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Face au fanatisme manquons-nous d’humanisme ?

Place de la République Paris, après Charlie
© Olivier Ortelpa via Wikimedia CC License by

Actualité sur le web

Date : 18/01/2016

Synthèse du débat de l'émission du Grain à moudre du 20 novembre 2015 sur France Culture.

En invitant Didier Leschi, préfet délégué pour l’égalité des chances auprès du préfet de Saint-Denis, Chantal Delsol, historienne et philosophe, Abdennour Bidar, philosophe, spécialiste de l’islam, France Culture soulève la question, quelques jours après les attentats du 13 novembre, des moyens de lutter contre le fanatisme religieux en France.

Autrement dit comment réactiver des valeurs du vivre-ensemble dans un contexte de crispation, comment trouver un lien commun dans une société multiculturelle? La laïcité suffit-elle face à la ferveur religieuse?

Les trois invités invoquent tour à tour les valeurs humanistes, la laïcité, la fraternité, la République, la spiritualité, l’engagement politique et associatif comme barrage à la barbarie, comme socle commun potentiel. Reste à savoir si ces valeurs sont partagées - voire partageables par tous, et comment les activer concrètement sur le terrain.

Quel humanisme, quels humanismes nous relient, nous opposent ?

Abdennour Bidar, qui a beaucoup travaillé sur les notions d’humanisme et de fraternité, rappelle qu’il est nécessaire de savoir au nom de quoi on combat, plutôt que de se contenter de lutter contre. Pour lui, c’est une évidence que l’humanisme - même s’il connait différentes acceptations - est la valeur partagée par toutes les cultures et religions.  Cet humanisme «exigeant» plus qu’intransigeant passe par «la mise en culture de soi, la culture de l’âme, l’effort de soi vers soi, une individualité plus consciente, plus généreuse, plus spirituelle».

Chantal Delsol oppose, elle, à cette notion d’humanisme général - qui serait la protection des faibles - une humanisme de liberté qui serait le propre de la culture judéo-chrétienne occidentale. Pour elle, nous avons besoin de comprendre nos différences, pour pouvoir comprendre ce qui dysfonctionne dans notre société multiculturelle. Didier Leschi, qui s’attache plus à un discours pragmatique que philosophique ou théologique, s’inquiète du manque d’incarnation sur le terrain de ces valeurs humanistes. « Pour qu’il y ait un humanisme, il faut qu’il y ait des personnes qui matériellement, physiquement, soient là où ça se passe pour défendre ce qui nous apparait comme une nécessité, comme une valeur pratique pour l’émancipation de tous.» Face à l’instinct de mort des terroristes de Daesh, Didier Leschi oppose une société qui «aime la vie», mais qui a besoin de personnes résistantes à ce discours idéologique du mal et de mort.

L’islam est-il intrinsèquement incompatible avec les valeurs humanistes?

Pour Chantal Delsol, il existe une impasse ontologique dans l’islam qui l’empêche d’adhérer à ce qu’elle appelle l’humanisme de liberté, voire une liberté de conscience qui serait totalement relié à la culture judéo-chrétienne occidentale. Pour elle, l’islam, religion du livre par excellence, ne peut donner lieu à des interprétations, et encourage la vision littéraliste du Coran, peu ouverte à l’acceptation de l’autre, notamment des femmes, des athées, etc... Pour Didier Leschi, ce ne sont pas tant les fondements de l’islam que sa pratique dans la France actuelle. «Notre problème c’est l’islam - pas au sens où l’islam serait un problème en soi - mais c’est que ceux qui portent cette parole à partir de l’islam ne sont pas porteurs des valeurs telles que nous les considérons comme nécessaires.» Selon lui, le Conseil français du Culte musulman est incapable de proposer une interprétation, une exégèse des textes, une vision incarnée, dynamique et porteuse d’un islam éclairé. Ce manque d’interlocuteur et de partenaire avec l’Etat français créé le problème. Pour lui, la République ne peut pas tout, c’est aux musulmans, croyants, pratiquants d’activer cette parole humaniste. Abdennour Bidar, contraint trop souvent dans ce débat à un rôle de défenseur de l’islam, soutient que l’islam est capable de liberté de conscience, de liberté religieuse. Conscient qu’une certaine vision littéraliste traverse actuellement des courants de l’islam, il défend l’idée que ce n’est pas intrinsèque à cette religion, que le texte est interprétable et que le Coran encourage à cette interprétation, que les débats sur les textes ont toujours existé. « L’islam ne doit pas être le bouc émissaire des difficultés de la société. Il est le révélateur de quelque chose qui dans nos sociétés va mal. Nous manquons dans notre société d’une incarnation, nous manquons de quelque chose autour de quoi nous rassembler, qui puisse nous donner une conviction collective, que l’on croie au ciel ou qu’on n’y croie pas, qu’on soit musulman ou pas, qui puisse rassembler nos différences.»

Une ferveur laïque est-elle pertinente et efficace face fanatisme?

Non, répond Chantal Delsol pour qui la laïcité c’est le vide, le doute. Donc le contraire de la croyance et la foi. «On ne peut pas être fervent pour la laïcité, la laïcité c’est le rien.»  Elle y voit un outil sans matière, sans fondement. Abdennour Bidar précise que c’est un cadre et un outil plus qu’une valeur, quand Didier Leschi y voit avant tout «des règles pratiques pour organiser le vivre-ensemble». Ce n’est donc «pas un vide», dit-il, bien qu’il constate l’effondrement de la foi laïque - qui consistait à croire dans un paradis sur terre, à instaurer une vie meilleure ici bas, et pas dans un au-delà de la mort. Pour lui, les difficultés à se retrouver sur des valeurs de laïcité tient à l’effritement du corps social, des relais tels que les associations, l’éducation populaire ou le mouvement ouvrier.

La solution est-elle à chercher dans un recours à la spiritualité?

Pour Abdennour Bidar, spiritualité, humanisme et fraternité vont de pair, et constituent les éléments indispensables pour reconstituer le lien entre les individus d’une société multiculturelle. «Si nous voulons aujourd’hui une régénération de notre société, une transformation sociale, il faut commencer d’abord par une transformation spirituelle. C’est-à-dire recommencer à entrer dans cette démarche humaniste, cette démarche spirituelle de la transformation de soi, de l’amélioration de soi. Si nous n’arrivons pas à le faire concrètement nous resterons une société écartelée avec des cultures qui n’arrivent pas à communiquer.» C’est ce qu’il appelle les valeurs chaudes «dans un contexte d’univers publics sociaux glaçants» et de prédominance du scepticisme. Le lien entre engagement politique, engagement social et dimension spirituelle, serait le terreau de cette éthique de la fraternité, qu’il appelle de ses voeux, parce que capable d’un «sacré partageable». Il en imagine très concrètement les contours. «Toutes les politiques de solidarité, toutes les politiques qui travaillent à remettre de la mixité sociale, de l’égalité des chances, du dialogue interculturel là où il n’y en a plus, c’est ça de l’action concrète, de la fraternité concrète.» Pour Chantal Delsol, la notion de fraternité relève de la morale et pas de la spiritualité - qui réfère à la religion et aux sagesses - qui nécessite des croyances, des références communes. La spiritualité serait indispensable pour lutter contre le fanatisme, et la fraternité, pas suffisante. Didier Leschi convoque, lui, l’émotion et la spiritualité politique pour raviver la capacité démocratique et l’engagement citoyen.

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