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L'indispensable confrontation des idées

Texte d'auteur

Les fondations politiques et les think tanks jouent un rôle original dans la « production » de la réforme. Retour en 9 verbes sur vingt années d’activité d’un de ces emblématiques acteurs, la Fondation Jean-Jaurès.

Débattre. Le débat public souffre, dans notre pays plus qu’ailleurs, d’être cloisonné. Chacun dans sa case, dans son silo, dans son expertise. Être un carrefour, telle est la vocation, et la spécificité, de la Fondation Jean-Jaurès. Tout en conservant sa filiation politique, elle  est le lieu où débattent ensemble des femmes et des hommes - élus, universitaires, hauts-fonctionnaires, entrepreneurs,  syndicalistes - qui ne le font pas ailleurs. Ce lieu n’a aucun autre objet que le débat lui-même, et il doit respecter la règle de Chattham House. Édictée par un think tank britannique, elle pose que les propos tenus dans un séminaire ne doivent pas être attribués à l’extérieur. La Fondation Jean Jaurès a ainsi créé le « Club de la Cité », où des invités de très haut niveau acceptent un débat véritable qui fait progresser la réflexion de tous.

 

Produire. Laboratoires d’idées, les think tanks doivent également produire. En 2014, la Fondation a publié 110 notes et 15 essais. Il peut s’agir de contributions individuelles ou de rapports collectifs, d’idées ou de réformes. Deux illustrations ? La Fondation Jean-Jaurès était associée, avec la Fondation pour l’innovation politique, à la mission parlementaire présidée par Claude Bartolone sur « l’engagement citoyen et l’appartenance républicaine». Elle  y a apporté sa contribution, par exemple en lançant le débat sur le vote obligatoire.1

Elle est investie également dans la préparation de la COP21 2. Elle a envoyé une mission dans une dizaine de pays  (Afrique du Sud, Brésil, Canada, Chili, États-Unis, Inde, Niger, etc.) et a réuni tous ses partenaires le 10 avril dernier pour une grande conférence internationale à Paris pour essayer d’établir une plateforme de propositions rassemblant les progressistes – ce sera un point d’appui utile pour la négociation.

Repérer. Des politiques innovantes sont souvent conduites sur le terrain, par les collectivités locales comme par les entreprises. Ces politiques restent trop systématiquement ignorées alors qu’elles pourraient être généralisées ou, à tout le moins, servir d’inspiration. Profitant à la fois de son réseau de collectivités locales et du vivier du mécénat, la Fondation a mis en place un Observatoire de l’innovation locale. En 2015, il se concentre sur  la transition vers un modèle de développement plus durable des territoires et sur les expériences innovantes de démocratie participative.

 

Évaluer. La faiblesse de la culture de l’évaluation des politiques publiques est une autre des spécificités de notre pays. L’idée que l’essentiel est de voter une loi reste fortement ancrée alors même que, dans une société complexe, tout réside dans l’application de la loi et, le cas échéant, dans la correction rapide de ce qui ne marche pas. Avec les moyens qui sont les siens, la Fondation contribue à l’évaluation à destination des experts, des élus mais aussi et surtout à destination de la société tout entière. Ainsi, s’agissant de l’élargissement du travail du dimanche discuté dans la « loi Macron », la Fondation Jean-Jaurès va procéder à une enquête approfondie, à partir d’entretiens individuels, six mois ou un an après la mise en place de la loi, auprès de salariés et d’entreprises concernés. Ainsi encore, elle fera ce que l’on appelle parfois dans les entreprises un « Retex », un retour d’expérience, en interrogeant celles et ceux qui ont exercé des responsabilités – ministres ou membres de cabinet ministériels – pour partager leur lecture à la fois sur les policies et sur les politics engagées depuis 2012.

 

Reformuler. La bataille culturelle, au sens que l’écrivain et théoricien politique Antonio Gramsci donnait à ce mot, est décisive dans un temps de mutations accélérées. Les think tanks contribuent à peser sur l’agenda du débat public en essayant non seulement de fixer des priorités, mais aussi de reformuler le débat. Pour illustrer le propos, la Fondation Jean-Jaurès a choisi de faire de la question de l’égalité le thème principal de son programme en 2015. La volonté est de redonner une place centrale à ce qui constitue l’identité historique de la gauche, mais aussi d’obliger à repenser en profondeur la manière dont les inégalités sont traditionnellement combattues. Il s’agit de ne pas se contenter de réduire a posteriori les inégalités par la redistribution fiscale – surtout lorsque l’allergie fiscale est forte et les marges de manœuvres budgétaires faibles – mais de se concentrer sur le combat en amont, où les inégalités se créent – et notamment à l’école.

