Vous êtes ici :

Quand le climat rythmera la ville

© Crédit : Philip Maiwald

Texte d'auteur

Texte écrit pour la revue M3 n°6
L’augmentation prévisible de la température à la surface du globe et la multiplication probable d’aléas climatiques violents sous des latitudes tempérées affecteront durablement nos modes de vie et les services publics, pour aller vers une ville active quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Reportage prospectif sur les rythmes de la ville et des services publics en 2050.
Date : 01/12/2013

Les horaires d’ouverture, le fonctionnement et le management des équipements et services publics ont été bouleversés. Il a fallu s’adapter. De nouveaux usages des lieux sont apparus, mais aussi de nouvelles convivialités. Les patinoires sont fermées une partie de l’année en raison du coût énergétique nécessaire au maintien de la glace, et certaines ont vu leur surface modifiée afin d’accueillir d’autres sports de glisse comme le skate et le roller. À l’inverse, les piscines sont désormais ouvertes tous les après-midi, dès les beaux jours. Et lors des épisodes caniculaires, leur ouverture quasi non-stop a été décrétée d’utilité publique. Durant les épisodes de forte sécheresse, elles sont équipées de dômes gonflables qui limitent l’évaporation. Des réseaux d’entraide se sont développés à l’échelle du quartier : certains ménages en possession d’une piscine en laissent le libre accès aux personnes les plus fragiles du voisinage, enfants et personnes âgées. Les pouvoirs publics ont formalisé et encouragé cette initiative par un système de bonus – malus « participatif ». Il est devenu obligatoire de partager sa piscine à certaines heures afin d’obtenir le droit de la remplir. L’ouverture horaire quasi continue concerne aussi d’autres lieux publics spécialement conçus pour avoir une forte inertie thermique comme les médiathèques. Les monuments historiques en pierre tels que les églises, lieux frais par excellence, sont devenus de nouveaux lieux de convivialité accueillant des événements sportifs et culturels en dehors de leurs horaires consacrés.

Profiter de la fraîcheur des nuits

En été, la fin de soirée et le début de la nuit ne sont plus occupés majoritairement par de jeunes fêtards. Ce sont des temps privilégiés pour se retrouver dans des îlots de fraîcheur urbains et des moments de choix pour les rencontres sportives et les balades. La nuit est devenue synonyme de fraîcheur, de coupure et de récréation et non plus d’insécurité liée au manque de présence humaine. Lorsque la chaleur rend le sommeil difficile, ces nouveaux temps sociaux sont animés par des marchés, des visites nocturnes de la ville et de son patrimoine, des spectacles.

Un calendrier scolaire flottant

Les rythmes des agents de propreté ont été repensés : la dégradation des déchets, accélérée par la chaleur, implique une collecte plus fréquente. La mise en place de bacs à ordures spécialement adaptés ne suffit pas à limiter les risques parasitaires et épidémiologiques. Dans beaucoup d’entreprises, un plan « Climat » version 12 a conduit à repenser l’organisation du travail. Les horaires sont décalés en fin de matinée lors d’événements climatiques particuliers. Un temps de sieste obligatoire a souvent été réintroduit après les taux d’absentéisme records atteints certaines années. Sinon, les horaires privilégiés du labeur sont répartis tôt le matin et en soirée, l’après-midi étant occupé à se rafraîchir dans les « oasis de fraîcheur » aménagées dans les villes. Un nouveau type de « congé climat » a également été mis en place, destiné aux populations travaillant en horaires décalés. Le télétravail concerne depuis longtemps la majorité des salariés. Se rendre au travail est parfois difficile en raison des aléas climatiques et la réduction des temps de transport est utilisée comme un levier d’atténuation du changement climatique. Les rythmes scolaires ont été repensés. Les plus petits n’ont cours que le matin, selon les préconisations des chronobiologistes. Les vacances sont concentrées sur les saisons les plus marquées. Le calendrier scolaire comprend des périodes flottantes destinées à créer une marge de manœuvre en cas d’épisode climatique extrême. En parallèle, le e-learning s’est développé pour continuer à éduquer les jeunes lorsque les déplacements deviennent trop difficiles. Des salles équipées de dispositifs adaptés ont été installées dans les quartiers.

Des rues couvertes en centre-ville

L’espace public est lui aussi remodelé. Le grand ballet hivernal d’installation des illuminations de Noël trouve son écho, en été, avec les voiles d’ombrage dans les rues et les places très fréquentées. Leur mise en place est l’occasion d’introduire de nouvelles formes artistiques éphémères dans la ville, mais elle marque surtout un regain de fréquentation des publics plus sensibles aux variations climatiques (parents avec enfants en bas âge et personnes âgées). D’autres parties de la ville aménagées en tunnels, de surface ou souterrains, permettent de lutter contre les températures trop élevées et trop basses. Ce sont aussi des lieux de vie diversifiés et ouverts sur l’extérieur, à l’exemple du quartier des « rues couvertes », devenu un centre névralgique de l’hyper-centre. La période des soldes et les grands rassemblements culturels auparavant estivaux sont maintenant calés sur les solstices de printemps et d’automne pour éviter les températures trop basses de janvier et trop hautes de juillet. Pour favoriser la mobilité, des abris parsèment l’espace public et se transforment en nouveaux lieux de rencontre lors des intempéries (chutes de grêle ou neige abondante, fortes averses). Interactifs et intelligents, de nombreux services virtuels ou physiques y ont vu le jour.

Priorité au confort en ville

D’une manière générale, les espaces publics dans la ville de 2050 ont été renouvelés dans leur conception globale. Ils intègrent désormais la notion de saisonnalité et la temporalité grâce à des espaces modulables pensés pour fournir un service différent selon les temps de la journée ou de l’année. Des lampadaires équipés de récupérateurs d’eau de pluie permettent par exemple de lutter contre les inondations et d’irriguer des jeux rafraîchissants, l’été, tout en fournissant des abris ombragés. Après avoir observé pendant des années la fuite des habitants des villes vers la lointaine campagne périurbaine, les acteurs territoriaux ont fait du confort de la ville une priorité. Ils misent sur certaines ambiances climatiques et esthétiques pour multiplier les aménités citadines. La notion d’urbanisme climatique est entrée dans les mœurs depuis une dizaine d’année ; toutes les universités et écoles d’architecture l’enseignent. La multiplication de marchés alimentaires locaux s’inscrit dans le cadre de quartiers « multizoning », issus des préceptes de la ville des courtes distances, où l’on peut se passer de voiture et limiter tous ses temps de déplacement. La conception urbaine de Le Corbusier a laissé place à des villes de proximité où habitat, transports, lieux de travail et de loisirs sont regroupés enfin pour assurer un certain confort aux habitants face aux désagréments climatiques.