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Veille M3/Collapsologie : De l’effondrisme au brutalisme, le numérique en mode dégradé

Couverture du livre d’Achille Mbembe
Couverture du livre d’Achille Mbembe© La Découverte

Article

Dans son dernier essai, le philosophe Achille Mbembe décrit le délitement de la société à travers la « brutalisation » des rapports sociaux liée à l’exploitation de la Terre. Sans se rattacher au courant « collapsologique », cet ouvrage en élargit le prisme, exportant ses problématiques au-delà du cadre occidental, là où le système D marche mieux que la 5G.
Date : 14/12/2020

Dans Brutalisme, Achille Mbembe n’utilise pas les termes de « collapsologie », ou d’effondrement. Les implications de ce qu’il qualifie de « combustion du monde » y sont pourtant abondamment développées. Le philosophe camerounais, professeur à l’université de Witwatersrand de Johannesburg, emploie cette métaphore incendiaire pour décrire la catastrophe environnementale en cours, du basculement climatique aux transformations de la biosphère, en passant par la pollution de l’eau, l’épuisement des ressources naturelles et plus globalement le saccage de nos milieux de vie. À l’instar d’autres penseurs de l’Anthropocène, Achille Mbembe ne dissocie pas notre brutalité à l’égard de l’environnement de celle de nos rapports sociaux. La situation actuelle témoigne ainsi selon lui d’une volonté de domination de la Terre et du vivant, qui abîme tout autant nos corps que la planète.

Dans le prolongement de ses précédents livres, l’auteur exprime un point de vue original, notamment parce qu’établi depuis l’Afrique. Le continent est ainsi d’abord décrit comme un territoire de multiples catastrophes humaines et environnementales, d’où les habitants témoignent de cette double brutalisation, « au détour des nombreux désastres qui ont scandé leur histoire, celles des exterminations et autres génocides, des massacres et de la dépossession, la litanie des razzias esclavagistes, des déplacements forcés, du confinement dans des réserves, des paysages carcéraux, des ravages coloniaux, et des restes osseux le long des frontières minées » (p. 21). Autrement dit, Achille Mbembe rappelle que l’expérience de la catastrophe, anticipée par les effondristes, « certains l’auront vécue avant d’autres » (p.20).

« La réalité de l’urgence, de la fragilité et de la vulnérabilité, bien des peuples de la Terre en ont enduré l’épreuve avant » (p.21), tout en y survivant. C’est la raison pour laquelle il ne se résout pas à l’effondrement promis de l’humanité. Comme il le souligne dans un entretien radio : « En Afrique on n’a pas le luxe de la collapsologie ». Il faut selon lui dépasser le constat des catastrophes, car si l’Afrique et les Africains ont déjà fait l’expérience des désastres, « nous sommes toujours là ». Il s’agit pour Mbembe d’affirmer que malgré tout, la situation africaine, et plus largement des pays du Sud, est éclairante. Elle permet de comprendre sans optimisme béat que « le futur demeure ouvert » (p. 174), que « l’Afrique aura paradoxalement, par-delà la blessure, représenté cette réserve de puissance, ou encore puissance en réserve » (p.24) qui peut déterminer un avenir.

 

Achille Mbembe© Jean Coutnet

 

À écouter : Achille Mbembe, invité dans La suite dans les idées par France Culture

 

Si ce constat d’Achille Mbembe fait écho à tout un ensemble d’incitations à observer et à s’inspirer des pratiques africaines pour concevoir certaines formes de résilience, il témoigne aussi de la persistance de toutes sortes d’activités malgré les crises, en particulier dans des champs tels que l’agriculture, l’architecture, l’urbanisme, sans oublier le numérique. Face aux représentations occidentales de l’effondrement, qui effacerait la présence de ces technologies — comme si celles-ci ne pouvaient exister que sous leur forme actuelle — il faut souligner qu’en dépit des catastrophes et autres fragilités infrastructurelles de territoires africains, la communication à distance, les usages de l’informatique ou de toutes sortes de services numériques ne s’arrêtent pas brutalement, mais évoluent, se réinventent, et perdurent sous des formes nouvelles. C’est sans doute bien là qu’apparaît le plus nettement cette « puissance en réserve » au sens de Mbembe, capable de nous ouvrir à de nouvelles pratiques sociales et techniques post-catastrophes.

 

Internets intermittents : vive le digital local !

 

L’accès limité au réseau Internet filaire ou via les antennes de téléphonie mobile est une situation commune dans les zones à faible densité de population, sur le continent africain comme en Europe. Loin d’empêcher les pratiques numériques, cette situation donne lieu à de multiples tactiques pour contourner cet écueil. Les « réseaux tolérants aux coupures » (Disruption-Tolerant Networks) employés dans certains pays africains en sont un bon exemple. Également surnommés « data mules », ils illustrent la possibilité de déploiement de systèmes de communication numérique à coût minime. Comme pour des relais de poste, des convoyeurs utilisent les moyens de transport conventionnels, voitures, taxis minibus, motos et parfois animaux de trait, munis d’un ordinateur avec des capacités de stockage et un module de télécommunication limité (WiFi, Bluetooth) pour récupérer des messages et des contenus au gré du passage dans les villages, afin de faire circuler ceux-ci sur Internet une fois arrivés à un point de connexion dans une ville de taille plus importante. C’est ainsi que des courriels, des données produites par les médecins locaux, des fichiers de tout ordre, ou même des demandes d’accès à des pages web sont stockés temporairement sur la machine du véhicule pour être transmis ensuite. Il s’agit autrement dit d’un réseau hétérogène et asynchrone, certes plus lent que les systèmes ordinaires, mais très efficaces dans de tels contextes contraints.