 

Penser. Nos sociétés sont plongées dans La dictature de l’urgence3.Les think tanks se situent par chance dans un autre rapport au temps – à l’abri des échéances électorales et des soubresauts de l’actualité. Ils peuvent ainsi penser le temps long. La Fondation Jean-Jaurès accorde une importance toute particulière à l’actualité des idées et notamment à la veille sur les nouveaux essais, les nouveaux auteurs et les nouvelles idées – recensés dans une revue en ligne, Esprit critique, ou débattus lors de rencontres publiques à la Cité des livres.

 

Comparer. L’économie s’est mondialisée, mais la politique reste largement nationale – parce que l’espace démocratique l’est aussi. Les think tanks n’ont pas seulement un autre rapport au temps, ils ont aussi un autre rapport à l’espace ; ils doivent être des fenêtres ouvertes sur le monde. La Fondation Jean-Jaurès compte plus de cent partenaires dans le monde et s’attache, dès qu’il est possible, de donner à voir comment, ailleurs, sont traités les 

problèmes qui nous sont également posés. Partout la question est de savoir quel est le rôle d’un parti politique dans une société numérisée, individualisée, précarisée, surinformée. La Fondation Jean-Jaurès va s’appuyer sur les expériences menées aussi bien au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie qu’en Espagne pour lancer, à partir d’un rapport, le débat dans notre propre pays.

 

Comprendre. La réforme doit être acceptée – faute de quoi,  l’idée d’une France « irréformable » s’impose subrepticement. Il est donc indispensable de travailler sérieusement pour saisir l’état de l’opinion. La Fondation privilégie les études qualitatives, appuyées sur de longs entretiens individuels – et, depuis la publication du Descenseur social, concentre sa réflexion sur les milieux populaires, ceux qui peuvent être les plus rétifs à la réforme. La Fondation a également lancé, jusqu’en 2017 et en partenariat avec le Cevipof, un baromètre sur les priorités des politiques publiques. Elle en hiérarchise près de trente selon le niveau de dépenses publiques souhaitées et l’importance de chacune de ces priorités pour les Français.

 

Expliquer. La vie publique devient de plus en plus technique et donc de plus en plus inintelligible pour les citoyens – ce qui est un obstacle à l’acceptation des réformes. L’ambition de la Fondation est de remplir une mission pédagogique, d’abord par l’écrit, et via différents canaux, notamment les médias. Elle publie chaque semaine et envoie à ses 50 000 abonnés des Notes de mise en perspective de l’actualité. Des articles sont publiés dans le Huffington Post en amont d’un grand événement. Par exemple sur le rôle du Parlement européen avant l’élection de juin 2014 ; sur les enjeux des négociations sur le changement climatique avant la COP21, de décembre prochain.

 

Il n'est pas un événement récent, français ou international, qui ne nous rappelle à quel point, aujourd'hui, cerner correctement les problèmes et partager de bonnes solutions est un impératif. Plus que jamais, l'invention est d'utilité publique. Pour paraphraser Antonio Gramsci, quand le vieux monde se meurt, nous, think tanks et fondations politiques, devons jouer notre rôle dans l’apparition du nouveau.

 

 

 

1- Pour le vote obligatoire, Gilles Finchelstein, note n°256, mars 2015

Le vote obligatoire : une fausse bonne idée, Didier Maus, note n°257, mars 2015

Le vote obligatoire : une prophylaxie démocratique plutôt qu’une pédagogie républicaine, Laurent Bouvet, note n°261, mars 2015

 

2-  COP21

La France va accueillir et présider la vingt-et-unième Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 2015 (COP21/CMP11), aussi appelée « Paris 2015 » du 30 novembre au 11 décembre 2015. C’est une échéance importante, qui doit aboutir à un nouvel accord international sur le climat, applicable à tous les pays, dans l’objectif de maintenir le réchauffement mondial à moins de 2°C.

 

3- La dictature de l’urgence, Gilles Finchelstein, Fayard 2011, réédition Pluriel 2013