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Pour des cimetières, îlots de liberté

Jean-Baptiste Lestra

Texte

Date : 01/12/2013

Texte écrit pour la revue M3 n°6 pour le dossier "La place des morts"

Rattrapés par la croissance urbaine, les cimetières résistent à la densification. Espaces « libres » souvent immenses, à l’écart des flux, ces respirations pourraient se révéler précieuses au coeur des villes toujours plus denses. Après des années de gestion fonctionnelle, il est temps d’engager la réflexion sur leur devenir et leur potentiel d’espaces publics singuliers.

La plupart des cimetières français des villes moyennes et des agglomérations sont issus du modèle rationaliste du XIXe siècle, incarné par Loyasse à Lyon, l’un des premiers du genre. Ces lieux sont loin de ressembler aux quelques remarquables cimetières- parcs souvent cités. Leur composition est avant tout rationnelle et l’explosion du nombre d’inhumations au XIXe et XXe siècle a renforcé la tendance à une organisation en carrés à remplir, sans autre préoccupation que de ranger les morts. Gérés par les municipalités, les cimetières sont entrés dans la famille des équipements techniques, au même titre que les serres ou les déchetteries, échappant ainsi à tout regard extérieur et à toute réflexion d’ensemble sur leur aménagement. La logique gestionnaire s’est installée, évacuant toutes les autres dimensions. Des aménagements de type VRD (voiries et réseaux divers) triomphent partout et se substituent à l’existant dans une logique implacable de viabilisation par recouvrement. Les bordures normalisées ont pris la place des caniveaux pavés, l’enrobé s’est répandu sur les allées sablées, les bacs roulants se sont glissés entre les tombes. Le vieux platane devenu gênant a été remplacé par une jardinière de récupération. Au fil de l’eau, on assiste à une banalisation aussi rapide que radicale, réduisant l’espace du cimetière à sa dimension strictement technique.

Calmes et hors du temps

Pourtant, les dimensions des cimetières sont multiples : lieux de recueillement, de mémoire et de culture, milieux vivants malgré tout. Ce sont aussi des espaces simplement libres, calmes, hors du flux et hors du temps, et donc précieux dans des villes toujours plus denses. Certains ne s’y sont pas trompés. Comme les parcs, les cimetières ont leurs publics, assez variés si l’on prend le temps de les observer : visiteurs réguliers qui assurent une présence quotidienne et attentionnée, visiteurs occasionnels lors des grands événements, mais aussi promeneurs et curieux, touristes, même. On parle aujourd’hui de « ralentir la ville ». Or il existe déjà des morceaux de ville au ralenti : fleuves, berges, collines, friches… Les cimetières sont de ceux-là : lieux de repli, refuges dans la ville, ils nous incitent à faire un pas de côté, à nous plonger dans une temporalité délicieusement lente. La présence de la mort offre ainsi aux vivants une occasion de réfléchir à leur emploi du temps et d’entrer en contact avec les couches profondes de l’imaginaire.
Les cimetières sont des lieux de reconnexion à tous les niveaux. Ici, on s’extrait du rythme quotidien pour venir au contact de l’intemporel. Ce originaux qui bénéficient de leur enclavement et des conditions bien spécifiques pour abriter une flore et une faune parfois étonnante. De là à herboriser dans les cimetières, il n’y a qu’un pas ! Ces multiples dimensions doivent être vues d’un bon oeil et encouragées car les cimetières ont tout à gagner à cette diversification des usages. Elles sont le signe du potentiel d’espace public qu’ils recèlent et dont nous devons d’abord prendre conscience avant de pouvoir les envisager comme des territoires de projet.

Une biodiversité spécifique

Les cimetières, comme de petites villes, se transforment continuellement au gré des mouvements de leurs locataires. L’engouement pour la crémation relativise les problèmes de place et ouvre de nouvelles perspectives. Il faut profiter de cette dynamique de mutation lente, mais puissante pour y intégrer des intentions de projet qui enrichiront ces lieux de nouvelles dimensions.
 Il y a d’abord urgence à « arrêter le massacre » en sauvegardant le petit patrimoine funéraire, les sols perméables, et encourager des pratiques vertueuses chez les prestataires et les particuliers. Ensuite, il s’agit de mettre en place une gestion différenciée. Les cimetières, milieux spécifiques où s’invitent les plantes vagabondes, appellent un jardinage « en mouvement », attentif aux qualités de la flore spontanée déjà présente. Cette gestion doit s’accompagner d’une politique de replantation pour redonner au végétal toute sa place dans l’espace funéraire, son rôle en tant que témoin du temps qui passe, de la croissance, de l’entropie et des saisons. Il faut aussi répondre aux pratiques funéraires contemporaines par des projets d’aménagement paysagers qui feront de nos columbariums, de nos jardins du souvenir, des espaces de référence pour l’avenir.

Accueil de nouveaux usages

Il faut enfin repenser le cimetière dans la ville, la question des accès, des entrées, de la traversabilité, tout en gardant à l’esprit que l’enclavement même des cimetières et leur calme font leur qualité première, en contraste avec la ville ordinaire. Ainsi, il ne s’agit pas d’en faire des aires de jeux ou de sport, de les transformer en squares. Ce sont d’abord des lieux de recueillement, qui doivent conserver cette vocation première, mais qui peuvent tout à fait s’ouvrir à l’accueil d’usages méditatifs, contemplatifs, réflexifs, cohérents avec la quête de sens vers laquelle tend notre société. Au milieu des lieux d’injonction qui se multiplient sous toutes les formes, les cimetières peuvent se révéler comme des espaces de liberté inespérés. sont aussi des milieux vivants, des écosystèmes