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Contre les incitations financières

Illustration représentant un individu pesant argent contre temps

Texte d'auteur

elles sont puissantes mais trop dangereuses.

Les incitations financières ne sont pas sans conséquences sur l’idéal de justice démocratique, surtout quand elles influent sur la rémunération des grands patrons.

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Date : 01/12/2011

Les incitations monétaires et leurs dérives

Particulièrement prisés dans les organisations,  privées ou publiques, les schémas d’incitations ne  se déploient pas dans un vide social. Ils peuvent conduire à d’importantes dérives. L’exemple le plus  patent est donné à voir dans les systèmes de rémunération des dirigeants des grandes entreprises. Pour « aligner » les intérêts des dirigeants et ceux des actionnaires, des systèmes incitatifs ont été mis en place autour du triptyque salaire fixe, bonus et stock-options : au-delà d’une certaine perfor- mance, un bonus est perçu ; si le manager conduit  son entreprise avec succès, le cours des actions  monte, et la différence entre ce prix et celui des stock-options grandit. Pourtant, les auteurs les plus favorables à ce genre de pratiques doivent reconnaître leurs médiocres résultats. Kevin Murphy concède ainsi que « sans aucun doute, cependant, les PDG et d’autres hauts dirigeants exercent pour le moins quelque influence à la fois sur le niveau et sur la structure de leur rémunération ».

Y a-t-il une relation entre performance et rémunération des P-DG ? K. Murphy aboutit là encore à des  résultats mitigés : cette sensibilité diminue lorsque s’accroît la taille de l’entreprise ; elle provient essentiellement des stock-options et de la détention d’actions par le dirigeant, dont le montant détenu diminue sur la période 1987 – 1996 (la plus récente dont il dispose alors). Plus ennuyeux encore, la valeur des stock-options n’est pas indexée sur l’évolution des cours boursiers. Les  salaires et les bonus des dirigeants s’élèvent alors pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les performances de leurs bénéficiaires. Une étude a  montré que la hausse des rémunérations des dirigeants américains du secteur pétrolier est pour moitié due à un facteur « chance », et non à leur activité propre. Le résultat global est décevant pour le  théoricien de l’incitation qui doit concéder : « Malheureusement, bien qu’il y ait une pléthore de cas montrant les conséquences pernicieuses de systèmes de rémunération mal élaborés, la surprise est qu’il y en ait peu montrant qu’une sensibilité des rémunérations à la performance entraîne une relation plus étroite entre la performance et la valeur des actions».

 

Incitations, intérêt et justice

Les incitations monétaires sont certes de puissants moyens d’action, mais elles ne sont pas les seules. Les valeurs constituent elles aussi un important ressort de l’action, comme le disent les sociologues, et comme le savent bien les économistes. Il ne s’agit pas seulement d’un arbitrage entre vertu et intérêt. Comme l’a indiqué Amartya Sen, la question difficile pour l’approche économique est celle de l’engagement, un comportement dans lequel un individu agit en connaissance de cause contre son intérêt et au nom de ses valeurs.

Quand bien même on peut apprendre à partir de quel prix un individu renonce à ses valeurs, les situations réelles dans lesquelles de tels dilemmes se posent ne sont pas fréquentes. En revanche, les systèmes d’incitations posent, d’une manière cruciale et très commune, le problème de la justice sociale: parmi les exemples fournis par l’actualité des derniers mois, on peut retenir celui des rémunérations « obscènes » des banquiers et des opérateurs des marchés financiers. Quel principe de justice peut rendre raison des systèmes d’incitations monétaires faisant gagner des revenus annuels qui représentent plusieurs vies de salariat payé au salaire médian français, ou si l’on préfère, plusieurs centaines d’années de SMIC, à des dirigeants ayant conduit le monde à la crise économique actuelle ?

 

Qui incite les « incitateurs » ?

Enfin, le projet des économistes de se constituer en « architectes des choix » grâce à l’économie ex-périmentale couplée à la théorie des jeux n’est pas sans danger. Il suggère de réactualiser la vieille for mule philosophique : « Qui garde les gardiens ? ». Si les manipulations des conditions de choix – dont je ne vois pas qu’elles appartiennent spécifique-ment aux économistes, qui jusqu’ici se présentaient comme les tenants de la liberté par le choix ! – et des récompenses matérielles qui y sont attachées ont la puissance que les économistes leur attribuent, alors une société démocratique devra s’efforcer de contrôler très méticuleusement l’exercice des incitateurs. Sans quoi elle pourrait tomber dans une version économiciste du cauchemar orwellien de 1984,  ou, si l’on préfère, dans ce « despotisme  doux », dans lequel les citoyens « ne rencontrent pas dans leurs chefs des tyrans, mais plutôt des tuteurs » comme le craignait A. de Tocqueville dans sa Démocratie en Amérique.