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Les agricultures urbaines : cultiver partout

Ferme bio Abbé Rozier à Écully
Ferme bio Abbé Rozier à Écully© Alain Grenet, ADN services

Texte d'auteur

Du bourg à la métropole internationale, tous les espaces urbains questionnent la façon dont la population se nourrit.

L’agriculture en ville est un sujet à la fois nouveau et tentaculaire, poussé par des citadins de plus en plus enclins à consommer des produits bios et locaux.
Date : 24/06/2015

S’il est envisageable de mettre en œuvre des projets d’agriculture de proximité pour de l’approvisionnement collectif (comme  à Grenoble, Saint-Martin-en-Haut, Annonay, ou dans les marais aménagés et classés de la ville de Bourges), c’est beaucoup plus complexe dans un centre urbain de centaines de milliers ou millions d’habitants.

Pourtant, une forte demande de qualité de la part des consommateurs pousse dans cette direction. Ils remettent en cause le globalized agri-food system après diverses crises sanitaires alimentaires et la critique de certains scientifiques sur les produits phytosanitaires. Les produits de qualité, notion associée aux produits locaux connus, ont la cote. Depuis une quinzaine d’année, de nombreux acteurs ou collectifs militent pour la relocalisation des liens entre producteurs et consommateurs et portent d’importants projets : slow food, réseau international Urgenci, Community Supported Agriculture – équivalent des Amap en France. Tout cela a favorisé la constitution d’espaces publics sur la défense des consommateurs, la sécurité alimentaire et le désir de consommer autrement en ville comme dans les zones rurales.

La question plus globale du développement urbain se pose aussi. L'agriculture urbaine et périurbaine est recommandée par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et par le rapport Schutter de 2014. Ce dernier préconise de reconstruire les systèmes alimentaires locaux où la question urbaine est intégrée, pour faire face aux besoins de sécurité alimentaire. Il s’agit de traiter concrètement les problématiques du développement durable et de biodiversité.

Sous cette double impulsion, la fin des années 2000 a vu l’émergence de politiques publiques, internationales ou locales, favorables à la relocalisation de l’agriculture par le développement de circuits courts, et d’agriculture biologique associée à des pratiques de proximité en zone urbaine. La « stratégie alimentaire de  ville » de Toronto au Canada, par exemple, inclut un programme qui encourage l’agriculture urbaine et soutient un marché itinérant de produits alimentaires de qualité pour les communautés à faible revenu.

 

Au-delà du jardinage

 

À l’agriculture urbaine est associée l’idée du jardinage plus que celle de l’exploitation agricole. Une distinction trop stricte entre agriculture et jardinage en zone urbaine, entre les métiers d’agriculteur et de jardinier est inopérante au regard de la multiplicité des projets concernés.

Une définition pragmatique (et donc non stabilisée) d’agriculture urbaine désigne des cultures dont le mode de production n’est pas intensif : petit élevage (volaille, lapin), maraîchage, horticulture et arboriculture. Ces productions se conjuguent avec un mode de consommation de proximité. Une vision large et non exclusive des organisations de production est intéressante (jardins, exploitations agricoles et peut être demain SARL etc.) ; de même pour les acteurs participants (agriculteurs, jardiniers, militants, citoyens, entrepreneurs). S’agissant de projets le plus souvent récents, la question environnementale est intégrée dans les pratiques. Cette agriculture urbaine participe à l'enrichissement en biodiversité de la ville et favorise les expérimentations en agro-écologie ou en permaculture.

 

Marchande et militante ?

 

Sur le plan économique, l’agriculture en ville implique une relocalisation des liens entre producteurs et consommateurs et une volonté politique de favoriser ce mouvement. La formule marchande de l’agriculture urbaine se concentre prioritairement dans la distribution, plutôt que dans la production des circuits courts en ville. Les paniers issus du mouvement des Amap (Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne) et de l’agriculture solidaire, ou commerciaux – surtout depuis deux ans - transforment potentiellement les perspectives des entreprises. La production ici provient des territoires périurbains ou ruraux de proximité des villes à approvisionner. On le retrouve par exemple en France dans le réseau « Terres en ville », qui s’intéresse plus à la périurbanité qu’à l’urbanité.

