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Le migrant connecté

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Conférence de Dana Diminescu

Synthèse de la conférence de Dana Diminescu, enseignante chercheur à l'Ecole d'Ingénieur Télécom Paritech / directrice scientifique du programme « TIC Migrations » de la FMSH Paris.
Date : 18/12/2008

Le cycle de conférences

Poursuivant leur enquête sur les polarités du monde en devenir « entre cité et métropole » (2006-2007), puis entre « individualisme et dynamiques collectives » (2007-2008), le Conseil de développement du Grand Lyon et l'ENS LSH abordent cette année les territoires de la mondialisation que sont les villes. Celles-ci concentrent les tensions contemporaines qui s'accroissent entre augmentation de leur pouvoir et vulnérabilité de leurs ressources et de leurs modèles. Longtemps tributaires des industries, les villes le sont aujourd'hui des réseaux. Quelles transformations en cours affectent l'usage et le partage des lieux ?
Les migrations humaines et les échanges commerciaux déterminent de profondes transformations culturelles et économiques. Ces bouleversements interrogent la robustesse des modèles de développement : nos vies sont aujourd'hui liées aux réseaux spatialisés, qui relient entre elles les grandes agglomérations. La mondialisation est bien le temps des villes, entre risques et responsabilités.

La conférence

Partons de l'univers-maison d'une famille philippine de Paris : l'écran d'ordinateur donne accès à leur maison de Manille. D'où un paradoxe : au coeur du « déracinement », on trouve des attaches et des liens préservés. Le programme « TIC et migrations » montre que migrer n'est plus incompatible avec la conservation de liens et de contacts ! Nouvel enfermement communautaire ? Possible, mais s'accompagnant alors de collectifs durables, de compatriotes échangeant à distance, de rituels familiaux préservés, d'une manière nouvelle de vivre ensemble : si chacun rentre chez soi le soir, les migrants ne font pas exception, par téléphones et webcams interposés...

Écho des débats
Voulez-vous dire que les immigrés n'ont plus de problème aujourd'hui ? La communication contemporaine change-t-elle quelque chose à la souffrance des personnes en exil ou déplacées ?
Il y a une vraie différence tout de même entre ceux qui étaient coupés de leur monde lorsqu'ils avaient quitté leur pays et ceux qui peuvent poursuivre des liens familiaux et des relations de proximité à distance. Francis Ouedraogo, à l'ENS-LSH nous confirme que la vidéo lui permet de rester connecté avec sa famille africaine, par exemple à l'occasion de tous les événements importants ou des fêtes...
Mais comment ne pas s'indigner des centres de rétention ? Peut-on minorer comme vous le faites les exclusions ? Utiliser les réseaux téléphoniques pour redoubler les appétits mondiaux de consommation, cela ne renforce-t-il pas l'aspiration de tous à la possession matérielle ?
Pourquoi ne montre-t-on pas les liens qui se tissent au quotidien entre les populations d'accueil et les populations migrantes ? Ces amitiés, même temporaires, sont capitales pour l'intégration, elles créent l'intégration par le bas, renforcent des réseaux de proximité qui sont essentiels. C'est l'essentiel de ce qui a permis en France, en Allemagne ou en Italie, d'intégrer bien davantage que ne l'avaient pensé les administrations d'Etat.
Quelles langues sont-elles en usage dans ces communications à distance ? L'apprentissage de la langue du pays est-elle un facteur important d'intégration ?
C'est une première phase d'intégration; Pour le Web2 marocain, il est impressionnant de constater que les blogs sont majoritairement en français et sont disséminés sur des serveurs de tous les pays. Des outils d'analyses de langues sont très utiles. En revanche, la communication familiale reste principalement en langue maternelle. Il y a des différences entre nationalités d'origine pour ce qui est de l'usage des sites institutionnels ou des réseaux informels.
Comment dépasser l'approche des connectivités pour aborder les expériences concrètes des migrants connectés ?
Il faut distinguer l'usage d'internet et la production propre des migrants. Les Africains sont branchés sur les radios locales, les Indiens sur Bollywood. C'est l'ethnoscape d'Appadurai. Le mobile ne renforce-t-il pas aussi les usages de la télévision ? Est-ce qu'on ne va pas multiplier les téléphones ? Les téléphones sont des moyens de connection, mais aussi des « books » professionnels, des albums de famille, des instruments de sociabilité - les échanges de carnets d'adresse sont une compétence des migrants.