir en amont sur les modes de fabrication qui sont liés avec toutes les questions importantes : le couple production/pollution, le travail, la fabrication, l’extraction. En Chine, ce cheminement au travers de la chaine de production ne peut pas être ignoré, du fait de la proximité des usines.

D’une manière générale, les modèles industriels sont en pleine transformation, et il est primordial de repenser nos rapports non seulement aux outils de production, mais plus généralement au travail et à l’environnement. On ne pourra pas extraire indéfiniment de la terre pour produire des villes et des objets. Il y a encore comme un chaînon manquant dans nos visions du développement technique entre d’une part la consommation de biens et de services numériques et d’autre part les chaînes d’assemblages de Foxconn. La tendance est aujourd’hui dans l’action, le faire, avec les robots et le mouvement des makers, mais il est important de pouvoir prendre du recul aussi. Là, la vieille Europe peut apporter beaucoup à la Chine et apprendre énormément d’elle, à condition qu’elle réussisse à sortir de son cynisme actuel et adopte un regard plus bienveillant sur les changements actuels dans le monde.