Du point de vue de la « culture dans les centres urbains », les sphères  marchandes et non-marchandes ne s’opposent pas. Dans le non-marchand  on note l’importance et le développement exponentiel de pratiques de production de maraîchage : jardinage d’espace privatif (balcon, jardin), participation à une forme communautaire de jardins (ouvriers, partagés, d’insertion), mise en œuvre des principes de la guérilla jardinière. Et les produits agricoles issus des « incroyables comestibles » qui proposent  de cueillir gratuitement, dans l’espace public, des fruits et légumes produits à cet effet. Un autre potentiel de l’agriculture urbaine émerge ici, agissant en faveur du lien social entre différents publics. Les projets d’insertion par l’économique lient des citadins issus de différentes catégories et les activités agricoles. L’agriculture urbaine, avant d’être strictement marchande, est sociale et culturelle.

Les atouts d’une agriculture urbaine ont été pensés par des militants, des associations issues du champ de l’économie sociale et solidaire (ESS), avec des projets centrés sur une production de qualité, bio ou labellisée. Ces acteurs contribuent à la prise de conscience de la nécessité d’une gestion des espaces urbains non utilisés (friches, espaces indéterminés) et les envisagent comme de potentiels lieux de développement de l’agriculture urbaine. Il s’agit aussi d’éviter qu’ils se transforment en décharges, occupés de manière chaotique, ou qu'ils soient affectés à l'habitat au détriment du foncier agricole.

Les expérimentations portent sur des innovations sociales techniques ou organisationnelles inscrites dans des pratiques de production à échelle humaine, jardinière et paysanne. Elles se fondent sur la production de produits à valeur ajoutée et de lien social. Ces expériences existantes n’ont pas été lucratives, mais gérées par le champ de l’ESS dans des logiques militantes avant de devenir un objet d’intérêt pour les acteurs politiques ou les chercheurs. Ces alternatives à une agriculture intensive et adaptée aux contextes urbains innovent par des collectifs  formalisés ou non. Elles intègrent la question de la toute petite production urbaine,  du non gaspillage et de la redistribution. Les « incroyables comestibles » sont un mouvement citoyen qui a connu en novembre 2014 sa première conférence internationale à Cergy.  Cette rencontre montre l’étendue du mouvement qui se développe au plan international (neuf régions en France, 31 villes au Royaume-Uni).

Sur le plan organisationnel, ces expériences internationales sont autant de savoir en cours de capitalisation et de transfert autour de la mise en place de réseaux. Il s’agit des formes de travail qui mettent en réflexion des expériences au sein de groupements d’acteurs au plan national et international, qui utilisent le travail collaboratif, des plateformes, etc.

 

Jusque sur les toits

 

Des innovations techniques sont souvent portées par des chercheurs en agronomie et des urbanistes ou des architectes. À Montréal et à Laval, au Canada, les toits sont cultivés sous serres avec les fermes Lufa. À New-York,  les roof gardens (toits jardins) ont colonisé les immeubles. Paris, dans son Plan biodiversité de 2011, a fixé pour objectif  la création de sept hectares de toits végétalisés d’ici 2020. Selon ces estimations, 314 hectares de surfaces de toitures seraient végétalisables dans la capitale. Au Japon, des immeubles de services sont aussi des lieux de production agricole, tant sur les toits que sur les façades intérieures et extérieures. Dans les couloirs, les salariés du tertiaire font des pauses pour arroser ou retirer les mauvaises herbes de ce nouveau jardin productif.

Le projet de ferme verticale urbaine lyonnaise  (FUL)  a pour double objectif de produire propre en respectant l'environnement, et en masse pour répondre à la surpopulation. Le principe est celui d’une usine de salades produisant en hydroponie, c'est-à-dire en intérieur, sous climat artificiel reproduisant la lumière, l'hygrométrie, la température et le vent de l'extérieur. Elle est organisée à la verticale sur des plateaux techniques superposés. Cette méthode permet de produire 283 salades par m2. Reste à savoir si ce modèle de production intensive et locale correspond aux desiderata des consommateurs en faveur du local du bio, et des producteurs locaux dont les circuits courts maintiennent et développent l’emploi. Cela interroge des dimensions majeures sociales, culturelles et de manière de penser et mettre en œuvre l’économique. Sur la dénomination de l’agriculture urbaine, les enjeux  sont aussi sémantiques.

 

Des choix politiques

 

Nous sommes dans une forme instable et encore peu définissable, difficile à inventorier, mais qui ne cesse de se développer et de se diversifier.