Si ce genre d’échanges paraît singulier aujourd’hui, rappelons que le monde occidental a connu des pratiques similaires il n’y a pas si longtemps. Le sneakernet, ce mode d’échange de contenus numériques fréquent dans les années 1980-1990 consistait à déplacer des supports de type disquettes et CD. Le terme « sneaker » (basket) évoquait la nécessité de partager « physiquement » avec ses interlocuteurs. Ce principe a été réinventé depuis avec des clés USB ou des disques durs dans des pays tels que Cuba, avec El Paquete, un service quasi institutionnalisé de livraison à domicile de contenus numériques téléchargés depuis le web (films, photos, musique, applications, etc.).

 

Router Mesh Potato© Robert Boerner

 

Comme Mesh Potato déployé en Afrique du Sud il y a une dizaine d’années, les systèmes dits maillés (mesh network) illustrent une autre approche originale : ces boitiers reliés à une antenne rudimentaire connectent les appareils du même genre à proximité, permettant de mettre en place des réseaux sans fil locaux pour téléphoner gratuitement, échanger des fichiers, accéder à des plateformes numériques, ou partager une connexion Internet lorsqu’un utilisateur possède un moyen de se raccorder au réseau mondial.

 

Recyclage, ré-emploi et culture maker

 

Les photographies de décharges à ciel ouvert remplies de produits électroniques et numériques (e-waste) sont un exemple courant de représentation de la catastrophe écologique qui circule dans le monde occidental. Celle d'Agbogbloshie, à Accra au Ghana, a ainsi fait l’objet d’une multitude de reportages documentant la manière dont téléviseurs, ordinateurs et autres smartphones en provenance des pays développés, principalement d’Europe et des États-Unis, échouent dans cette déchèterie. Si cette situation hautement problématique doit être dénoncée, il n’en reste pas moins que la description qui en est faite passe généralement sous silence les conséquences de cette proximité.

Comme l’a décrit l’anthropologue Jenna Burrell dans son enquête sur les usages du numérique au Ghana, la présence de ces déchets électroniques reflète certes le consumérisme occidental, et l’absence de recyclage dans leurs pays d’origine. Mais la situation à Agbogbloshie ne saurait se résumer à ce misérabilisme illustré par les photos de débris cernés de brûleurs de plastiques respirant l’air vicié de la décharge. Cette iconographie dramatique passe sous silence l’ensemble de la chaîne de conteneurs qui transportent les produits électroniques à Accra depuis l’Europe et les États-Unis. Toute une économie du numérique a émergé autour de la décharge, constituée de magasins de réparation informatique et de remise à neuf d'ordinateurs et de smartphones d'occasion, de cybercafés, et autres ferrailleurs. À cet écosystème plus ou moins informel correspond l’éclosion de compétences de recyclage, de rafistolage et de reconditionnement des objets électroniques, richement documentée par Jenna Burrell. Le propos d’Achille Mbembe dans Brutalisme résonne alors particulièrement, spécialement lorsqu’il invite le lecteur à prêter attention aux pratiques africaines tournées vers la réparation, la maintenance, et plus largement le soin apporté au collectif.

C’est d’ailleurs précisément cet aspect qui intéresse l’Agbogbloshie Makerspace Platform. Cette initiative, liée au mouvement maker, agrège une communauté de récupérateurs, d’ingénieurs, d’architectes et autres praticiens autour de l’enseignement et de la promotion de pratiques de recyclage respectueuses de l’environnement, au carrefour des compétences locales et des démarches de conception participative ou de réemploi.

 

Module “Spacecraft” à Agbogbloshie© Agbogbloshie Makerspace Platform

 

Pour une informatique de l’effondrement

 

À une époque où chercheurs et ingénieurs nous incitent à penser un “numérique de l’effondrement qui imaginerait des pistes de création de technologies de l’information et de la communication résilientes, les exemples évoqués ici sont extrêmement pertinents. À l’image de ce que décrit plus généralement Achille Mbembe, ils témoignent du développement d’une multitude de pratiques numériques actuelles opérant malgré les limites, les contraintes et les difficultés du contexte africain. Signaux faibles de scénarios possibles, “puissance de réserve”, ces innovations révèlent les vulnérabilités de nos sociétés contemporaines, et témoignent d’expériences technologiques, certes modestes, mais qui pourraient démontrer toutes leur intelligence dans un monde en ruines.

 

  • Achille MBEMBE, Brutalisme, Éditions La Découverte, 2020