Les enjeux sont divers et ne coïncident pas nécessairement entre consom’acteurs, associations,  producteurs, entrepreneurs ou politiques publiques. Pour les uns, il s’agit de revendiquer un autre mode de vie et de consommation. Pour les associations comme les jardins partagés, il est question de valoriser le lien social et la capacité à produire autrement. Du point de vue des politiques publiques, il s’agit de répondre aux injonctions internationales : développement durable, biodiversité, modernisation agricole favorisant l’agro-écologie.

Il y a donc des agricultures urbaines et des manières de les gouverner dont les expérimentations sont tangibles partout dans le monde. Afin de dépasser ce cadre expérimental, il est nécessaire de passer à l’agriculture urbaine. Toutefois, les expériences ne doivent pas viser l’homogénéisation de l’agriculture urbaine, ou irriguer un modèle de ce qui l’unifierait. Elle doit s’inscrire dans des métissages et être portée comme projet politique par la société civile et par les acteurs des politiques publiques du global au local et réciproquement, c’est-à-dire aux différentes échelles spatiales et de la mise en place de planification. Il ne faut pas oublier que dans les villages, en zone rurale, les citoyens n’ont pas encore nécessairement accès à des aliments de proximité frais et de qualité. Porter ce projet sur le plan politique fait prendre conscience que l’agriculture produit des ressources naturelles qui devraient être considérées comme communes et, à ce titre, être gouvernées explicitement par les organisations volontaires en lien avec les acteurs politiques.

 

 

À lire :

  • Gouvernance des biens communs, pour une nouvelle approche des ressources naturelles, Elinor Ostrom,De Boeck, 287 p., 2014
  • Agriculture urbaine : aménager et nourrir la ville, ouvrage collectif, éditions Vertigo,ISBN livre électronique : 978-2-923982-96-0, 282 p., Montréal, 2013
  • Au plus près de l’assiette, pérenniser les circuits courts alimentaires, Anne-Hélène Prigent-Simonin,  Catherine Hérault-Fournier, QUAE, Educagri, 261p., 2012
  • La consommation critique, mouvements pour une alimentation responsable et solidaire, sous la dir. De Geoffrey Pleyers, Desclée de Brouwer, 328 p., 201
  • La guérilla jardinière, Richard Reynolds, éditions Yves Michel, collection société civile, 274 p., 2010

 

Pour en savoir plus :

Des Cultures et des villes, 2013, documentaire de Jean-Hugues Berrou produit par AgroParisTech, 53' - expériences d'agriculture urbaine à Paris, Berlin, New York et Montréal

 

Définitions :

AMAP (Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne)
Système de partenariat entre une ferme locale et des consommateurs.

Incroyables comestibles
Expérience communautaire qui consiste en la mise à disposition gratuite, dans de petits potagers disséminés dans les villes et les campagnes, de légumes cultivés par les volontaires participant au mouvement. Todmorden (Angleterre) est la première ville à avoir lancé l'initiative en 2008.

Hydroponie (ou agriculture hors-sol)
Culture de plantes réalisée en intérieur sur un substrat neutre et inerte (sable, pouzzolane, billes d'argile, laine de roche, etc.). Il est régulièrement irrigué d’un courant de solution qui apporte des sels minéraux et des nutriments essentiels à la plante. Le climat artificiel reproduit la lumière, l'hygrométrie, la température et le vent de l'extérieur

Slow food
Organisation internationale fondée en 1989 pour contrer le phénomène du fast food et de la fast life. Elle repose sur un réseau local d’associations et envisage un monde où chacun puisse avoir accès à une nourriture bonne pour lui, pour ceux qui la produisent, et pour la planète.

Réseau URGENCI
Réseau international d’acteurs de terrain, de citoyens, producteurs et consomm’acteurs, porteurs d’une approche économique alternative appelée les Partenariats locaux solidaires entre producteurs et consommateurs (PLSPC).

Rapport Schutter
Rapport rédigé par Olivier De Schutter, juriste belge et professeur de droit international à l'Université catholique de Louvain (UCL, Belgique). Désigné rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l'alimentation en 2008 []. il présenta, en mars 2014, un rapport sur « Le droit à l’alimentation, facteur de changement » au Conseil des droits de l'homme des Nations unies.

Réseau terres en ville 
Association, paritaire entre élus et responsables agricoles fondée le 15 juin 2000. Elle regroupe aujourd'hui 28 aires urbaines, chacune représentée par l'intercommunalité et la Chambre d'agriculture. Ces territoires ont mis en commun leurs expériences pour échanger leur savoir-faire, promouvoir le rôle et l'intérêt de l'agriculture périurbaine et favoriser le développement de politiques agricoles périurbaines en France et à l’étranger.